‹ Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir StryienskiChapitre 110 sur 114 · XCIV

XCIV

A PAUL DE MUSSET.

Juin 1839.

Je pense bien, Monsieur, qu’il vous est assez égal de plaire à un lecteur de plus, mais permettez-moi de me donner le plaisir de vous dire combien je suis enchanté d’_Un Regard_[360]. Cela est délicieux et ce me semble parfait. Dans un sujet si scabreux, et prêtant naturellement à l’emphase, il n’y a pas une de ces lignes sublimes qui inspirent si bien au lecteur la volonté de fermer le livre.

Mlle Rachel a su charmer le public, parce que dans le siècle de l’_exagéré_, elle a su marquer la passion sans l’outrer. Votre conte de ce matin présente exactement le même mérite. Si vous avez le courage de continuer, et de ne jamais tomber dans l’emphase, vous atteindrez sans nul effort et sans nulle image exagérée à une place qui se trouvera à peu près unique dans notre littérature.

Mais quel besoin avais-je de cette lettre, direz-vous? C’est moi, Monsieur, qui avais le besoin de vous dire combien je suis étonné d’une telle absence d’emphase, et peut-être y a-t-il bien mille personnes à Paris qui pensent comme moi. Osez rester simple.

On paraît froid quand on s’écarte de l’affectation à la mode, mais aussi rien de plus ridicule que le (_mot illisible_) de l’an passé et l’homme qui ose le braver a un vernis charmant d’originalité. Je pense que bien souvent vous êtes tenté par l’apparition de quelque belle _phrase emphatique_, songez alors qu’il y a bon nombre de gens qui aiment le simple, le naturel, le style des _Lettres de Pline_, traduites par M. de Sacy. Depuis J.-J. Rousseau, tous les styles sont empoisonnés par l’emphase et la froideur.

Agréez les hommages et les compliments de

COTONET[361].