‹ Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir StryienskiChapitre 109 sur 114 · XCIII

XCIII

A SUTTON-SHARP, LONDRES[359].

Rome, le 24 novembre 1835.

En échange des nouvelles intéressantes que vous me donnez, cher ami, je vous envoie quelques croquis biographiques; ils vous donneront une idée de la manière dont on traite ici les affaires. D’ailleurs, pendant un voyage en Italie, vous pouvez rencontrer ces individus dans quelques salons, et alors ces renseignements acquerraient un véritable intérêt.

TARTARIE CHINOISE

PRINCIPAUX HONNÊTES GENS DU PAYS.

_Probité.--Talents.--Lumières.--Naissance._

M. M... était conducteur de fiacre à Rome. Créé chevalier par Pie VII pour avoir affiché les excommunications contre Napoléon à la porte de Saint-Jean-de-Latran, on lui donna en outre la ferme du _macinato_ (de la farine), source de gains énormes pour ce _fermier général_. Riche, superbe, _prepotente_ (abusant de son crédit), protecteur de cette affreuse canaille, inconnue hors de l’Italie, nommée les _sbirri_; chef des Transteverins en mars 1831, lors de la révolte de Bologne.

M. M... (Paul), _maestro di casa_, intendant du comte F... et maître absolu du cœur de ce ministre, possède un grand nombre d’emplois. Ami intime de M..., qu’il aida jadis à afficher les excommunications, action qui n’était pas réellement périlleuse, mais qui, sans doute, le paraissait beaucoup à leurs yeux.

M. M..., vend les grâces, escamote les adjudications, prélève une part sur le prix des fermes adjugées par le gouvernement. Les sels et les tabacs, qui rendaient douze cent mille écus, ont été adjugés à MM. T..., M... et Cie pour huit cent mille écus. Il est vrai qu’_à monsieur il en rend quelque chose_: on comprend que ce monsieur est M.... M. M... a rendu des services grands, aux yeux du ministre actuel, en enrôlant les Transteverins et la canaille de toute espèce, lors de la révolte en mars 1831, M. M... était uni à M..., N... et G... le B....

Comte F..., quelque esprit naturel, sans talents administratifs, chargé de dettes qu’il voudrait payer. Son jugement est assez sûr pour voir qu’il en est au commencement de la fin. Le beau sexe est l’objet de ses attentions; ami du _brio_ de la princesse D..., F... est rusé et fin politique.

Monseigneur V... C..., gouverneur de Rome et directeur général de la police, furieux, arbitraire, sans aucun talent, adonné au vin.

Monseigneur M..., imbécile, trésorier général de la _Reverendissima Camera apostolica_. Ne sachant rien absolument en finances et en administration; entièrement dirigé par deux subalternes, comme tous les grands de cette cour, (les subalternes sont des témoins nécessaires de leurs peccadilles amoureuses, et qui pourraient les perdre).

MM. l’abbé N..., secrétaire, et G..., _computista_ (à peu près sous-chef de bureau), mènent le trésorier; ce sont d’adroits fripons. On dit que leur maître s’opposa dernièrement à une volerie sur les tabacs et sels.

Le cardinal D..., _Prefetto del buon governo_,--inepte à un haut degré, mené pour toute chose par un simple employé, l’adroit coquin D...

M. F..., sculpteur médiocre de Venise, délateur connu auprès du redoutable tribunal du vicaire; il s’est chargé, conjointement avec sa femme, de garder une des maîtresses du cardinal-vicaire. Ce cardinal va voir sa maîtresse chez F..., lequel a obtenu la survivance d’A... d’E..., directeur du Musée du Vatican. F... est, de plus, espion et délateur au service de l’Autriche.

Le marquis M..., fils d’un marchand de poisson, dévoué aux jésuites, auteur prétendu de quelques ouvrages faits par des teinturiers, directeur des _catastri_ (cadastres), accusé de friponnerie par ses employés. On a reconnu qu’il avait, en effet, volé trois à quatre cent mille écus; mais l’ancien ministre des finances, feu le cardinal G..., son protecteur et associé pour le vol, a imposé silence aux employés. Ces pauvres diables continuent à soutenir leur dire auprès du pape, mais on ne les écoute pas.

M. P... T... de F..., anciennement rédacteur des Almanachs de ce pays, maintenant secrétaire général du Camerlingato, lié avec l’ex-jésuite Reggi (ou Rezzi), autre employé du Camerlingato, tous deux grands ennemis de la France et de toute idée libérale. Ils ont eu l’esprit de dominer entièrement les camerlingues P... et C..., grands fripons hypocrites. (Je parle de T... et Rezzi); ils volent et gouvernent l’Etat à leur volonté, font commerce des rescrits de _privative_ (privilèges financiers), ils imposent des _dazzi_ (droits) de douane arbitraires; deux des plus grands et des plus pernicieux coquins d’une administration qui en est remplie.

Le marquis U... del D..., (_Bissia_, _Gentili_), frère du _Maggior d’Uomo_ actuel du pape, ennemi de la France et de toute idée généreuse, fut choisi par Léon XII pour directeur de l’imprimerie et de la chalcographie camérale. Il est sans talent aucun, _prepotente_, méchant, sans principes quelconques, touche un fort traitement et gâte tout dans l’administration qui lui est confiée.

M. P... de B..., fils du libraire. Ses services comme espion lui ont valu la noblesse (_fatto cavaliere_). Il a un emploi de délateur en affaires politiques; outre cela, il est maintenant sous-directeur de l’imprimerie centrale; il a été appelé là par del D..., digne acolyte d’un tel coquin.

