Chapitre 11 AUSTERLITZ
Le 30 novembre, Barrès se trouve au bivouac, à deux lieues de Brunn, à gauche de la route d’Olmutz sur le penchant d’une colline peu élevée.
1er décembre. – En avant de la position que nous occupions, était un mamelon armé de canons. Le bivouac de l’Empereur était entre nous et ce mamelon. Après le mamelon était une plaine de peu d’étendue, légèrement inclinée vers un ruisseau qui coulait de gauche à droite. Cette plaine, très longue dans le sens du cours du ruisseau, était dominée par des hauteurs, qui commençaient sur l’autre rive et s’étendaient, depuis des bois à gauche, jusqu’à des marais et étangs à droite.
Le soir, à la clarté des feux des bivouacs, il nous fut donné lecture de la proclamation de l’Empereur qui annonçait une grande bataille pour le lendemain, 2 décembre. Peu de temps après, l’Empereur vint à notre bivouac, pour nous voir ou pour lire une lettre qu’on venait de lui remettre. Un chasseur prit une poignée de paille et l’alluma pour faciliter la lecture de cette lettre. De ce bivouac l’Empereur fut à un autre. On le suivit avec des torches allumées pour éclairer sa marche. Sa visite se prolongeant et s’étendant, le nombre des torches s’augmenta ; on le suivit en criant : « Vive l’Empereur. » Ces cris d’amour et d’enthousiasme se propagèrent dans toutes les directions, comme un feu électrique ; tous les soldats, sous-officiers et officiers se munirent de flambeaux improvisés, en sorte qu’en moins d’un quart-d’heure, toute la Garde, les grenadiers réunis, le 5ème corps qui était à notre gauche et en avant de nous, le 4ème à droite, ainsi que le 3ème plus loin et en avant, enfin, le 1er qui était à une demi-lieue en arrière, en firent autant. Ce fut un embrasement général, un mouvement d’enthousiasme, si soudain que l’Empereur dut en être ébloui. C’était magnifique, prodigieux. Après avoir été assez loin, je revins à mon bivouac, après l’avoir cherché longtemps, tous ces feux m’ayant fait perdre la direction où il se trouvait. Je ne doute pas que ce fut le hasard qui donna la pensée de cette fête aux flambeaux, et que l’Empereur n’y pensait pas lui-même.
2 décembre. – Longtemps avant le jour, la diane fut battue dans tous les régiments ; on prit les armes et on resta formé en bataille jusqu’à ce que les reconnaissances fussent rentrées. La matinée était froide, le brouillard assez épais, un silence complet régnait dans toutes les lignes. Ce calme si extraordinaire, après une soirée aussi bruyante, aussi folle, avait quelque chose de solennel, d’une majestueuse soumission aux décrets de Dieu : c’était le précurseur d’un orage impétueux, meurtrier, qui élève et abat les empires.
L’Empereur, entouré de ses maréchaux et des généraux d’élite de son armée, était placé sur un mamelon dont j’ai parlé, distribuant des ordres pour la disposition de ses troupes et attendant que le brouillard se dissipât pour donner le signal de l’attaque. Il fut donné, et, peu de temps après, toute cette immense ligne fut en feu.
Pendant ce temps là, le 1er corps, qui était derrière, se porta en avant, en passant à droite et à gauche du mamelon. Saluant, criant : « Vive l’Empereur ! » les chapeaux au bout des épées, des sabres, des baïonnettes, le maréchal Bernadotte en tête, portant le sien de la même manière, et tout cela au bruit des tambours, de la musique, des canons et d’une vive fusillade.
Après le passage du 1er corps, notre mouvement commença ; nous formions la réserve : elle se composait de 20 bataillons d’élite, dont 8 de la Garde impériale, 2 de la garde royale italienne, et 10 de grenadiers et de voltigeurs réunis. Derrière nous, marchaient la cavalerie de la Garde et plusieurs bataillons de dragons à pied. Les bataillons d’élite étaient ployés en colonne serrée par division, à distance de déploiement, ayant quatre-vingts pièces de canon dans leur intervalle. Cette formidable réserve marchait en ligne de bataille, en grande tenue, bonnets à poil et plumets au vent, les aigles et les flammes découvertes, indiquant d’un regard fier le chemin de la victoire. Dans cet ordre, nous franchîmes la plaine et gravîmes les hauteurs aux cris de « Vive l’Empereur ! » Parvenus sur le plateau que les Russes occupaient quelques instants auparavant, l’Empereur nous arrêta pour nous haranguer, après nous avoir fait un signe de la main, qu’il voulait parler. Il dit d’une voix claire et vibrante qui électrisait : « Chasseurs, mes gardes à cheval viennent de mettre en déroute la Garde impériale russe ; colonels, drapeaux, canons, tout a été pris ; rien n’a résisté à leur intrépide valeur : vous les imiterez. » Il partit aussitôt après pour aller faire la même communication aux autres bataillons de réserve.
