V
LE COMPAGNON PERDU
Il fallait songer à la halte, et l’on n’y voyait presque plus lorsque le convoi parvint enfin à l’entrée de l’oasis, vers laquelle Ali-Rhem nous avait ramenés, coupant à travers les sables, dans la direction du fleuve. Nous n’étions pas loin d’un village, peut-être, ou d’un campement de nomades, si nous en jugions par les aboiements répétés des chiens qui nous parvenaient selon la fantaisie de la brise nocturne.
Tout de suite on tint conseil, tandis que les Bédouins de la caravane, sous les ordres d’Ali-Rhem, allumaient les feux. Notre situation ne me paraissait pas rassurante, et je ne le cachais point, peut-être parce que je me sentais responsable de tout ce qui pouvait survenir à l’expédition jusqu’au lendemain matin, où mes fonctions devaient prendre fin.
--Il est nécessaire de désigner des gardes pour la nuit, commença Williams, chez qui les mêmes inquiétudes se traduisaient en actes.
Tout en parlant, il me glissa un petit feuillet sur quoi venait d’écrire quelques lignes. Il me conseilla d’en donner lecture, tout à l’heure, puis il proposa de doubler les sentinelles pendant les heures dangereuses, celles où l’on surprend d’habitude les bivouacs dans leur premier sommeil.
--D’ailleurs, conclut-il, Blaze a tout prévu.
J’avais dès lors la parole et je lus l’écriture de Williams. De huit heures à dix heures, spécifiait le petit programme, M. de Henne veillerait seul. De dix à minuit, Christian Dallène et Romerdy lui succéderaient; de minuit à deux heures, Williams Lecharier et Lucien Lemans prendraient la faction, puis, de deux à quatre, Sartigues et Rives-Ribière. De quatre à six, Ali-Rhem seul surveillerait aisément, car le jour apparaissait de grand matin.
A la lecture de ce feuillet, comme je compris l’ironie secrète de la réflexion de Williams, lorsqu’il me félicitait: «Quel chef étonnant tu aurais fait!» Le seul maître, c’était Williams et je me trouvais, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, l’instrument bénévole, parfois inconscient, parfois indocile, de sa volonté.
Prénonne qui semblait assez hésitant, non à la façon des grands conducteurs d’hommes que la multitude des situations prévues embarrasse souvent, mais parce qu’il n’envisageait rien dans la sécheresse de son esprit, parut se rallier à cette proposition. Il le fit d’ailleurs avec réserves:
--J’approuve, dit-il. Ces précautions sont fort sages. Cependant, de quatre à six, comme j’ai l’habitude de me lever de bonne heure, c’est moi qui prendrai la faction, si vous ne croyez pas que la garde à deux ne soit d’une trop minutieuse précaution.
--Pas ici, insistait Williams. Voyez l’épaisseur de cette nuit sans lune et ces bruits incessants qui se répondent et fatiguent l’esprit.
--C’est entendu, déclara Prénonne. Alors, le matin, je prendrai la garde.
Williams voulut protester. Cette amabilité ne me surprenait pas; je soupçonnais Williams de vouloir se rapprocher de Prénonne. Celui-ci expliqua:
--Avec Ali-Rhem, si vous voulez. Mais nous ne devons jamais, en aucun cas, nous confier à une seule sentinelle indigène.
--Fort bien, conclut Williams à voix basse. Et il ajouta pour moi seulement:
--Je m’en doutais: Prénonne se méfie d’Ali-Rhem qui passe pour son plus fidèle serviteur.
· · ·
C’est Williams qui m’éveilla vers dix heures et quart pour que j’aille assurer mon tour de garde.
--Fais vite. Henne vient de prévenir Christiane. Celle-ci est déjà dehors. J’ai attendu pour voir si on viendrait te chercher. Mais non. Christiane doit faire maintenant les cent pas, seule, devant le camp.
J’aperçus en effet, dans les ténèbres, non loin du bivouac, un grand manteau que je connaissais bien, celui-là même que la jeune fille portait en mer, le soir, pour les longues causeries sur le pont... A la braise du foyer, j’allumai une cigarette et fis le tour du campement. Christiane marchait en sens inverse et, lorsque nos ombres se rencontraient, comme nous n’avions rien à nous signaler, nous passions sans dire un mot. Je crois que nous étions surtout préoccupés de ne pas nous trouver trop souvent face à face, et ce souci nous empêchait de prêter attention aux diverses rumeurs de la forêt orientale.
