‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 12 sur 66 · Chapitre 9 DEPART DE PARIS POUR LA CAMPAGNE D’ALLEMAGNE

Chapitre 9 DEPART DE PARIS POUR LA CAMPAGNE D’ALLEMAGNE

Nous partîmes de Paris, tous satisfaits d’entrer en campagne plutôt que d’aller à Boulogne. Moi surtout, qui ne désirais que guerre. J’étais jeune, plein de santé, de courage, et je croyais que c’était plus que suffisant pour lutter contre tous les maux possibles ; j’étais en outre rompu à la marche ; tout s’accordait pour me faire envisager une campagne comme une promenade, où malgré qu’on y perdît tête, bras et jambes, on devait trouver du délassement. Je désirais en outre de voir du pays : le siège d’une place forte, un champ de bataille. Je raisonnais alors comme un enfant. Et au moment que je jette ceci sur le papier, l’ennui qui me consume dans mon cantonnement (à Schönbrunn) et quatre mois de courses, de fatigues, de misères, m’ont prouvé que rien n’est plus affreux, plus triste que la guerre. Et encore nos maux, dans la Garde, ne sont pas à comparer avec ceux de la troupe de ligne.

Notre route jusqu’à Strasbourg fut belle, mais longue. Pour ne pas nous heurter avec les colonnes qui descendaient de Boulogne, jusqu’à Chalons sur Marne, on nous fit passer par Provins, Langres, Vesoul et Colmar. Le temps fut, à quelques jours près, constamment beau. Tout coïncidait pour me faire trouver ce commencement de campagne agréable. Mes désirs y correspondaient, mais la santé s’y refusait. J’avais perdu l’appétit, je brûlais de fièvre ; la crainte de rester dans un hôpital me donnait des forces ; je ne voulus même pas aller aux voitures. La variété des scènes, le désir de suivre et un bon tempérament me soutinrent, et j’arrivai à Strasbourg toujours enivré de gloire. Plusieurs de mes camarades, pas plus malades que moi, restèrent aux hôpitaux et y trouvèrent la mort. Le vieux proverbe : « il faut surmonter le mal », doit être suivi principalement par les militaires. Malheur à ceux qui, en campagne, entrent dans les hôpitaux ! Ils sont isolés, oubliés, et l’ennui les tue plutôt que la maladie.

Depuis Belfort jusqu’à notre destination, les routes étaient encombrées de troupes et surtout de voitures de fourrage, que tous les habitants du Haut-Rhin, des Vosges et de la Meurthe avaient dû donner par réquisition. Après vingt-trois jours, nous arrivâmes devant Strasbourg. Avant d’y entrer, nous fîmes une petite toilette. Nous mîmes nos bonnets d’oursin et nos plumets, et la garde d’honneur vint à notre rencontre. Nous fûmes logés dans le quartier Feinck-Mack.

26 septembre. – L’Empereur, parti de Saint-Cloud le 24 septembre (2 vendémiaire), arriva à Strasbourg le 26. On avait élevé à la porte de Saverne un arc triomphal, avec des inscriptions présageant ses victoires. Son entrée fut annoncée par des salves d’artillerie et des sonneries de cloches. La garde d’honneur, brillante de jeunesse et de tenue, ouvrait la marche majestueuse. Elle fut accueillie par des acclamations mille fois répétées. Les habitants de l’Alsace s’étaient portés comme un torrent sur son passage. Le soir, au milieu des illuminations, la flèche de la cathédrale était une colonne de feu suspendue dans les airs.

J’étais de garde au palais impérial. J’eus l’occasion de voir les présents et les curiosités que l’on fit à l’Empereur, notamment une carpe monstrueuse du Rhin.

Depuis le 20, une partie des troupes du camp de Boulogne, celles venant de l’intérieur, et la garde impériale arrivaient à Strasbourg par toutes les portes, prenaient les approvisionnements qui leur étaient nécessaires et se dirigeaient sur le Rhin, qu’elles passaient à Kehl. Elles s’organisaient définitivement sur la rive droite, en attendant l’ordre de marcher en avant. Les hommes et les chevaux bivouaquaient dans les rues ; les voitures de l’artillerie, des équipages et des approvisionnements les encombraient : c’était un pêle-mêle à ne pas s’y reconnaître.

27 septembre. – Il ne restait presque plus de troupes, à Strasbourg, que nous. Nous attendions, pour partir, la Garde, qui devait venir de Boulogne. Elle arriva dans la journée du 27 septembre. Ce fut un jour de fête, pour tout le monde, de se revoir après une longue absence, et surtout pour les jeunes gens. On s’occupa tout de suite de nous amalgamer. Tous les vélites changèrent de compagnie. Je regrettai sincèrement la mienne, et j’entrai dans la 9ème du 1er bataillon du 2ème régiment.

Il fut délivré à chacun de nous cinquante cartouches, quatre jours de vivres et des ustensiles de campagne. J’eus l’extrême avantage d’être désigné le premier pour porter la marmite de mon escouade, comme étant le moins ancien de service.

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