L’armée russe était percée dans son centre et coupée en deux tronçons. Celui de gauche, celui qui faisait face à la droite de l’armée française, était aux prises avec les corps des maréchaux Soult et Davoust ; celui de droite, avec les corps de Bernadotte et Lannes. La réserve liait les quatre corps, et tenait séparé ce qui avait été disjoint par les habiles manœuvres du général en chef et la bravoure des soldats. Après un quart d’heure de repos, l’infanterie de la Garde fit un changement de direction, à droite, pour aller seconder le 4ème corps, en marchant sur les hauteurs.
Parvenu à la descente qui domine les lacs, je sortis un instant des rangs, et je vis, par ce moyen, dans la plaine, la lutte terrible engagée entre le 4ème corps et la portion de l’armée russe qui lui faisait face, ayant les lacs à dos. Nous arrivâmes pour lui donner le coup de grâce, et achever de la jeter dans les lacs. Ce dernier et fatal mouvement fut terrible. Qu’on se figure 12 à 15 000 hommes se sauvant à toutes jambes sur une glace fragile et s’abîmant presque tous à la fois.
Quel douloureux et triste spectacle, mais aussi quel triomphe pour les vainqueurs ! Notre arrivée près des lacs fut saluée par une vingtaine de coups de canon, sans nous faire grand mal. L’artillerie de la Garde eut bientôt éteint ce feu, et tira ensuite avec une vivacité incomparable sur la glace pour la briser et la rendre impropre à porter des hommes. La bataille était complètement gagnée, une victoire sans exemple avait couronné nos aigles d’immortels lauriers.
Après quelques instants de repos, nous revînmes sur nos pas, en suivant à peu près le même chemin, et en traversant le champ de bataille dans toute sa longueur. La nuit nous prit dans cette marche ; le temps, qui avait été beau pendant toute la journée, se mit à la pluie, et l’obscurité devint si profonde qu’on n’y voyait plus. Après avoir marché longtemps au hasard, pour trouver le quartier général de l’Empereur, le maréchal Bessières, sans guides, sans espoir de le rencontrer, nous fit bivouaquer sur le terrain même où il prit cette détermination. Il était temps, car il était tard et nous étions tous très fatigués.
Après avoir formé les faisceaux par section et déposé nos fourniments, il fallut s’occuper de se procurer des vivres, du bois et de la paille. Mais où aller pour en trouver ? Il faisait si noir et si mauvais ! Rien ne pouvait nous indiquer où nous trouverions des villages. Enfin, des soldats du 5ème corps, qui rôdaient autour de nous, en indiquèrent un dans une gorge. J’y fus avec plusieurs de mes camarades ; il était plein de morts et de blessés russes ; car je crois que c’était dans les environs que la Garde russe avait été écharpée. J’y trouvai quelques pommes de terre et un petit baril de vin blanc nouveau, qui était si sûr qu’on aurait pu s’en servir en guise de verjus. Ceux qui en burent au camp eurent des coliques à se croire empoisonnés. La nuit se passa en causeries : chacun racontait ce qui l’avait le plus frappé dans cette immortelle journée. Il n’y avait point d’action personnelle à citer, puisqu’on n’avait fait que marcher, mais on parlait de l’effroyable désastre du lac, du courage des blessés que nous rencontrions sur notre passage, des immenses débris militaires vus sur le champ de bataille, de ces lignes de sacs de soldats russes déposés avant l’action, qu’ils n’avaient pu reprendre ensuite, ayant été repoussés dans une autre direction, fusillés, mitraillés, sabrés, anéantis. Il fut aussi question du nom que porterait la bataille, mais personne ne connaissait ces localités, ni le lieu où s’étaient donnés les plus grands coups. Puisqu’on ne savait encore rien du résultat définitif, la question resta sans solution.