Qu’on s’imagine, dans un décor presque frileux, tant la température est variable du jour à la nuit, à l’entrée même de la palmeraie, les quatre tentes de l’expédition. Les huit mulets attachés à une corde, d’un côté, et, plus loin, les neuf chevaux. Sous les toiles, on a mis les bagages. Un peu à l’écart, étendus dans leurs manteaux ou accroupis sur leurs talons, les Bédouins dorment.
Parfois les mulets essayaient de se mordre entre eux et une bagarre suivait. Les chevaux qui, jusque-là, reposaient sagement sur trois pattes, croyaient qu’il y allait de leur dignité. Et ils tiraient sur leurs attaches, en piaffant, levaient le nez, hennissaient aux étoiles... «Ça ne m’étonne pas, pensais-je, si Williams ne peut pas dormir.» Pourtant, tout à l’heure, la venue de Henne dans notre tente ne m’avait pas éveillé... N’importe, il fallait calmer tout ce monde de quadrupèdes par de bonnes paroles et quelques coups de cravache savamment distribués... Puis tout retombait dans un relatif silence... Des oiseaux de nuit, la toux d’un Bédouin, un cheval qui se couche, un mulet qui se met sur pied, et l’éternel aboiement d’un chien ou le cri d’un chacal, au loin...
«A quel drôle de jeu s’amuse le destin? me disais-je. Me voici seul, auprès de Christiane, dans l’ombre et la solitude, comme naguère, en pleine mer...»
Quant à Christiane, elle affectait, quand elle regardait dans une direction, de me tourner le dos. Parfois aussi, à la dérobée, elle m’examinait. Après tout, elle n’avait pas tort de me garder rancune. Et j’aurais dû aller vers elle, m’excuser. Je me répétais que j’avais été injuste pendant la marche, que je me devais de lui parler le premier, mais je savais également que je n’en ferais rien. Par amour-propre, par fierté aussi...
Je me souvenais d’une conversation avec Lemans au sujet de Christiane:
--C’est une femme intrépide et orgueilleuse, lui disais-je.
--Oui, celui qui la matera n’est point parmi nous, avait répondu Lemans avec une amertume où je sentais percer comme un accent de triomphe.
--Vous croyez? m’étonnai-je. Et vous?
--Oh! moi, j’y ai renoncé.
Et je me répétais, en évoquant cette réplique désenchantée de Lemans, que je ne devais pas faire amende honorable devant l’orgueilleuse fille.
Mais la veille se prolongeait. A force de retourner ce cas de conscience, je perdais mon assurance première. La véritable grandeur, me disais-je, ne réside point dans l’attitude où je me suis figé: cette bouderie persistante de petite fille et, puisque j’avais inutilement molesté Christiane, je pouvais bien lui montrer que je savais reconnaître mes torts. Je m’enhardis alors jusqu’à lui exprimer tout ce qui me tourmentait. Je ne voyais pas son visage, dans la nuit, mais, dès les premiers mots, Christiane devina:
--Pourquoi me demandez-vous pardon?
--Parce que j’ai été injuste... Je n’aurais pas dû... Ne m’en veuillez pas.
--Mon pauvre Blaze, coupa-t-elle, je vous croyais un autre homme.
--Vous vous étiez trompée, Christiane.
--Je m’en aperçois bien. Je ne puis pas garder la moindre illusion sur vous. C’est fini.
Elle parlait lentement, avec une certaine tristesse dans la voix dont je devais toujours me souvenir et qui prit plus tard, pour moi, sa véritable et cruelle signification.
--Ouvrez les yeux, Blaze, si c’est possible, comme vous venez de me forcer à ouvrir les miens. Et dites-vous que je ne suis pas celle que vous attendez... Ah! pourquoi m’avez-vous demandé pardon?
C’est alors que des bruits inexplicables qui venaient de l’oasis nous parvinrent. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à présent, mais ils nous parurent si insolites dans le subit silence qui avait suivi l’étonnement douloureux de Christiane, que nous nous dressâmes ensemble, pour mieux écouter.