D... F..., autre insigne coquin chargé de crimes, a joui d’un immense crédit sous Léon XII; il faisait partie de la _Camarilla_ d’alors, qui imposait des édits tout faits à ce pauvre vieillard le cardinal della S..., en ce temps-là secrétaire d’Etat, pour la forme. M. F... obtint la ferme de l’octroi (_Dazio di consumo_), ainsi que de grosses sommes de Léon XII; il les gagnait, assure-t-on, par des crimes ou plutôt, ce me semble, par d’affreuses injustices.

Le comte V... d... de S..., directeur _del Botto e Registro_, a plusieurs autres emplois: homme à renvoyer bien vite; jésuite, fripon, ennemi de toute pensée libérale.

T... M..., bon dessinateur, jésuite, espion, il s’introduit dans les maisons comme maître de dessin; l’un des grands affidés du cardinal B... et du gouverneur; il rend de nombreux services à ces messieurs; un des principaux agents de la haute police du pays; coquin complet; un des grands prêtres du culte grec.

M. L..., cardinal de V..., eut le talent de s’introduire dans les loges des francs-maçons et ensuite révéla les secrets, s’il y en a, et donna la liste des frères. Dévoué aux jésuites, rusé politique, grand ami et confident du cardinal B...; du reste, employé supérieur à l’administration _del Botto e Registro_.

Les frères G..., J..., présidents du tribunal de commerce, insignes fripons. J..., ennemi jusqu’à la fureur de tout sentiment généreux; ne respirant que des supplices pour les partisans du progrès; entrepreneur de l’éclairage de Rome. Espions politiques, les deux frères fréquentent habituellement le cabinet littéraire de _Cracos al Corso_. Outre les deux frères G..., on rencontre dans ce cabinet l’abbé S... de C... de T..., espion, le comte M..., l’avocat don D... d’A... de F..., et beaucoup d’autres individus dévoués au gouvernement qui, en récompense des services qu’ils lui rendent, leur donne les moyens de voler impunément.

Voyons maintenant ces coquins en action.

Il existe beaucoup de tribunaux civils et criminels, et l’autocrate suprême en crée _au besoin_. Ce sont de véritables _commissions_, comme celles du cardinal de Richelieu.

L’_Uditore santissimo_ est le grand ministre de cette partie de l’administration si funeste au public; un rescrit santissimo, on interrompt le cours de la justice, on impose silence au bon droit.

L’un des tribunaux les plus pernicieux est le tribunal du commerce, composé de deux imbéciles, et d’un des voleurs les plus effrontés et les plus adroits, qui en est le président. Son principal moyen de faire de l’argent est de protéger les banqueroutiers frauduleux; il leur vend, d’abord, un _sauf-conduit_, et ensuite un _provisoire_ (une pension alimentaire), jusqu’à la formation _dello stato patrimoniale_, ou bilan définitif de la banqueroute. Par exemple, dans la banqueroute Santangeli et Paccinci, ils ont accordé à ces messieurs un _provisoire_ de soixante écus par mois. On calcule que, sans compter ce que les juges obtiennent de cette manière, leurs droits patents absorbent environ le tiers de l’actif de la banqueroute. Les négociants honnêtes n’obtiennent justice qu’au moyen de leur crédit particulier; c’est-à-dire par l’injustice.

C’est encore par le moyen de l’_uditore santissimo_ que des familles patriciennes ou d’autres, après s’être ruinées par leurs fortes dépenses, obtiennent un _administrateur_. Elles indiquent ordinairement le sujet qu’elles désirent et qu’on leur accorde toujours. C’est, en général, un cardinal, qui délègue un monsignor avec les plus amples pouvoirs. Ce prélat commence par suspendre toutes les procédures dirigées contre son administré; il ne paye personne, mais, en revanche, force tout le monde à payer ce qui est dû à son administré; tout le crédit du cardinal et du prélat est employé à activer les rentrées; qui pourrait résister à une telle puissance?

Monsignor F... avait tous les goûts dispendieux; il fit environ trente mille écus de dettes. Pressé par ses créanciers, il eut recours au pape, qui lui fit cadeau de trois mille écus pour faire un voyage, et, par un rescrit santissimo, il fut défendu aux créanciers d’agir contre la personne sacrée de monseigneur ou contre ses propriétés. Monsignor N..., _indice di signatura_, obtint un semblable rescrit santissimo.

Feu monsignor M..., de la secrétairerie d’état, vola une grande partie de leurs biens à ses pupilles; il achetait les juges par des emplois, ou les gagnait au moyen de son crédit; tout cela a été prouvé par pièces authentiques.

Il est presque inutile d’ajouter que le régime le plus arbitraire règne dans les formes de procéder de tous les tribunaux criminels; ils ne se font pas faute de perquisitions, de détentions préventives, etc., etc. Le plus infâme de ces tribunaux est, sans contredit, celui du _vicaire_, qui a conservé les formes employées par l’inquisition espagnole. Ainsi, le procès est secret et l’accusé ne peut avoir de défenseur; on y envoie aux galères, ou on condamne à de fortes amendes ceux qui oublient de faire leurs pâques. Il est vrai qu’avec un protecteur ou, à défaut, avec de l’argent, on parvient souvent à adoucir les rigueurs des terribles juges du tribunal du _vicaire_.

Le cardinal D... a chez lui la femme d’un coher, qu’il fait retenir aux galères pour un léger délit. La moindre affaire de ce genre serait sévèrement punie chez un laïque, à moins, cependant, que ce laïque n’eût de puissants protecteurs, auquel cas tout lui est permis.