‹ Sous les murs de BagdadChapitre 8 sur 40 · VII

VII

CHRISTIAN DALLÈNE

La surprise tout d’abord me rendit silencieux; chez d’autres, je sais, elle produit des effets contraires et chez moi, aussi, il en était de même autrefois, mais il faut croire que l’on se forme peu à peu, puisque j’en étais arrivé à garder un mutisme prudent.

J’aurais cependant volontiers posé quelques nouvelles questions à Williams lorsque j’aperçus le jeune Dallène venant de notre côté. Comme, à ce moment-là, nous ne parlions point, ni Williams ni moi, Christian Dallène se crut autorisé à nous rejoindre.

--M. de Prénonne, dit-il tout de suite, doit être très mécontent. Une séparation est imminente entre lui et nous.

--Nous ne l’empêcherons pas, ricana Williams en me jetant un rapide coup d’œil.

Dallène, lui aussi, me regardait. Il avait, je m’en rendais compte à présent, un visage d’un ovale régulier que terminait un menton un peu trop proéminent. Le nez, légèrement busqué, attirait l’attention de l’observateur, et surtout les yeux aux reflets noirs, tour à tour profonds et graves, humides et soudain emplis de dureté.

--Vous n’essaierez pas de replâtrer les choses. Du reste, nous ne sommes pas faits pour nous entendre, Prénonne et nous.

J’écoutais parler Christian Dallène, étonné d’abord d’entendre ce garçon toujours sur ses gardes, avare de paroles, discourir aussi longuement.

--Vous fumez? demanda Williams.

--Merci. Ça va tanguer...

Le bateau tanguait déjà, en effet. L’arrière se soulevait, puis l’avant, et le cargo retombait comme un ascenseur qui descend trop vite. Nous sentions le pont se dérober sous nos pieds, s’enfoncer plus profondément que nous-mêmes, semblait-il.

Le «fonctionnaire en exil»--c’était Pierre Sartigues que j’appelais ainsi--se cramponnait à la main courante, le long des cabines. Les yeux fixes, le teint pâle, stoïque ou déjà inconscient du danger de sa situation, il se laissait gagner par le mal de mer.

--Ne restez pas là! lui cria Williams. Descendez dans les cabines. Vous allez glisser.

Mais le malade ne nous regardait pas. D’ailleurs, il ne devait rien entendre.

--Qui est-ce? demanda Williams.

--Un fonctionnaire qui se déplace, dis-je.

--C’est Pierre Sartigues, rectifia le jeune Dallène. Je l’ai entendu nommer ainsi.

--Ah! c’est Pierre Sartigues, répéta Williams. Eh bien, tu devrais aller le prendre, et le conduire en lieu sûr.

Le cargo, cependant, penchait sur bâbord d’une façon effroyable et, pendant un moment, nous vîmes, à côté de nous, sur le même plan, toutes les vagues aux crêtes blanches jusqu’à l’horizon du ciel, comme prêtes à nous balayer. Le bâtiment semblait se coucher sur la mer. Soudain, il se redressa et courut se précipiter sur l’autre bord. Nous roulâmes les uns sur les autres.

--On ferait tout aussi bien d’aller s’étendre, dit Williams en prenant le bras de Christian Dallène qui pâlissait. Tu pourras ramener ce M. Sartigues?

--Évidemment.

Je me décidai à courir jusqu’au fonctionnaire qui, cramponné à sa barre de fer, ne voulait pas lâcher prise. Le jeu de bascule recommençait de plus belle, avec le perpétuel balancement de la ligne des eaux que l’on voyait monter, puis redescendre brusquement.

Je ramenai Pierre Sartigues jusqu’à la tente-abri où des passagers, tandis qu’ils se sentaient encore quelque courage, arrangeaient leurs couvertures en un lit de fortune et s’installaient pour l’après-midi, cette nuit et, peut-être, la journée du lendemain.

· · ·

Étendu sur le dos ou couché sur le côté, chacun cherche en silence le remède qui lui permettra de résister au malaise envahissant. On ferme les yeux, on évite de parler, on essaye de penser à des choses sans valeur, on tâche de dormir...

