‹ Sous les murs de BagdadChapitre 31 sur 40 · VI

VI

DANS L’OASIS, LA NUIT...

Sitôt que Christiane aperçut Williams Lecharier, elle se dirigea vers le camp, entraînant son chien qui la suivait déjà. Il est vrai qu’il était très attaché à sa maîtresse, au moyen d’une grosse ficelle et d’un collier de cuir.

Nous n’avions du reste rien à dire à Christiane. Sa garde était finie, mais elle tenait à marquer, ostensiblement, qu’elle n’avait rien oublié de mes sévérités de la veille, ni de l’attitude de Williams envers Henne. Quant à mes excuses, cette nuit, la capture du chien les avait effacées.

--Vous avez adopté un orphelin? remarqua Williams.

--Pas moi.

Et je lui contai rapidement notre alerte récente. Je dus préciser ces mêmes détails, puis Williams m’interrogea.

--Tu es sûr que ce jeune chien était seul?... Pas de propriétaire... un véritable chien errant? Ou plutôt quelque chien qui a perdu sa caravane.

Mais Lucien Lemans était venu nous rejoindre. Il portait une grande capote, comme Williams, du reste, et je crois que, de loin, il eût été impossible de différencier Lemans de Williams.

--Vous fumez? demanda le faux docteur arménien en m’offrant des cigarettes.

--Merci. Le tabac de ce pays ne me convient pas.

--C’est du tabac français. J’en ai quatre paquets encore. Je n’en prends que pour les grandes occasions.

--Une nuit en sentinelle, par exemple.

--Oui. Ça distrait. Ça change de l’autre que vous avez raison de ne pas goûter. Ainsi, Henne, qui fume peu, a bien voulu accepter tout à l’heure deux cigarettes pour son tour de faction.

--Vous voulez dire qu’il fume toujours... Vous êtes en bons termes avec lui?

--Pas mal. Henne n’avait pas touché au tabac français depuis Port-Saïd. Aussi a-t-il accepté mon offre. Ne vous gênez pas.

Cette conversation fut très rapidement menée. Je rentrai me coucher. Lemans me reconduisit jusqu’à la tente où Christiane avait déjà installé--car nous habitions ensemble, Williams, Dallène et moi, comme je l’ai dit--à côté de mon lit, une place pour son prisonnier. Je n’aurais certes point parlé à la jeune fille, car nous étions toujours en froid, si son caniche adoptif ne s’était mis à grogner comme je pénétrais dans l’abri bien fermé.

--Ce bougre-là a déjà l’amour de la propriété, fis-je.

Christiane riait, très fière au fond de l’intelligence de son protégé. J’arrangeais mes couvertures. Les grognements du chien ne cessaient pas. La jeune fille flattait l’animal.

--Voyons, reste tranquille.

--Comment l’appelez-vous? demandai-je.

Et c’est à ce moment-là que j’eus l’impression, le pressentiment plutôt, qu’au dehors quelque chose d’anormal se préparait.

--C’est tout de même bizarre, repris-je, sans attendre la réponse de Christiane, qui tardait un peu, mais ce n’est pas contre moi que votre chien est en colère...

A peine avais-je prononcé ces mots que l’événement que je redoutais, sans savoir pourquoi, se produisit. Un coup de feu très sec claqua dans la nuit. On eût juré qu’il partait de la tente voisine de la nôtre. Aussitôt, ce furent des cris, des ordres, une ruée de pas, une course de gens affolés, et nous nous trouvâmes debout, en armes, devant la porte de nos tentes. On s’interrogeait:

--Qu’y a-t-il?

--Que fait-on?

J’ai su, plus tard, que Christiane avait retenu son chien qui voulait fuir.

--Où est Prénonne? demanda Rives-Ribière, surgissant à côté de moi.

La voix de Williams domina ces cris de gens hésitants.

--On vient de tirer sur nous! annonça-t-il.

--Que faut-il faire? répéta Rives-Ribière.

Mais j’étais sorti et j’appelais Williams.

--C’est toi? Tâche de venir jusqu’ici.

Et quand je fus près de lui, Williams me confia d’une voix basse et saccadée:

--On a tué Lemans. Oui. D’un coup de fusil, à l’instant même. Tué net, sans un cri. Et j’ai bien failli être tué moi-même.

--Lucien Lemans?

--Il revenait de t’accompagner. Avec qui étais-tu au moment où tu as entendu le coup de feu?

--Avec Christiane. Dans la tente. Tu as des soupçons?

--Bon, en voilà déjà une hors de cause. Fais attention.

Mes yeux s’habituaient peu à peu au noir de la nuit, et c’est alors que je découvris par terre, à mes pieds, une forme couchée, le cadavre de Lemans...

--Il est mort, dis-je, ne pouvant croire à un si rapide assassinat.

--Reste avec moi, nous allons chercher ensemble...

Cependant, les Bédouins du convoi apportaient des lampes à acétylène qui crachaient des flammèches fumantes. Prénonne ordonna que le corps de Lemans fût transporté près de sa tente.

--Dans la nôtre, monsieur, si cela ne vous dérange pas, demanda Williams. Maintenant, on peut essayer de faire une ronde.

Il y avait là, autour de nous, à côté des têtes curieuses des nomades, Rives-Ribière, Sartigues, Christiane. Et tous étaient habillés comme en plein jour, ce qui prouvait qu’ils se tenaient prêts à toute alerte.

--Faites votre enquête, décida Prénonne.

