IV
LE NOUVEAU PASSAGER
Ainsi, loin des bruits d’un embarquement opéré à grands renforts de chaînes et de treuils, j’avais confié à M. de Henne, avec plus ou moins de détails, oubliant certaines choses, glissant sur d’autres, l’étrange histoire de mon départ précipité. Et M. de Henne, en ne se permettant que les observations nécessaires pour m’inciter à poursuivre, m’avait écouté avec une attention qui me surprenait tout de même un peu. Parfois, au cours du récit, j’apercevais dans l’ombre, grâce à la lueur de la pipe qu’il fumait, le visage mat, la bouche gourmande et le bas du menton de ce compagnon offert par le hasard et qui, au demeurant, m’était assez sympathique... Ses yeux, surtout, étaient, en dépit de la nuit, fixés sur moi.
--Espérons, dit-il, quand j’eus fini de parler, que, somme toute, vous ne regretterez pas d’avoir suivi votre ami. Mais vous ferez mieux de continuer de l’attendre ici. Peut-être vous conseillera-t-il de ne pas rester davantage. Peut-être aussi...
Sur quoi, M. de Henne commença l’éloge de Williams-Victor Lecharier qu’il avait un peu connu autrefois...
--Je ne sais s’il se souvient encore de moi, corrigea-t-il avec prudence. Il ne s’appelait pas Williams en ce temps-là.
J’expliquai que ce surnom avait été donné à mon ami pendant la guerre, à l’époque où il avait été proposé comme interprète dans l’armée anglaise. Il ne savait, du reste, pas dix mots d’anglais. Au dernier moment, on s’aperçut de son ignorance, mais ce nom de Williams lui resta. M. de Henne voulut bien trouver plaisante cette origine, puis, tout naturellement, il s’empressa de parler d’autre chose, du beau temps, de la meilleure saison de l’année pour les voyages.
--Est-ce vous, M. Constantin de Henne? demanda une petite voix onctueuse. Je ne savais pas que vous étiez là? Que faites-vous donc?
--J’attends qu’on se décide à partir, répondit posément mon voisin.
--Eh bien, soyez patient. Il y a des passagers en retard.
En même temps une forme se profila dans l’embrasure de la porte, se détachant en noir sur le fond de la nuit.
--M. de Prénonne attend un passager auquel il tient beaucoup, poursuivit l’homme qui, maintenant, parlait bas. C’est un garçon très averti des questions musulmanes, assez distrait par contre et qui me paraît fort capable d’avoir oublié que nous partions ce soir... Mais vous n’êtes pas seul, il me semble?
--En effet, répliqua M. de Henne qui se leva pour les présentations; il les fit et de mauvais gré, du reste. Je ne sais si la forme ronde entendit mon nom; ce qui est sûr, c’est que je ne compris pas le sien.
--Vous habitez Paris? me demanda le nouveau venu--qui répondait, je l’ai su plus tard, au patronymique de Sartigues.--Moi-même...
Et, sur-le-champ, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait guère, M. Sartigues se mit à parler de lui sur un ton de satisfaction évidente. J’appris ainsi qu’il était marié depuis peu, que ce voyage forcé dérangeait ses habitudes. Il se plaignit d’abord d’avoir manqué le courrier français. La traversée sur un bateau japonais ne lui promettait rien qui vaille. Il semblait surtout regretter son foyer calme, son bureau paisible, son petit travail quotidien et régulier... il donnait ainsi l’impression d’un fonctionnaire désorienté loin de son tranquille rond de cuir.
Je regardais attentivement celui qui me parlait. Devina-t-il les raisons de mon insistance? Il détourna la tête et je fus forcé de changer de place pour qu’il se trouvât sous la faible clarté d’une lanterne au verre dépoli que les trépidations des machines faisaient sursauter.
J’aperçus alors plus complètement mon homme. Il était de taille moyenne, légèrement renflé dans la région du ventre, ce qui, somme toute, lui donnait l’air d’un pot à tabac assez rebondi, assez épais aussi. Mais j’ai appris, à mes frais, qu’il ne fallait pas se fier à la bonté préventive des gens gros et ronds qui cachent souvent une compacte sournoiserie et même une jalousie aiguë sous leur rotondité. Celui que je dévisageais s’approcha d’un nouveau personnage qui s’apprêtait à descendre le roide escalier de fer.
