VI
M. DE PRENONNE PARLE...
Le lendemain, sur le pont arrière, nous causions, Williams et moi. Le temps était doux, mais d’un calme de surface qui ne présageait rien de bon.
--Ce n’est pas pratique, expliquait Williams. J’ai pu découvrir une cabine, une seule, sur ce sacré bateau; nous pourrons nous retirer quelques minutes l’un après l’autre.
--A quoi bon? répliquai-je. Nous pouvons bien faire notre toilette sur le pont, comme les autres.
A ce moment, M. de Prénonne faisait sa ronde; il passait, un peu raide sur ses jambes écartées, bien que le tangage fût peu sensible. M. de Prénonne nous salua, fit mine de poursuivre sa promenade, puis il vint vers nous, la main tendue.
Je l’examinais, tandis qu’il marchait: un long visage, un menton trop court, des yeux alourdis de graisse, une main flottante... Et cette démarche même, trop vive dans sa raideur, qu’il accéléra à notre vue, comme s’il pensait effacer ses incartades de la veille. A quel moment cet homme se laissait-il aller à son naturel? A quel moment dissimulait-il? Hier, quand il s’attaquait à tout venant, ou ce matin quand il s’essayait à l’amabilité? Trop impulsif pour faire un véritable chef, pensais-je. Trop maladroit aussi. Et, comme s’il tenait à nous administrer la preuve de ce que j’avançais, M. de Prénonne commença:
--Je ne voudrais pas revenir sur l’incident que vous savez, mais je tiens à vous exprimer ma surprise de ne vous avoir vu qu’à la dernière minute.
--Je croyais l’incident liquidé, répondit Williams, avec un ton que je lui enviais. Dois-je vous répéter qu’il y va entièrement de ma faute? Christian Dallène se trouvait avec moi. Vous savez la longueur des formalités. Quant à Blaze Romerdy, inquiet de mon absence, il est allé à ma recherche.
Sur ces derniers mots, le jeune Christian Dallène, qui ne devait pas être loin de nous, se montra. Il se tenait près du bastingage. M. de Prénonne le remarqua, et tout de suite aimable:
--Ah! ah! dit-il, voici notre jeune savant! Vous ne souffrez pas de la mer? Vous n’en avez pourtant pas l’habitude?
Christian Dallène, qui devait mal entendre, fit mine de s’approcher. Il avait toujours son feutre gris sur le front, et le même large manteau qu’il portait la veille.
--Je prendrai l’habitude, répondit-il.
--J’aurais été très heureux, continuait M. de Prénonne, de présenter mes compliments à M. Frélart.
--M. Frélart? demanda Dallène.
--Eh quoi, monsieur, me ferez-vous croire que M. Frélart, l’éminent égyptologue, n’a point songé à accompagner son élève préféré jusqu’à Marseille?
Christian Dallène se tourna vers Williams, et je surpris ce regard d’intelligence. Mon ami intervint:
--M. Frélart, cet homme éminent qui fut votre professeur, est assez malade en ce moment.
--J’aurais été heureux, poursuivit M. de Prénonne qui n’écoutait pas, de féliciter M. Frélart d’avoir formé un homme tel que vous, si jeune encore et d’une renommée si grande...
Christian Dallène, plein d’une modestie comme on en voit peu à cet âge, protesta de la main--une toute petite main--s’inclina à peine et, non sans ironie:
--Oh! je n’ai pas grand mérite, monsieur, je n’ai eu qu’à retenir son enseignement. Exercice de mémoire.
Puis, avec une hardiesse imprévue et aussi, eût-on dit, d’un ton plein de confusion:
--Vous connaissez beaucoup M. Frélart?
--Nous sommes de vieux camarades.
--Alors, je suis certain qu’il a dû bien souvent me parler de vous.
--Mais certainement, c’est un homme remarquable, en effet, et d’une éducation parfaite.
--N’est-ce pas? comme vous le connaissez bien! Et vous étiez son ami?
On sentait dans ces demandes un tel accent d’impertinence souriante et de fausse amabilité, comme seuls osent se le permettre les jeunes gens sans expérience et les femmes malicieuses, que M. de Prénonne se tut. Christian Dallène l’examinait. M. de Prénonne, trouvant alors que sa présence ne s’imposait guère, se retira comme il était venu. Il marchait en écartant les jambes, d’une manière outrée, pour se conformer aux recommandations qu’on lui avait faites, afin de ne pas tomber au roulis qui menaçait depuis le matin.
