II
CE QU’ON ENTEND LA NUIT...
Je me serais peut-être demandé ce que cachait la soudaine animosité qui avait soulevé Williams Lecharier contre le Dr Neikuls Namel, autrement dit Lucien Lemans, si une bourrasque n’était survenue en plein océan Indien, pour me distraire de ces petits mystères. Sur la mer, toute noire au loin, les lames se poursuivaient rapidement... Le steamer roulait de l’avant à l’arrière, d’une façon désordonnée. La fumée des machines s’aplatissait sur le pont parfois jusqu’à le couvrir, puis elle filait très haut, en droite ligne. Les eaux se creusaient et nous avions alors la sensation, quand le bateau piquait de l’avant, que le plancher descendait plus vite que nous et que nous allions rester en suspens, que nous n’arriverions jamais en même temps que lui dans cette chute insondable.
Comme je regrettais, à ce moment-là, le petit bureau de comptabilité où je me rendais chaque jour et ma tranquille médiocrité!
--Ce n’est rien... Ça passera, conseillait Williams.
--Je sais, je sais. Il n’y a qu’un remède.
--Évidemment, mais on ne peut pas faire stopper le bateau en pleine mer pour que tu puisses descendre, bouffonnait-il.
Puis il reprenait:
--Ne reste pas sur le pont. Tu risques de te faire enlever. Va te coucher dans ta cabine.
Il faut avoir vécu sur un navire par gros temps, et, allongé sur une couchette, avoir entendu le vent s’engouffrer dans les prises d’air, les eaux s’écraser sur les hublots et tout le bâtiment craquer en se précipitant d’un seul coup dans l’abîme ou remonter péniblement la pente d’une vague, pour comprendre l’âpre impression d’angoisse et d’insécurité que l’on y peut éprouver.
Insensiblement, la tempête s’éloigna et, vers le soir, alors qu’un crépuscule abaissait de longs reflets rouges sur les eaux, nous arrivâmes en vue des côtes, dans l’entrée du golfe Persique.
La voile blanche d’un bateau fuyait sous le vent. Nous remontions des rives touffues de palmiers. La nuit de décembre était très douce. Des îles soudain nous faisaient croire que les berges du fleuve étaient plus étroites que nous ne l’avions cru tout d’abord. Des charbonniers, à l’ancre, avaient allumé leurs feux de position et fumaient à petits coups. Quelques heures plus tard, on approchait de Bassorah, et notre bateau venait se ranger parmi les lumières rouges et vertes d’autres cargos, puis nous débarquions sur les pontons de bois de la cité humide aux grands palmiers. Nous enfoncions dans le sable--du sable encore--comme à Port-Saïd, en dehors des routes goudronnées par les Britanniques.
--Restons ici, proposa Rives-Ribière. Demain, un petit bateau plat nous remontera le long du Tigre.
--Il n’y a pas de bateaux disponibles, répliqua Constantin de Henne.
--Alors, on pourrait prendre ces petites autos américaines qui filent dans tous chemins.
--Il n’y a pas d’autos pour nous.
Déjà, en effet, nous nous heurtions à la mauvaise volonté des Anglais qui, ayant probablement poussé Prénonne dans cette visite «en pays soumis au contrôle des Alliés» opposaient maintenant à toutes les demandes des Français un «no» narquois et définitif. Ceux qui connaissent un peu les insulaires disent que ces plaisanteries dont ils sont coutumiers ressortissent de leur humour.
--C’est toujours la même raison que l’on nous donne, remarqua Williams. Eh bien, nous irons à pied.
Prénonne, irrésolu, se taisait. Cet homme, qui ne savait ni ordonner, ni prendre une décision, gardait l’habitude d’être obéi, comme il arrive à d’anciens militaires habitués à n’être que des agents de transmission irresponsables. Il aurait, pressé par les circonstances, distribué quelques ordres contradictoires, mais le regard pénétrant de Williams le déconcertait. Et chacun se demandait: «A quoi Prénonne va-t-il se résoudre?» Lui-même, j’en suis certain, l’ignorait. On le sentait perdu, les événements dépassaient ses prévisions à courtes hypothèses.
--Nous pourrions encore suivre les rives du Tigre, prononça Williams impitoyable.
--Avec une caravane? des chameaux? interrogea docilement Prénonne.
--Ou sans escorte, ricana de Henne. Ce serait plus économique.