Le soir, quand on s’éveille dans la demi-obscurité du crépuscule, on est tout surpris du calme insolite des flots; mais la Méditerranée est féconde en surprises de ce genre. Il fait presque nuit sous la tente qui nous abrite. Deux ou trois lampes tremblent derrière des vitres, sur le pont. On s’éveille péniblement. Il y a déjà quelques heures que nous avons laissé les montagnes nues de Sardaigne. De tous côtés cette masse sombre et mouvante qui nous entoure forme notre horizon.

Une sorte d’accablement nous envahit devant ces eaux qui se succèdent à perte de vue. Le cargo file sur un lac. Pas de brouillard, mais des petits nuages colorés violemment par un gros soleil rouge qui s’enfonce en tournant, puis disparaît dans la mer métallique.

--Allons dîner, conclut Williams.

--Et dire que ce sera ainsi pendant huit jours! observe Dallène.

C’est dans la petite salle de palissandre, au-dessus de l’hélice, qu’avait lieu le repas du soir. On allumait l’électricité sitôt que nous arrivions. La dorure des cadres, sur le fond bronzé du salon, étincelait par endroits. Les Japonais de l’équipage, le capitaine, son second, ses lieutenants mangeaient dans de petites terrines des mets que l’on ne parvenait jamais à distinguer. Chaque fois les Japonais voulaient prendre un morceau dans leur plat, ils en soulevaient le couvercle, qu’ils reposaient aussitôt après s’être servis. Puis, ils échangeaient quelques phrases entre eux sans qu’un trait de leur visage remuât.

Christian Dallène, qui, hier, ne touchait à rien, fit aujourd’hui honneur au menu. Rives-Ribière exultait.

--C’est Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, et moi qui avons combiné ce dîner, dit-il.

--Quel est encore ce phénomène? demandai-je à Williams qui se trouvait près de moi.

Mais à ce moment Prénonne et Constantin de Henne arrivaient.

--C’est celui-là qui me connaît? me dit Williams.

Prénonne m’empêcha de répondre:

--M. Pierre Sartigues est un peu fatigué. Il ne viendra pas.

Constantin de Henne se plaça non loin de Rives-Ribière, de telle façon que nous ne pouvions pas l’apercevoir, Williams ni moi. Je m’en félicitais. J’avais, du reste, tout lieu de supposer que Constantin de Henne n’agissait pas ainsi sans raison valable.

Comme nous avions dormi toute la journée, il nous fut impossible, le soir, de nous coucher. La nuit s’annonçait très douce. On apercevait autour de soi l’ombre glissante des eaux... Nous étions assis près de notre abri, Williams, Christian Dallène et moi. On fumait. Pas de lune encore, mais des étoiles piquaient le ciel, à l’infini, comme on les voit, paraît-il, brillantes, dans les régions tropicales. Au-dessous de nous, dans le noir, le clapotis des vagues... Nous n’avions rien à dire. Parfois, quelques paroles pour marquer le temps, le calme de l’heure.

Christian Dallène, que je ne voyais pas très bien, car lui seul n’avait pas allumé de cigarette, demanda:

--En somme, qu’avez-vous dit à ce monsieur?

--Rien, absolument, répliqua Williams, mais nous avons bavardé de toutes sortes de choses indifférentes.

--Mais quoi encore?

--De la traversée, des cabines, du bateau, de la chaleur...

--Vous n’avez abordé aucune des questions?...

--Dangereuses?... Évidemment non. Quand on parle pour s’entendre, on ne va pas s’égarer sur des sujets que l’on sait nous diviser.

--Vous n’engagiez pas le fer avec Prénonne, mais vous cherchiez au cas où vous auriez dû l’engager.

--Ce genre d’escrime convenait à notre situation.

--Aussi on y apprend peu de choses, parce que chaque adversaire se tient sur ses gardes.

--Comme dans une première conversation entre une femme et un homme qui se voient pour la première fois. Chacun se tient sur ses gardes, couche sur ses positions. Et nul n’est bien fixé...

--On ne saurait comparer Prénonne à une femme, reprit Dallène en riant.

--Qu’en savons-nous? En tout cas, je voulais dire: la même qualité de méfiance ou d’animosité.

--Eh bien, vous êtes charmant, vous!

Christian Dallène allait répondre peut-être, lorsque Williams se mit à rire. Une lune blanche venait de sortir d’un nuage qui, depuis un moment, semblait lumineux. La clarté de l’astre glissait sur le grand calme de la mer et l’on pouvait voir maintenant la longue traînée bouillonnante de l’écume, dans le sillage du cargo...

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