‹ Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui mêmeChapitre 2 sur 7 · L'ARMIDE DE LULLY

L'ARMIDE DE LULLY

L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes; mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres pour tout divertissement.

De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées, et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries? Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare. Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des esprits.

Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était de son ouvrage.

Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage, qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:

Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_, joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire. Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui connaissait pas ce talent.

Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos dépens.

Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le quatrième acte.

Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.

Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher, et dit tout bas au muphty:

--Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.

--Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus fort que vous pourrez.

L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et, pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était tant amusé de sa vie.

Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus affligé qu'il put:

--Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté sur un théâtre.

--Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.

La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y suffiraient pas.

Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois, qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation que de faire rire.

--Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.

Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que quand il ne pouvait faire autrement.

Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens, au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.» Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.

Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés, devait cet hommage à une vertu comme la sienne.

Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon:

--M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise conduite.

A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit promptement:

--Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout.

--Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire pour rentrer dans ses bonnes grâces.

Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon l'ayant amené au point où elle voulait:

--Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau, donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce.

--Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas pour les changements que je lui demande.

--Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon impatientée.

--Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_... C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de plus beau, qu'il y aura là dedans...

--Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi: l'un des deux saura bien être prêt.

--Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple...

--Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent.

--En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet, musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le sujet?

--Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir que je ne me mêle point de ces sortes de choses.

--Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la...

Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté:

--J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le _Temple de la Paix_.

--Madame, dans huit jours la première représentation.

Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à Paris chez Quinault.

--Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du _Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure.

--Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout; laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos sornettes.

--Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment, mais bien du _Temple de la Paix_.

--Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?

--Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron, je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.

--Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault.

--Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en devez composer les paroles.

--Et pourquoi cela?

--Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et 2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000 livres d'ici à huit jours?

--Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci, comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal?

--Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni: ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces.

--Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie.

--Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous.

--Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le _Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus?

--Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?... Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers, cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il dira:

Je suis le plus cruel des dieux, Je porte la mort en tous lieux.

Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final:

Dansons, chantons tous à la fois, Louis est le plus grand des rois.

Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès.

--Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un instant.

--Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant _Armide_, que cela va un peu retarder.

--Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé. Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs.

--Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons.

Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables.

Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully. M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon, mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.

Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre, demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois: «M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient de nouveau à la charge:

--M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.

--Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi? Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra.

Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi, malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait l'opéra de Lalande.

Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant. «Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon _Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un entr'acte aura été un peu long.»

Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand, Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était aussi habile professeur que savant compositeur.

Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui, quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête; mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.

Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé d'aller écouter sa musique.

--Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.

Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.

--Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est pourtant, et nous verrons alors.

Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.

--Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de répétition générale, un autre jour...

Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa plus.

La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule, toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40 sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe _Armide_ allait se représenter.

Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux,

Dès qu'on le voit paraître. De quel coeur n'est-il pas le maître?

fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille, avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air majestueux en chantant:

Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous, L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;

ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle.

Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre, personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus froide en apparence qu'on puisse imaginer.

Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention.

--Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.

--Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?

Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.

--C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de Petit-Pierre?

--Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous n'êtes pas Petit-Pierre.

--Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue, c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?

--Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.

Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:

--Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.

--Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de Montpensier?

--Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse; mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en cachette?

--Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter un violon?

--Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à jouer un peu de la guitare.

--Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus chassé à l'instant même.

--Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître, je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour.

J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu?

--J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension. J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas me recevoir.

--Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon _Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un plat de ton métier.

--Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent, je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et italienne.

--L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de faire un macaroni qui ait le sens commun.

--Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.

--A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.

Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença. Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même. «Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments, auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour l'était venue applaudir.

De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils se prodiguaient les louanges à l'envi.

--Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!

--Quel délicieux macaroni! répondait Lully.

--Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.

--Que c'était bon! continuait Lully.

--M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.

--M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.

--Nous sommes deux bien grands hommes.

--Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.

--Et pour boire à la santé l'un de l'autre.

Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut entendre quelque chose, et dit à Lully:

--Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?

--Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.

--Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger.

Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les plats et les casseroles.

--Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?

--Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.

--Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?

--C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.

--A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.

--C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras cuisinier.

Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:

--Nous venons de la part du roi!

--Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.

--Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce qu'elle nous a chargés de vous dire.

--Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé: c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent cuisinier...

--Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus avec lui?

--Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.

Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:

--Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on ne viendra pas nous déranger.

La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se joue plus beaucoup.

Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans trente ans.

UN DÉBUT EN PROVINCE

Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages, les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique, parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué à prévenir le jugement des habitués.