Cette allusion à l’avarice connue de Prénonne nous fit sourire. Celui-ci observa:
--Ce serait dangereux.
--Enfin, que l’on se décide! Ce n’est toujours pas moi qui ai organisé cette expédition en Mésopotamie, interrompit Williams. Alors? On ne peut pourtant pas rester continuellement à Bassorah!...
· · ·
On y resta cependant. On attendit deux jours, puis un jour encore, près des quais de débarquement, le bon vouloir des Anglais. Ceux-ci ne nous témoignaient ni mauvaise humeur, ni brimade. Ils nous ignoraient simplement, et c’était, somme toute, la meilleure tactique que pouvaient afficher ces gens établis là par droit de conquête, de priorité aussi, et que nous étions venus, indiscrètement, déranger dans leur installation.
Toutefois, Prénonne, qui n’avait rien discerné à la diplomatie des Britanniques de Port-Saïd, lorsque ces messieurs lui conseillaient chaleureusement une villégiature à Bagdad, ne comprenait pas davantage la stratégie froide des Anglais de Bassorah qui lui recommandaient comme plus sain, pour lui et ses gens, le climat de la Méditerranée.
Enfin, sur l’avis de Williams, nous décidâmes de continuer l’entreprise ou de retourner en France. Prénonne, à qui l’alternative fut présentée avec fermeté, choisit la montée dans ce désert mal connu où son imprudence--la nôtre aussi, du reste, il faut bien le confesser--nous engagea à la légère. Ali-Rhem, cet étrange Persan, soi-disant Arabe, qui servait à Prénonne de domestique, de gardien et de confident, fut chargé sur-le-champ, en raison de ses connaissances de la langue du pays, de nous procurer des mules, des chevaux et des conducteurs pour l’escorte. Il devait nous rejoindre ensuite, avec nos réserves et nos vivres, au bivouac que les autorités nous indiquaient comme lieu de séjour.
C’était, assez loin d’un chemin de traverse, un endroit isolé, perdu dans la vaste oasis de palmiers, de bananiers et de roseaux, plus grande qu’une ville avec ses faubourgs et ses jardins.
Nous vivions là, parqués sous nos toiles, dans un camp miniature. Une tente était réservée à Prénonne, à Constantin de Henne et au domestique Ali-Rhem; la seconde revenait à Rives-Ribière, à Pierre Sartigues et à Lucien Lemans qui, en même temps que le bateau, avait abandonné son déguisement de Neikuls Namel; la troisième enfin, à Williams, à Christian Dallène, comme on s’entêtait à l’appeler, et à moi-même. Ces répartitions n’étaient point le fait d’un caprice, mais d’un choix raisonné. On conçoit aisément que les locataires de la première et même ceux de la seconde demeure de toile aient pu ainsi se réunir. La préférence que nous accordait Christiane s’expliquait également. Elle était établie, comme il convient à toute décision féminine, non par suite de quelque sympathie pour nous, mais «contre» Prénonne et aussi Constantin de Henne. Christiane ne voulait pas en effet se rencontrer dans le même abri que Prénonne qu’elle méprisait, et elle était bien trop adroite pour aller vivre, côte à côte, sans témoin presque, auprès de Henne qui l’aimait peut-être et ne lui était probablement pas indifférent.
Les trois tentes, avec une quatrième encore inhabitée, formaient rectangle, de telle façon que si nous étions attaqués, car il fallait tout prévoir, les bêtes et le convoi pourraient se tenir au milieu, et nous-mêmes nous défendre en usant de nos avantages. Cette formation que Williams fit adopter et qu’il se proposait, au cours de nos diverses résidences, de fortifier encore, n’était établie qu’en principe. Par suite de la position des palmiers auxquels nos toiles s’accrochaient, la troisième tente, la nôtre, se trouvait très rapprochée de la première, celle de Prénonne. Et Williams, le deuxième soir, ne cachait pas le désagrément qu’il éprouvait de ce voisinage. Restés ensemble, tous les deux étendus sur nos couvertures, nous fumions pour échapper à cette hâtive et mélancolique coulée de la nuit qui descendait sournoisement le long des grands palmiers dont les parasols s’étalaient très haut, au-dessus de nos têtes. Pas de lumière. Nous ne disions rien. Nous savions que Prénonne, Rives-Ribière, Sartigues et Lemans étaient partis. Ils devaient rentrer assez tard. Christiane et Constantin se promenaient sans doute autour du camp. Seul, devant la tente de Sartigues, face à la nôtre, un cuisinier arménien, qui remplaçait Ali-Rhem, préparait sur un foyer improvisé sa dernière tasse de thé... Une légère fumée, dont l’odeur nous prenait à la gorge, montait suivant la ligne que lui indiquaient les palmiers dans l’atmosphère épaissie de l’oasis. Ainsi ce soir, pensions-nous, ainsi celui du lendemain, ainsi d’autres qui leur seraient similaires.