Avec le jour, mon incertitude sur la partie du champ de bataille où nous avions passé la nuit se dissipa. Je reconnus, après avoir fait une tournée dans les environs, couverts de cadavres et de blessés qu’on enlevait, que nous étions à peu près à une demi lieue sur la droite de la route de Brunn à Olmutz et à la même distance de celle de Brunn à Austerlitz, ces deux routes se bifurquant près de la poste de Posaritz, où l’Empereur avait dû coucher.
Vers dix heures, nous partîmes pour Austerlitz ; mais avant de joindre la route à travers champs qui y conduit, on nous fit bivouaquer de nouveau pendant quelques heures. Enfin nous arrivâmes de nuit à Austerlitz. L’Empereur couchait au château de cette petite ville, et y remplaçait les empereurs Alexandre et François II, qui en étaient partis le matin.
Dans la journée, il nous fut fait lecture de la proclamation de l’Empereur à l’armée commençant par ces mots : « Soldats, je suis content de vous » et finissant par cette phrase : « Il suffira de dire : j’étais à la bataille d’Austerlitz, pour qu’on vous réponde : Voilà un brave ! »
4 décembre. – Le matin de ce jour, deux bataillons de grenadiers et deux de chasseurs furent réunis et dirigés sur la route de la Hongrie. J’en étais. Après quatre heures de marche, on nous fit prendre, à droite de la route, position sur une hauteur avec de la cavalerie et de l’artillerie de la Garde ; plus loin, sur la même ligne, était aussi de la troupe de ligne ; en avant de nous, un peu plus bas, on voyait l’Empereur se chauffant à un feu de bivouac, entouré de son état-major.
Sur la colline en face étaient des troupes ennemies en bataille. Nous crûmes d’abord qu’une affaire allait s’engager, mais, après quelques instants d’attente, arrivèrent deux belles voitures, entourées d’officiers et de cavaliers, d’où je vis descendre un personnage en uniforme blanc, au-devant duquel se rendit l’Empereur Napoléon.
Nous comprîmes facilement alors que c’était une entrevue pour traiter de la paix, et que le personnage descendu de voiture était l’empereur d’Autriche. Après leur conversation, qui dura moins d’une heure, nous reprîmes la route d’Austerlitz, où nous arrivâmes exténués de fatigue et mourants de faim : nous avions fait huit lieues dans la boue et par un froid très vif. Il était nuit, depuis longtemps, quand nous entrâmes dans nos logements.
Le 7 décembre commença le retour en France. A Brunn, nous longeâmes une partie du champ de bataille, sur lequel on voyait encore des morts. Le 10, après avoir repassé le Danube et traversé Vienne, nous arrivons à Freysing, en face du village et du palais impérial de Schœnbrunn, pour y séjourner jusqu’au 27 décembre.
Pendant ce long et salutaire repos, je fus plusieurs fois à Vienne pour visiter cette capitale, faire quelques emplettes et convertir en monnaie de France les florins en papier, avec lesquels on venait de régler l’arriéré de solde qui nous était dû, depuis notre passage du Rhin. C’était de l’argent bien gagné, mais les coquins de changeurs profitèrent de la circonstance pour nous faire perdre beaucoup dessus, la guerre désastreuse que venait de faire l’Autriche ayant beaucoup déprécié ce papier monnaie, sans compter l’ignorance où j’étais sur sa véritable valeur.
Pendant notre séjour, nous reçûmes nos capotes d’uniforme venant de France. Elles furent bien accueillies, car nos sarraux de toile avec lesquels nous avions fait la campagne n’étaient ni chauds ni beaux.
Nous eûmes, pendant les dix-sept jours de ce cantonnement, de très mauvais jours, surtout beaucoup de neige et de fortes gelées. L’Empereur nous faisait souvent prendre les armes, pour nous faire manœuvrer et défiler.
Le 26, le canon nous annonça la conclusion de la paix ; elle avait été signée le 25 à Presbourg.
Le 28 au matin, notre bataillon fut envoyé à Vienne, pour prendre et escorter le Trésor de l’armée jusqu’à Strasbourg ; il se composait de huit fourgons et de douze à quinze millions en or ou en argent. La plus grande partie venait de France, et n’avait pas été dépensée dans cette courte campagne, qui, au lieu de l’appauvrir, l’avait augmenté.
Le 20 février 1806, nous arrivions à la caserne de Rueil.
Notre absence de Paris avait été de 174 jours. Jours de marche, 110 ; jours de repos : 60. De Vienne à Paris, on marcha 46 jours pour faire 306 lieues, ce qui fait une moyenne de 6 lieues 2/3 par jour.
q