--Surveillez, dis-je, je vais voir.
Je remarquai surtout l’épaisseur de la nuit sous les arbres et cette impression de fraîcheur que le vent apportait. Je revins près de Christiane pour la rassurer, mais j’étais aussi inquiet qu’elle pouvait l’être en percevant un frôlement de feuilles derrière moi. Je m’arrêtai. Le bruit cessa. Il reprit de nouveau. C’était le même glissement que tout à l’heure. Il semblait se produire, comme par hasard, dans la partie de l’oasis, près du bivouac, que je venais d’explorer par acquit de conscience. Ni Christiane ni moi ne bougions, mais le danger commun nous avait insensiblement rapprochés. Et dans la même minute, les chevaux et les mulets cessèrent de piaffer et de tirer sur leurs chaînes.
--Le camp est endormi.
--Un muletier vient de parler, répliquai-je.
--Ils sont peut-être d’accord avec ces gens qui veulent nous attaquer, compléta Christiane.
--Couchons-nous.
Dallène était d’ailleurs persuadé que l’on avait marché dans la palmeraie, que l’on y marchait encore, et que le bruit, repéré tout à l’heure, allait forcément reprendre. Nous étions à plat ventre sur le sol, et le vent rabattait sur nous les dernières fumées du bivouac...
--C’est peut-être un éclaireur qui veut s’assurer si tout le monde repose au camp.
Nos armes, de longs revolvers espagnols, étaient prêtes. Nous les tenions, le canon haut, par crainte du sable. Près de moi, Christiane retenait son souffle, et je respirais à petits coups cette odeur de jasmin qu’elle employait déjà sur mer, car elle se parfumait toujours beaucoup, ayant gardé cette habitude, comme disait Williams, du temps qu’elle était femme.
Quand je pense à ces minutes-là--et cela m’arrive assez souvent--je revois toujours une tête blonde qui se penche, une main qui se ferme sur un browning, la tache blanche des tentes, le rouge d’un tison dans le foyer et l’immense trou de la nuit... Et je ne puis croire alors à la puérilité des préoccupations angoissées qui se succédaient en moi dans ces minutes d’extrême attention où j’étais si près de Christiane, et cependant si loin d’elle.
Le bruit avait recommencé comme Dallène l’avait prévu. Enfin, derrière une tente, une forme passa, disparut un long temps, puis se montra, mais sans essayer de se cacher. Notre stupeur lorsqu’il nous fut possible de reconnaître dans cette ombre à quatre pattes, un chien!
--C’est un chacal, dis-je, pour m’excuser de cette alerte.
--Ou un loup, renchérit Christiane.
A ce moment, elle remua, ou bien le chien dut nous apercevoir, car il prit la fuite. La jeune fille voulut se lever. Je la retins:
--Ce chien n’est peut-être pas seul.
--Un chien dressé ne partirait pas ainsi, dit-elle, non sans quelque apparence de logique.
D’ailleurs, elle ne pensait plus qu’à la capture du fugitif. Je ne quittai pas mon poste. Je redoutais alors je ne sais quelle surprise... J’entendis Christiane qui parlait aux Bédouins du convoi. L’un d’eux la suivit, puis un autre... Dix minutes, un quart d’heure... Les nomades se recouchèrent. Christiane reparut. Elle riait et tenait dans ses bras un prisonnier qui s’agitait, cherchant à fuir. C’était un jeune chien craintif, abandonné par quelque caravane, que les conducteurs de notre expédition avaient chassé à coups de pierres, hier soir, à l’heure où les foyers s’allument dans les bivouacs et qui était revenu à la faveur de la nuit. Christiane employa le reste de sa veille à essayer de civiliser ce compagnon perdu qu’elle adopta. Et cette occupation ne lui accordait pas le loisir de reprendre les confidences que nous avions commencées.
--Nous aurions dû emmener des chiens avec nous, déclara-t-elle sérieusement.
Ce furent les seules paroles qu’elle prononça après l’alerte, jusqu’à ce que Williams vînt nous relever, et je pouvais toujours croire que c’était à moi, non à son chien, qu’elle les avait adressées.