Longues veillées taciturnes. Le jour, on parvenait encore à se distraire. On allait en expédition dans le large domaine de la forêt de palmes et de sable. On s’aventurait presque dans les taillis de bananiers et de palétuviers où ruminaient, loin du soleil, d’énormes zébus domestiques. Des petits canaux, que la marée montante emplissait, se dissimulaient parmi les roseaux. Des barques les remontaient, soulevant une vase nauséabonde. Sur les routes de l’oasis, on rencontrait de larges buffles dont les cornes pointues s’ornaient de boules de cuivre. Les travailleurs indous, pour accélérer la marche de ces grandes vaches indolentes, leur saisissaient la queue qu’ils tordaient brusquement en poussant un cri guttural.
A coudoyer ce peuple et ce bétail, aux odeurs multiples, on se croyait alors transporté dans quelque forêt de l’Inde mystérieuse et profonde, tandis que, sur les pistes bitumées, des autos soufflaient dans les virages et de petits Decauville se poursuivaient en grinçant sur les rails brillants et disciplinés.
Le jour, nul ne veillait sur le bivouac. La nuit non plus, du reste. Et nous avions tort, je me le répétais souvent. Mais nous comptions sur l’insomnie. Continuellement sur le qui-vive, nous dormions mal, le moindre bruit nous dressait sur nos couchettes, l’oreille tendue... Comme nous pensions alors à d’autres veillées paisibles, et même à nos trois journées de Bassorah, près des quais de planches, dans le tac-tac civilisé des moteurs et les cris des sirènes, le braiment angoissé des ânes et le rauque appel des chameaux qui se comptaient entre eux, avant de s’enfoncer dans la nuit profonde des sables, d’un grand pas allongé et mou!
Brusquement, cette nuit-là, des voix nous tirèrent de notre demi-sommeil, Williams s’était aussitôt tourné vers la toile de la tente. Il écoutait les mots qui nous parvenaient distinctement, bien que l’on s’exprimât d’un timbre assourdi.
--Jamais je n’aurais cru que vous étiez anglais ou d’origine anglaise... vous qui les détestez tant, vous ne me l’aviez jamais dit!
--C’est Christiane, souffla Williams à mon oreille.
--Oui, de père anglais seulement, répondait un invisible partenaire, mais c’était un Anglais déjà civilisé (rires). Il n’était pas seulement de son île, il avait vécu en France où je suis né et il avait épousé une jeune Grecque... vous voyez...
--Oui, je vois, observait-on... C’est pourquoi vous êtes bronzé comme une fille du pays de votre mère avec des cheveux frisés... De nous deux, c’est vous qui êtes le plus femme.
--Le fait est qu’il y eut un temps, sur le cargo japonais, où je croyais bien...
--Ne dites pas des choses que jamais vous n’avez pensées. Jamais vous ne vous êtes trompé. Ne me mentez pas dès maintenant; c’est trop tôt.
Nous restions immobiles, Williams et moi. Je n’osais allumer une cigarette, ni même jeter celle que je tenais et qui venait de s’éteindre. A cause de la nuit épaisse de décembre, nous ne pouvions pas nous voir, et nous attendions, sans lumière, dressés dans nos couvertures.
--C’est Christiane, expliquait Williams. Tu reconnais l’autre?
--Je n’entends pas très bien.
--Ce ne peut être que Constantin.
A ces mots, un frisson me parcourut. Williams, m’ayant conseillé, dans un murmure, de bien écouter, j’en profitai pour ne plus rien comprendre aux éclats de voix que j’entendais, tant cette conversation, à deux pas de moi, derrière le mur flottant d’une toile, de celui que je considérais comme mon plus intime ennemi, après M. de Prénonne bien entendu, m’emplissait d’une fureur nerveuse.