--Vous connaissiez donc M. de Prénonne? demandai-je à Christian.
--Non. Mais il connaît des gens que je connais, comme vous voyez. J’en étais si surpris que j’ai dû bafouiller un peu...
--Vous n’avez pas trop bafouillé, assura Williams sans sourire. Et vous n’êtes pas responsable lorsque Prénonne confond vos professeurs et ceux de votre frère. Car ce M. Frélart fut un des maîtres de votre frère.
--Fort bien. Si je l’ai ignoré, je le saurai désormais, s’excusa Dallène en riant.
Ce rire était jeune et franc. Il me plaisait autant que le nouveau venu lui-même. M. de Prénonne avait voulu lui en imposer tout à l’heure, et Christian Dallène venait de lui répondre avec adresse. C’est pourquoi le protégé de Williams qui, la veille, me laissait indifférent, me devint dans la minute tout à fait sympathique.
--Vous ne trouvez pas qu’il m’a minutieusement examiné? s’enquit Dallène.
--Longuement, oui. Minutieusement, non. Il regarde, mais il est incapable d’observer.
--Il est ainsi avec tout le monde! lâchai-je.
--Que diable s’est-il passé entre Prénonne et toi, le premier jour, à Marseille?
Williams ne l’ignorait point, mais il s’amusait à me placer en vedette devant Christian, et je dus conter les faits déjà exposés une première fois. Naturellement, je fus amené à parler de M. de Henne.
--Vous le connaissez?
Ce fut la première parole que m’adressa Christian Dallène.
--Je croyais le connaître, dis-je. Je me trompais. Depuis que Williams est arrivé, ce monsieur ne semble plus me voir...
--Bizarre, remarqua Williams Lecharier.
--Mais, tu le connais, toi?
--De nom, oui. De réputation, également. De vue, peut-être. Mais il doit y avoir des années.
--Il te connaît bien, lui.
--Ah! s’étonna Williams.
Puis, soudain sérieux:
--Tu ne lui as rien annoncé, à cet être-là...? En principe, il faut se méfier de tout le monde, rectifia mon ami.
--Échange de politesses, c’est tout. Mais que lui reproches-tu?
Williams semblait réfléchir. En réalité, il m’observait et se demandait à quoi rimait ma question. Et puis, il ne devait pas être très certain que je n’avais absolument rien confié à Constantin de Henne. Enfin, d’un ton détaché qui eût trompé tout autre que moi, il trancha:
--Je ne lui reproche rien que ceci: il me déplaît.
--Je le trouve charmant, obligeant, très affable, sachant causer...
--Oui, c’est justement ce qui m’inquiète. Il est trop obligeant, trop éloquent, trop charmant... Je suis en méfiance.
Je n’insistai pas, pressentant quelque trouble mystère, que Williams ne révélerait point, selon son habitude lorsqu’il se tenait sur ses gardes, et surtout en présence de Dallène. Celui-ci, du reste, ne savait s’il devait rester ou s’éloigner. Enfin, il fit quelques pas pour se retirer un peu pour jeter du pain aux mouettes, nombreuses le long des côtes, qui tournaient et montaient, en criant, le long du bateau.
--Je ne crois pas que cet homme soit si dangereux.
--Tu peux croire ce que tu veux, répartit Williams. L’essentiel est que tu fasses attention. Voyons, tu ne lui as rien raconté?
--Que veux-tu que je lui dise?
Cependant, je crus nécessaire d’ajouter, d’un air dégagé:
--Et si j’avais commis quelque imprudence, qu’aurions-nous à craindre?
Williams répéta ma question pour lui-même, puis il me dévisagea avant de répondre:
--Ce que nous aurions à redouter, je ne vais pas l’exposer ici. Mais si cette sottise a été faite, il faudrait la réparer.
--La réparer?... m’étonnai-je.
--Oui, et le plus rapidement possible.
--Je ne comprends pas.
--C’est pourtant simple, répliqua Williams, avec vivacité. Il faudrait acheter le silence de cet individu. Te sens-tu la force et le pouvoir d’acheter ce silence?
--A quel prix?
Williams éclata de rire, et je devais souvent, par la suite, me rappeler cet accès de gaîté soudaine.
--Au plus juste prix.
--Comment ça?
Alors, Williams, sans même baisser la voix:
--Un accident est si vite arrivé!