--Vous êtes pressé? lui demanda-t-il.
--Ah! c’est ici que vous vous cachez, répliqua l’autre.
--Permettez que je vous présente... Monsieur?...
M. Sartigues se tournait vers moi et c’était une manière comme une autre de me faire répéter mon nom qu’il n’avait pas dû entendre tout à l’heure quand M. de Henne l’avait prononcé.
Le nouveau venu, qui s’appelait Rives-Ribière paraissait large, imposant, beaucoup plus fort que le fonctionnaire mélancolique, mieux bâti aussi. Il avait toute l’apparence d’un comédien de modèle courant: vaniteux, entreprenant, un peu sot; quand il parlait, c’était d’une voix effacée, presque timide. On eût dit un professeur plein de modestie.
Rives-Ribière me fut donné comme dessinateur en soieries. Je ne sais pourquoi, je n’ajoutai alors aucun crédit à cette affirmation.
M. Rives-Ribière allait visiter--en passant--l’Égypte: peut-être même pousserait-il plus loin... Il voyageait pour son métier.
C’est tout ce qu’il daigna nous confier, par quelques mots aimables, en plaisantant sur la dureté de notre voyage et les inconvénients de cette traversée si longue. Mais on sentait bien, sous le masque de cette épaisse apparence, un homme instruit, de bonnes manières, l’air volontairement effacé, qui devait connaître plus de choses qu’il ne voulait le dire et susceptible de s’acquitter en conscience de missions plus difficiles.
--Le chargement doit être terminé, annonça M. de Henne.
On n’entendait plus, en effet, le sifflet des machines à vapeur, les heurts des caisses embarquées et le grondement des chaînes du mât de charge. Nous sortîmes alors sur le pont. Le grand air nous frappa au visage. Près de nous, un matelot courait en balançant une lanterne sourde. Nous nous dirigeâmes près des sièges installés à l’avant, abrités par le toit vitré du salon. Sur la passerelle, une lumière se mit à briller. Des ombres passaient continuellement. Parfois une corde humide, suintant l’eau de mer, se tendait, puis retombait sur le plancher avec un choc mou. On allait partir.
--Pourvu que Williams soit arrivé! dis-je à mon voisin qui devait être Rives-Ribière.
Trois hommes apparurent à la coupée. M. de Prénonne parlait haut, mais, à cause du piston des machines, sa voix tendue ne parvenait point jusqu’à nous:
--Il est avec le pilote, expliqua M. de Henne.
Allons, c’était fini. Nous allions appareiller sans Williams. Il nous rejoindrait, mais plus tard, par un autre courrier. A cette pensée mon cœur se serrait d’angoisse. Je n’aurais pas cru que je tenais tant à ce singulier compagnon. Et je le voyais tel qu’il était, avec ses qualités surtout, un peu dur parfois, mais si dévoué, si obligeant, sachant qu’il faut montrer quelque indulgence aux humaines faiblesses. Certes il aimait à commander. Il était renfermé souvent. Il ne livrait presque jamais le fond de sa pensée. Mais il payait de sa personne, il n’abandonnait jamais ceux qui avaient eu confiance en lui et, s’il se confiait peu, pouvait-on lui reprocher d’être discret?
Le matelot qui courait tout à l’heure reparut avec sa lanterne, et je me trouvai un moment dans le rayon lumineux. C’est alors que Williams, qui arrivait, m’aperçut.
--Je désespérais, dit-il... Les formalités des bureaux. Mais j’y ai gagné un nouvel ami.
Se retournant, il découvrit un long manteau foncé, coiffé d’un épais feutre gris.
--M. Christian Dallène qui fera route avec nous. C’est un jeune savant du plus grand mérite...
Ainsi c’était là, sans doute, ce garçon, dont le retard, comme l’assurait Sartigues, «fonctionnaire en exil», désolait si fort M. de Prénonne... Le jeune savant ne me paraissait pas répondre au signalement que l’on m’en avait fourni, ou peut-être à l’idée que je m’en étais composée. J’avais, en effet, imaginé un homme de science, jeune encore, d’un certain âge quand même, grave plutôt que hautain...
A ce moment, je me souvins de mon compagnon Henne et je voulus le présenter à Williams. Mais Henne s’était éloigné. Je n’en fus point surpris, je n’y portai même pas attention. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette discrète disparition me revint à l’esprit... Mais c’est toujours plus tard...