Nous partîmes alors, Williams et moi, avec des lampes à acétylène qui, si elles éclairaient assez mal dans un rayon de deux mètres, semblaient épaissir encore l’obscurité qu’elles refoulaient autour de nous.

--Tu as bien l’impression que la balle a été tirée de la palmeraie? dit soudain Williams.

--Oui. Elle a dû passer entre notre tente et celle de Prénonne.

--C’est ce que j’avais calculé. Cette nuit, nous ne découvrirons rien, mais il est bon de voir la direction que prennent les autres chercheurs.

On apercevait, dans les ténèbres, des lumières qui semblaient courir sans but, autour du camp.

--Nous l’enterrerons demain matin, à cause des bêtes de proie.

Williams, j’en suis certain, ne tremblait point, et cependant, cette nuit, tous les deux nous avions l’impression que le même ennemi sournois qui avait tué Lemans nous guettait. Une balle pouvait siffler tout à l’heure et nous étendre par terre. Si je tremblais dans mon cœur, mon corps ne bronchait point. Non, détachés près de nos lampes qui soufflaient, nous formions une trop belle cible, nous en imposions trop pour que l’assassin osât tirer sur nous.

--Ça suffit, dit Williams comme s’il venait de tenter le destin en restant ainsi immobile, à côté de moi qui ne savais, dans ces minutes extrêmes, que me modeler à son exemple.

«Tu peux aller dormir. Nous continuerons au jour.

Je me retirais déjà lorsque Williams me rappela:

--Ne parle pas de nos résultats. Ni en bien ni en mal. As-tu vu Constantin de Henne?

--Je ne me souviens pas.

C’était vrai, du reste. Je retournai chez moi. Je me sentais très fatigué. Je devais dormir lorsque Christiane, tirant sur une ficelle, revint avec son chien, bien après moi... Et pourtant, il me semble que je les vis entrer l’un et l’autre.

Le lendemain matin, tandis que les nomades creusaient une fosse dans la palmeraie, Williams, qui avait continué ses recherches, pour occuper le restant de sa garde, et avait peu dormi, m’entraîna sans prononcer un mot.

Une grande tache noire, dans le sable, marquait l’endroit où Lucien Lemans était tombé la veille, d’une seule masse, répandant le sang par la double ouverture que la balle avait pratiquée.

Nous nous promenions derrière le camp de l’oasis, à la bordure où le sable afflue auprès des palmiers; nous n’avions pas l’air de chercher et j’avoue que, pour ma part, je pensais moins à découvrir un indice qu’à essayer de deviner ce que Williams pouvait penser. Car la chose, pour moi, ne faisait pas de doute, Williams avait mieux que des soupçons, et les questions qu’il m’avait posées, hier, sur la présence de Christiane, l’absence de Henne, le dédain qu’il marquait pour les démarches des autres, m’en étaient de sûrs garants.

Je marchais, la tête baissée, réfléchissant à la bizarre tournure des événements, mais je ne remarquais rien qui fût susceptible de me mettre sur une bonne piste.

--Tu n’as rien trouvé? s’enquit Williams.

--Absolument non.

--Le moindre indice peut être d’un grand prix... Ah! si nous avions eu des chiens. Rappelle tes souvenirs... Regarde autour de toi. Une feuille de papier, une cartouche, une...

--J’ai vu un bout de cigarette à moitié fumée, dis-je.

--Où donc?

--Je l’aurais bien ramassée, mais elle était jaunie. Celui qui l’a jetée a dû la garder longtemps, au coin des lèvres, sans penser à la rallumer.

--Où était-elle?

--Attends... Tiens, derrière ce palmier.

Et je désignai un énorme palmier au tronc lisse. Par terre, en effet, nous trouvâmes une cigarette, ou, du moins, ce qu’il en restait. Williams, que j’avais rarement vu aussi nerveux, se pencha:

--Oui. Celui qui se tenait là n’a pas osé rallumer cette cigarette. Et regarde comme ce fourré aplati est bien préparé pour un affût de longue durée. Mais c’est une cigarette française, comme celle que Lemans t’a offerte, avant de mourir. Voyons, il n’a pas fumé hier soir... Si, il a dû fumer une cigarette en t’accompagnant... Nous tâcherons de savoir combien il reste de cigarettes dans le paquet de Lemans. Il en a donné deux à Constantin... Toi, tu as refusé d’en prendre. Moi, également. Donc, il doit y avoir dix-sept cigarettes dans les poches de Lemans...

Williams se tut, mais il pâlit un peu. Au même moment, nous vîmes apparaître Constantin de Henne qui, vraisemblablement, nous surveillait. Christiane marchait près de lui. Dès qu’elle m’aperçut, elle me fit un léger salut de la tête, voulant ainsi marquer,--du moins je le supposai,--que, depuis notre commune faction, nous n’avions plus de raison d’être brouillés, ou bien que le danger, les circonstances dans lesquelles nous vivions, cette atmosphère de drame et de mystère lui permettaient de tout oublier, provisoirement. Et dès qu’elle se fut approchée, elle demanda:

--Eh bien? avez-vous trouvé l’assassin?

Je haussai les épaules, tant la question me paraissait déplacée; par contre, Williams, qui tenait fixé sur Henne son regard des mauvais jours, murmura:

--Possible...

Mais d’une voix si faible que je fus sans doute le seul à l’entendre.

Puis, nous allâmes ensevelir Lemans.

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