‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 15 sur 66 · Chapitre 12 SEPT MOIS A RUEIL

Chapitre 12 SEPT MOIS A RUEIL

A Rueil, notre service se bornait à monter la garde à la Malmaison et au palais de Saint-Cloud, ces deux services n’étant pas fatigants parce que peu fréquents. A Saint-Cloud, on était nourri des deniers de l’Empereur ; les repas étaient à peu près les mêmes qu’à la caserne. Un autre service, un peu plus pénible, c’était d’aller défiler la parade aux Tuileries, tous les quinze jours.

Les gardes qu’on montait à Saint-Cloud offraient beaucoup d’intérêt, par le curieux spectacle que présentait cette immense réunion de grands personnages, qui allaient faire leur cour au puissant monarque, au vainqueur de l’anarchie et des ennemis de la France. J’ai vu là, bien souvent, des rois, des princes, presque tous les maréchaux, les ministres, les grands dignitaires de l’Empire, les grands officiers de la couronne, les sénateurs, les généraux de l’armée et tous les grands fonctionnaires, qui venaient saluer le maître des destinées de l’Europe. C’était vraiment beau, le jour des grandes réceptions. Il ne passait pas un de ces personnages illustres que je ne m’informasse de son nom ; en peu de temps, je les connus presque tous.

Ce fut pendant mon séjour à Rueil que je fus instruit de la douloureuse perte que ma mère et toute la famille venaient de faire en la personne de mon père, décédé à l’âge de soixante-six ans. Cette mort inattendue me causa beaucoup de douleur, car je perdais en lui plutôt un ami qu’un père, tant il avait de bonté et d’amitié pour moi. Sa correspondance si aimante, si questionneuse, me charmait et me consolait souvent.

Des bruits de guerre qui circulaient depuis quelques temps prenaient de jour en jour plus de consistance ; un camp d’infanterie de quatre régiments, établi sous Meudon, faisait pressentir de prochaines hostilités, car tout s’y organisait pour la guerre. La curiosité, le désir de voir un de mes amis, nommé officier récemment, lors de la promotion qui avait été faite à Vienne, m’y firent aller deux fois pour jouir de ce spectacle militaire, aux portes de la capitale, et témoigner à mon ami combien j’étais satisfait de lui voir les épaulettes et l’épée, au lieu du sac et du fusil que nous portions, nous, ses camarades moins favorisés. A la vérité, cette promotion fut peu nombreuse, puisqu’elle ne s’étendit que sur seize des grenadiers et chasseurs ; mais elle fit plaisir, même à ceux qui ne furent pas au nombre des élus, parce qu’elle prouvait que l’intention de l’Empereur était de nous nommer, tous, successivement ; mais seize sur seize cents, c’était bien peu.

Le 11 septembre (1806), toute la Garde, considérablement augmentée depuis la fin de la campagne, fut réunie dans la plaine des Sablons pour passer la revue de détail de l’Empereur. Tout y était, personnel, matériel, administration : on n’avait laissé dans les quartiers que les hommes et les chevaux qui ne pouvaient pas se tenir sur leurs jambes.

Les compagnies ayant été déployées sur un seul rang, les sacs à terre et ouverts devant chaque homme, et les cavaliers à pied tenant leurs chevaux par la bride, l’Empereur passa à pied devant le front du rang déployé, questionna les hommes, visita les armes, les sacs, l’habillement avec une lenteur presque désespérante. Il visita de même les chevaux, les canons, les caissons, les fourgons, les ambulances, avec la même sollicitude, la même attention que pour l’infanterie. Cette longue et minutieuse inspection terminée, les régiments se reformèrent dans leur ordre habituel, pour qu’il vît l’ensemble des troupes et les fît manœuvrer.

Déjà quelques mouvements avaient été exécutés, lorsque survint un orage furieux, déchaîné, épouvantable : toute cette splendeur, des éclatantes dorures, ces brillants uniformes furent ternis, salis, mis hors de service, surtout ceux des chasseurs à cheval et de l’artillerie, si élégants et si riches. Moins d’un quart d’heure suffit pour rendre le terrain impraticable et interdire même le défilement. On se retira triste, défait comme si on eût perdu une grande bataille.

Quelques jours après, nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à partir pour le 20. Cette nouvelle fut reçue avec joie. On était ennuyé, depuis longtemps de cette vie douce et tranquille, de ce bien-être, qu’on ne sait pas apprécier, quand on ne le compare pas avec les souffrances passées et si vite oubliées.

Nous restâmes dans cette pacifique garnison sept mois justes.

q

Page 1