‹ Sous les murs de BagdadChapitre 4 sur 40 · III

III

WILLIAMS LECHARIER

Le lendemain, dans l’après-midi, nous descendions du train à la gare Saint-Charles, à Marseille, avec un retard assez sérieux. Le courrier qui fait escale à Alexandrie était naturellement parti, cinq heures avant notre arrivée.

--Qu’à cela ne tienne! Allons dîner. Nous prendrons le bateau demain.

--Tu t’imagines, me dit Williams, qu’on monte sur un paquebot comme dans un tramway et qu’il y a un courtier de Chine avec arrêt à Port-Saïd, tous les soirs à heure fixe?

--Non, mais tous les trois jours, environ.

--Pareil à tous les Français, tu ne connais rien, ou presque rien, des choses de la mer. Pas même le nombre des courriers! Je puis t’assurer que ce retard nous fait perdre une semaine au moins... Non, décidément, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, je ne serai tranquille que sur le bateau qui nous emportera. Attends-moi donc dans ce café, avec ton sac et nos valises, je vais m’informer.

Williams s’éloigna. Je restais seul, presque satisfait de ce contre-temps qui m’accordait quelque repos. J’avais mal dormi dans le rapide, je me promettais de rattraper le temps perdu. Cependant Williams faisait montre d’une telle inquiétude que je demeurais les yeux ouverts, et d’autant plus alarmé que je ne parvenais pas à concevoir les périls que nous pouvions courir.

Williams avait, en effet, renvoyé aux calendes les explications que, selon sa promesse, il devait me fournir dans le train.

--Tu dormais si bien, me répliqua-t-il plus tard, que je n’ai pas voulu te déranger. Nous en reparlerons sur mer.

Williams Lecharier donnait rarement les causes de ses décisions; du moins, il n’aimait pas exposer les véritables. A force d’affecter une froideur britannique, de répondre brièvement aux questions, il était parvenu à se donner plus que l’apparence d’un homme réservé, toujours sur ses gardes. Williams se méfiait, surtout de lui-même. Parfois, cependant, il s’oubliait, allait jusqu’à s’indigner, s’embarquait pour de copieuses explications, puis, se souvenant soudain de son parti pris de prudence, il prenait soin, sans couper court trop brusquement, de n’abandonner que le superflu. Dès lors, on pouvait être sûr de ne rien savoir de précis, et le mieux était de renoncer à toute curiosité: Williams ne perdait pas deux fois de suite la maîtrise de soi-même.

Cette constatation, j’eus occasion de la faire souvent pendant les sanglantes années vécues ensemble et, tout récemment encore, à plusieurs reprises.

Williams parti, je sommeillais à demi sur les banquettes de ce petit café de dockers, mes valises près de moi.

Je songeais au voyage que je devais entreprendre. Une certaine inquiétude me venait à l’endroit de la mer, quelque appréhension aussi pour ce long parcours. C’était, à vrai dire, ma première grande traversée. J’imaginais la monotonie de ce transport et j’entrevoyais plusieurs catastrophes possibles, si bien que, lorsque Williams revint, il dut m’éveiller.

--Heureusement que je comptais sur toi pour surveiller nos valises! Allons à l’hôtel, maintenant.

--On ne part pas?

--Non. Demain seulement.

--Qu’est-ce que je te disais!

--Ce n’est pas ce que tu crois! J’ai rencontré un personnage qui doit aller au Caire.

--Lui aussi? Par quel hasard?

--Il n’y a pas de hasard du tout. La logique simplement. Il suffit de réfléchir, reprit Williams. Je savais bien que nous raterions le courrier. Mais il fallait quitter Paris au plus vite. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui manquent un courrier, d’autant plus que si ce bateau est parti à son heure, la plupart des trains arrivant à Marseille ont subi des retards. Le personnage qui nous occupe devait, comme nous, prendre passage à bord du Lilliput. Mais il a voulu faire absolument comme nous... il a manqué le Lilliput... Il s’est alors entendu avec le capitaine d’un cargo japonais qui fait route sur Bombay et qui voudra bien nous prendre également, à nos risques et périls.

--A nos risques?...

--Et périls, oui. Le «sabot» du Japonais n’est pas fait pour les voyageurs. On s’en accommodera quand même. Nous serons trois au moins par cabine, mais nous en avons vu de plus dures, ensemble, il n’y a pas longtemps. Nous arriverons aussi vite que sur le Lilliput et demain, à cette heure-ci, nous serons loin de Marseille. C’est l’essentiel, comprends-tu?

--Et nous irons à Bombay?

--Non. Nous descendrons à Port-Saïd. Ça ne te convient pas?

--Ce que je vois de plus clair, c’est que nous allons faire une exécrable traversée. La nuit, nous serons mal couchés, le jour mal installés, sans compter le vent, les roulis, la nourriture...

--Pour la première fois depuis Paris, ce que tu viens de dire n’est pas dépourvu de bon sens. Nous achèterons quelques provisions. A propos, ajouta Williams, dans la voiture qui nous emportait vers l’hôtel. A propos, il est convenu avec ce monsieur que j’ai rencontré,--M. de Prénonne est son nom--qu’il parlerait de nous au capitaine japonais. Tu n’auras donc demain qu’à monter sur le pont. On embarque dès quatre heures de l’après-midi. On quitte le port de Marseille avant la nuit. Oui, c’est ainsi. J’ai quelques formalités à remplir, deux ou trois télégrammes à expédier. Et toi? Personne à prévenir?

--Non. Rien.

C’était vrai, du reste. Je me trouvais parfaitement détaché du continent et, si je regrettais Paris, peu de chose cependant m’y retenait: une vieille femme de ménage, le garçon du restaurant où j’allais d’habitude et quelques créanciers adroitement dispersés. Comme perspective, un avenir de petit employé résigné, sans grosse ambition. Pourtant, j’aurais voulu, à ce moment-là, avoir de nombreux télégrammes à rédiger, des adieux à écrire à des intimes ayant un nom et un visage, une fiancée, des amies, une femme, et puis quoi encore? Je sentais soudain un obscur déchirement à quitter mon pays et à prendre le large. Mais Williams qui, jusqu’ici, ne s’était pas montré prodigue de renseignements, prit soudain un évident plaisir à me mettre au courant:

--Nous serons six sur le cargo du Japonais, sept avec le domestique de M. de Prénonne, une sorte de métis qui cuisine à la perfection, huit peut-être en tout.

--Qu’est-ce donc que M. de Prénonne?

--Tu le verras. Il a été assez aimable. Du moins il s’y est efforcé, car il n’est pas taillé pour ça. C’est un long et hautain bonhomme qui s’est déclaré enchanté de pouvoir rendre service à deux Français dans l’embarras. Si j’ai bien deviné, il part avec quelques géographes, des archéologues aussi, qui se proposent de visiter la Mésopotamie.

--Pourquoi cet homme-là avec ces gens-là? demandai-je.

--C’est ce que j’ignore, dit Williams. M. de Prénonne accompagne ces gens jusqu’à Alexandrie ou Port-Saïd... Tu le découvriras bien tout seul dans le port de la Joliette... Rendez-vous demain, devant le cargo, bassin d’Arenc, tu te souviendras?

Voilà comment, grâce à la diligence de Williams-Victor Lecharier, je me trouvais ce soir même sur le pont encombré d’un petit bâtiment japonais en instance de départ pour Port-Saïd et Bombay.

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