· · ·
--Si tu n’y vois pas d’empêchement, reprit Williams, M. Christian Dallène sera des nôtres. Tu as visité les cabines?
--Il n’y a pas de cabine, dis-je, en essayant de voir M. Dallène qui s’était déjà éloigné, par discrétion sans doute, ou, comme je l’imaginai sur le moment, parce qu’il ne tenait pas à se montrer.
--Pas de cabine! Tu t’es mal expliqué.
--C’est cependant exact, monsieur, intervint Rives-Ribière avec un à-propos dont je lui sus gré. Nous coucherons et camperons à la belle étoile, sur le pont.
--Ah! diable!
--Nous ne serons pas trop mal, continua Rives-Ribière. On nous a dressé une tente sur la fermeture bâchée qui recouvre les écoutilles.--Avec nos couvertures, nous serons comme chez nous.
--Il vaudrait mieux trouver une cabine...
--Il y a des lits disponibles, deux ou trois peut-être, mais personne de nous n’en veut. Les rats viennent déranger les dormeurs, plusieurs fois par nuit.
Cependant, Williams, qui portait avec lui la sacoche que j’avais cru perdue, était allé inspecter le bivouac sommaire que les matelots japonais avaient installé pour notre usage.
--Il faudra accrocher solidement les toiles, pour que l’air ne pénètre pas, et aussi pour que nous ne roulions pas à la mer par temps de roulis.
Je retrouvais Williams tout entier dans ces quelques mots. J’en éprouvais une joie qui me fortifiait, juste au moment où le cargo se mettait à tourner, puis se faufilait le long d’imposantes masses de fer que l’on devinait surtout aux feux qu’elles avaient allumés pour la nuit... Au loin, dans Marseille qui s’éloignait, des lumières se tassaient toujours plus avant de disparaître. La sirène du cargo lançait ses appels réguliers et nous avancions sur la mer pleine d’ombre mouvante dans sa profondeur, sous un ciel noir troué d’étoiles.
--M. de Prénonne a dû se montrer inquiet de ne pas me voir arriver?
C’était Williams qui me posait cette question d’un air détaché.
--Je ne l’ai pas vu depuis que je suis sur le pont.
--J’ai télégraphié à Paris, continua alors Williams, que nous partions. Et maintenant, je suis tranquille: sur Port-Saïd.
On sentait la trépidation du bateau qui filait dans le silence. Nous étions accoudés à la lisse. Au-dessous de nous, le bruit continuel des eaux et le remous de leur bordure d’écume. Je cherchais des yeux, sur le pont chichement éclairé, le nouveau venu. Comme par hasard, il nous tournait le dos et regardait la ligne noire des côtes... C’était un jeune homme élancé, de bonne taille, mais dont le corps semblait flotter dans un manteau beaucoup trop large pour lui. Il tenait enfoncé sur sa tête, à cause de la brise qui redoublait de violence à mesure que le cargo prenait de la vitesse, un chapeau mou dont il avait baissé les bords. Et, me souvenant des yeux noirs assez hardis, qui trahissaient cependant une certaine inquiétude, je rétablissais le personnage.
M. de Prénonne passa près de nous. Rives-Ribière l’accompagnait. M. de Prénonne s’arrêta. Puis, ne pouvant retenir sa mauvaise humeur, il dit à Williams:
--Il était temps que vous arriviez!
--C’est précisément ce que j’expliquais à mon camarade, répondit Williams.
--Et vous-même, monsieur, je vous croyais parti?
M. de Prénonne me regardait. D’autre part, Williams affectait de ne pas avoir entendu. C’était donc à moi de répondre.
--J’étais parti, comme vous dites, monsieur. Mais je suis revenu avec mon ami.
--Ah! c’est vous qui étiez avec M. Williams Lecharier!
Sans plus insister, M. de Prénonne se dirigea vers le salon des premières. Nous vîmes son fidèle second, Rives-Ribière, hésiter... Suivrait-il M. de Prénonne? Resterait-il avec nous? Rives-Ribière, l’air distrait, attendit quelques secondes. Puis, lorsque M. de Prénonne se fut éloigné, Rives-Ribière s’excusa de nous imposer sa compagnie, mais il ne savait où aller...