--Comme vous devez être dur avec ceux que vous n’aimez point. Et plein de ruses... Vous êtes félin, c’est cela, vous êtes un félin. Quels sont ceux que vous n’aimez pas?
--Ceux qui vous font du mal, à vous et à moi.
C’était bien Constantin qui répondait; j’avais retrouvé le son de sa voix. Christiane reprenait ensuite:
--Et vous n’oubliez jamais, j’imagine?
--Je n’oublie pas. C’est vous qui oubliez que l’on s’est moqué de vous sur un bateau, à Port-Saïd?
--Vous croyez? Ça m’est indifférent, aujourd’hui. Je ne leur en veux pas.
--C’est ce que je vous reproche, Christiane. J’y pense pour vous. Je n’oublie rien, pas plus que je ne vous oublie... Si vous saviez...
--Chut!... N’employez pas de grands mots dont vous ignorez sans doute le sens trop profond pour vous... (rires).
--Merci... cela vous amuse... Ah! Christiane, tout cela pour ne pas reconnaître que vous «leur» avez pardonné... Si vous vouliez, cependant, le moment est venu.
--Vous voilà de nouveau parti, interrompit la voix de Christiane Dallène. Que voulez-vous? on change, mon ami, on n’est sûr de rien, et toutes ces choses qui sont nous-mêmes et qui nous composent, dans la suite de nos années, successivement, doivent mourir, puisque, nous aussi, nous sommes mortels, en entier.
--Je reconnais là une des maximes favorites de cet imbécile.
--Quel imbécile, je vous prie?
--Ce Blaze Romerdy qui ne peut se consoler de vous avoir perdue.
--Il ne m’avait jamais trouvée. Mais vous êtes bien impertinent de croire que je suis obligée de penser d’après ce M. Blaze.
--Ne parlez pas si fort. Et ne dites jamais de noms.
--C’est vous qui avez commencé, cher monsieur. Moi, je ne crains personne, du reste.
--Je crois bien! Vous pardonnez à vos ennemis les injures qu’ils vous ont faites!
--Ça va mal tourner, remarqua Williams qui s’était penché à mon oreille... Hein? quelle drôle de petite femme.
--Écoute donc! lui dis-je.
Je ne percevais plus en effet que des mots sans suite, qui, rapprochés les uns des autres, ne donnaient pas un sens bien défini.
--Pourquoi ne pas faire alliance avec moi... Christiane, ce serait vite terminé... Dites oui, seulement, et vous verrez comme ce sera facile, surtout en ces pays-ci.
--Non, répliquait Christiane, je n’aime pas ces contrées... Et puis, si vous voulez les avoir, j’ai peur...
--Peur? De quoi?... Vous n’osez pas me le confier... Parlez quand même.
--Eh bien, je crois que c’est trop tard, et que tout cela aura une fin malheureuse.
--Moi aussi, je crois à une fin terrible. Pour eux, naturellement. Laissez cela. Et, à ce propos, à leur propos, je voudrais vous parler... Pas ici. Quelque chose d’important... Sur le docteur Neikuls...
--Vous savez qui c’est?
--Cela vous intéresse donc un peu?
--Mais non, vous ne savez rien, insinuait Christiane, comprenant qu’elle s’était trop hâtée.
--Est-ce que cela vous intéresse?
--Comme toutes les énigmes.
--Alors, je vous dirai... comment, par quels moyens j’ai appris... Et ce qu’il faut faire dès maintenant pour vous en débarrasser.
--Pourquoi? Il ne me gêne pas!
--Vous ne voulez pas qu’il se retire de notre expédition?
--Je vous répète qu’il ne me dérange pas.
--Excusez-moi. Je me suis trompé. Je croyais, articulait avec lenteur Constantin, que vous ne teniez pas à être suivie, à être surveillée, j’allais dire: espionnée.
Silence subit. Puis un bruit mou, celui que pourrait produire un fusil qui glisse et tombe sur le sable. Williams m’avait pris le bras. Nous attendions.
--C’est fini, affirma mon ami. Ils sont sortis, ou bien elle va venir pour dormir.
Mais lorsque Christiane entra, comme d’habitude, dans notre tente, quelques minutes après cette conversation que nous avions surprise, et qu’elle regarda de notre côté, cependant que le cuisinier arménien élevait sa lanterne vénitienne pour nous éclairer, Williams et moi, nous dormions déjà d’un sommeil profond.