On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.

Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province: c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville, savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne, et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays, traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante: il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet, parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre de l'augmentation pour l'année prochaine.

Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir.

C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_, qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès; mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins facile à contenter de toute la province.

Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand, il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au moins approchant de la sienne.

--Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi? Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins, ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr; n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie, espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens: la conversation roulait effectivement sur le théâtre.

--Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.

--Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.

--C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir.

Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.

--A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?

--Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie, personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur de leur table, elle aperçut les dominos.

--Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la partie, en jetant la moitié du jeu à terre.

L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture simulée, et rompant son silence obstiné:

--Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas restée à côté de moi?

L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs:

--Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi.

Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il s'agissait.

--Ce doit être lui, disait l'un.

--Parfait, reprenait l'autre.

--Hein! quel physique!

--C'est un gaillard bien découplé.

--Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans l'avoir vu jouer.

--Nous ne pouvions rien espérer de mieux.

--Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être.

Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du jeune homme.

--Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien, ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son père élevait devant elle.

Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient approchés du groupe des joueurs.

--Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés.

--Où donc est-il?

--Là, dans le coin avec cette petite fille.

--Eh! bien, qui est-ce?

--Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce n'est le trial?

A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul.

--J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans _Aly_, de _Zémire et Azor_!

--Et dans le niais, de _Camille_?

--Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino! parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient parfaitement. Il sera admirable dans Longino!

Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le voir briller dans Longino.

--Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se coucha; mais il ne put fermer l'oeil.

--Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne m'ont-ils pas fait!

--Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.

Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à ses rêves d'ambition.

Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries. Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens. Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux, pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de haut, mais le moyen de se rapetisser!!!

Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir lieu la veille.

La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait: Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le choeur infernal reprenait d'une voix formidable:

--Bravo, Longino!

Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.

Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui, jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance, comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne tarda pas non plus à s'éveiller.

Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire, l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content, et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.

L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre, déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.

--Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon latin, moi.

--Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune artiste, passez-moi la partition.

On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut parvenir à attaquer une note difficile.

--Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres de cette façon, et le son viendra hardiment.

--Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.

--Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance, l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture s'achève sans encombre.

Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur d'introduction, et le directeur se frotte les mains.

--Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un excellent second chef d'orchestre.

La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et, sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.

Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.

--Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.

En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens, redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur, musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les débutants.

--Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!

--Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.

--Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que nous avons pris pour le trial.

--Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue.

--Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.

--Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant. Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée, Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor d'opéra-comique que nous ayons en France.

Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant: bravo! Longino! bravissimo! Chollet!

LE VIOLON DE FER-BLANC

On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant; mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.

Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite, quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière.

--J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner un bel instrument.

--Comment cela?

--Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs. J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son beau violon, me dit alors:

--L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter pour avoir le mot de cette énigme.

--Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous gagner votre violon.

--Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes espérances renversées.

--Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont, patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui échappaient.

Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête, lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:

--Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.

Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des particularités qu'il pourrait savoir.

--Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de fer-blanc?...

Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi. Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.

«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se parler que Viotti rompit le silence en s'écriant:

--Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.

--Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.

Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier:

--C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé, mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me le vendre.

--Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami, lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?

--Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert; c'est tout ce qu'il me faut.

--Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre violon n'est pas comme tous les autres?

--Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu, que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez. Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.

--Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un peu l'essayer.

Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui Viotti voulut remettre ses vingt francs.

--Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à présent je demande le double.

Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche: c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés:

--Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en fournir tant que vous voudrez à six francs.

C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»

--Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé.

--Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en Angleterre.

--Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire de la vente de Viotti, et d'A. Séguin.

J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci, espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui fournira les moyens de gagner son violon.

UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE

Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes, et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier ne pouvait jamais s'empêcher de dire:

--Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier, ce grand sécot.

Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans, vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur et qu'elle eût à chercher ailleurs.

--Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.

--Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un homme, c'est un monsieur.

--Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc que j'y monte moi-même.

Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt elle sonna à la porte du second étage.

--Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il ne demeure pas un musicien céans?

--Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.

--Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne accorder mon épinette.

--Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment.

--Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien, il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne le plus prochainement possible.

--Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le déranger.

La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard.

--Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir accorder mon épinette.

Pas de réponse.

--Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas, si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.

La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier à tue-tête.

--Monsieur, voilà trente-six sols...

Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une voix beaucoup plus douce.

--Pour venir accorder mon épinette.

Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.

--Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous ainsi déranger?

--Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez son épinette.

--Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse vous faire.

A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.

--Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de Lombard?...

--Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette?

Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet; elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:

--Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant que bon vous semblera.

Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.

Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères, qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.

Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:

--Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce fatras de musique.

Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches, mais Campra!

Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien vite en se disant:

--A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme. Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh! j'y viendrai...

Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la cause.

Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas. Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats, tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et soupait presque tous les jours dehors.

Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet, et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il se jouait lui-même sur son violon.

--Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc.

--Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau; écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien sur cet air là.

Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou.

--Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos leçons.

--Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus: j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne veux pas écouter mon passe-pied.

Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique ressource. Elle se mit à pleurer.

--Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même: cet argent est maintenant trop précieux.

Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas! des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres en tout.

La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une gavotte qu'il jouait sur son violon.

Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude, quand Mlle de Lombard rompit le silence:

--Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher.

Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir.

A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors.

--Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de même, je t'assure.

Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée, qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur.

Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus, faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante:

--M. de la Popelinière!

En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au milieu des convives en désarroi.

--Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela sans m'en prévenir?

--Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez qu'à l'envoyer à mon hôtel.

--Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois que j'y travaille.

--Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?

--M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui avançasse comme garantie.

--Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le ferai bâtonner par mes gens.

--Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.

--C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela s'appellera-t-il?

--_Hippolyte et Aricie_.

--Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela.

--Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.

--Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu, charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable, ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.

--Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos voisines et amies.

--Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce?

--M. Dumont, marguillier.

--Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?

--C'est mon maître, le célèbre Marchand.

--Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi.

M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui, depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences:

--Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement perpétuel en personne?

--Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon propriétaire.

--Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.

Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:

--Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été injuste envers vous.

--Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard, car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui, grâce au Ciel, sont tous dissipés.

--Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz votre avis.

--Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra?

Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son cabinet.

Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet. Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de faire de si belles choses.

--Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi. Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour modèle.

Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier, trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M. Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les siennes.

--Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite drôlerie de M. Rameau.

Quant à Marchand, il était dans le ravissement.

--Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.

--Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela s'exécutera, je m'en charge.

Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte, pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours employés à la copie des parties, il courut chez les principaux chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne savaient pas lire la musique.

Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient que fort peu.

--Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?

--Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.

Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il rencontrait Mme Rameau.

Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture, comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau, qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits, lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret:

--Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous garantis que cela réussira grandement.

Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui répond de sa place:

--Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les autres et il me suffira.

Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être. Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant sur-le-champ:

--Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre billet.

Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien.

Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude _Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des _fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint encore au secours de son protégé.

M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux, petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques; Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter.

Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire recommencer:

--Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.

--Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.

La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent, quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance, le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du théâtre, et quand il fut à portée du musicien:

--Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et que je suis l'architecte: recommencez le passage.

Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette fois, et la répétition s'acheva sans encombre.

C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places. Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.

--Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se résigner, je renoncerai au théâtre.

Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux, M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé.

--Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont nullement partisans de cette musique.

--Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes parties intéressées.

--Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti.

Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre Rameau.

--Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince.

--Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les jours. Cet homme-là nous éclipsera tous.

Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les représentations suivantes.

L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets.

Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin de ses jours.

Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_, de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages, _Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres, dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.

Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature: l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails de sa vie.

UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII

Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune; ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent; sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper aujourd'hui.

Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence; aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie de l'abbé Pellegrin, qui

... Dînait de l'autel et soupait du théâtre.

D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou 5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes, ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres. Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette que je veux vous raconter.

[3] _Un début en province_.

C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches.

Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille. Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche, quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant; c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous le fer ennemi.

Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus, les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue, qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:

--Berry, c'est terriblement long.

--Oui, Sire.

--Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?

--Sire, je partage toute votre impatience.

--Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de finir ce supplice.

--Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez...

--Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi.

Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne n'est placé devant lui.

Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles. Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi! Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux lui adresse la parole.

--Monsieur, suivez-nous à l'instant.

--Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à chanter de plus belle.

--Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à employer la force.

--Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon poste, je vous suis.

La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste.

--Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il.

--Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire. L'interrogatoire commence:

--Vous avez des armes sur vous?

--Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.

--Mettez qu'il avoue être armé.

--Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre soutane?

--Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.

--Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse contre vous, qu'il y va de votre tête.

--De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc à nous entendre.

--Votre profession?

--Musicien.

--Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des armes sous ces habits d'emprunt?

--Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame.

Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte, soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain, pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_ qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste. Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public de l'Opéra-Comique.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN