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Chapitre 16 A LA RENCONTRE DES RUSSES

Entré en Pologne le 29 novembre, Barrès arrive le 3 décembre à Posen, où il restera jusqu’au 15.

A notre arrivée, on nous lut la nouvelle proclamation que l’Empereur fit mettre à l’ordre de l’armée, le 2 décembre, pour annoncer l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz, la prise de Varsovie que les Russes n’avaient pas pu défendre, et l’arrivée de la Grande Armée sur les bords de la Vistule.

Cette belle proclamation était suivie d’un décret qui érigeait l’emplacement de la Madeleine à Paris en un temple de la gloire, sur le frontispice duquel on devait placer cette inscription en lettres d’or : L’Empereur Napoléon aux soldats de la Grande Armée. Ce décret prouvait à l’armée combien l’Empereur avait pris soin de sa gloire et l’encourageait à de nouveaux triomphes…

Le 24 décembre, nous arrivâmes à Varsovie. Depuis le passage de la Wertha, le 29 novembre, nous étions dans la Pologne prussienne. Notre marche rapide ne nous donna pas une très bonne opinion de sa richesse. Que de pauvres et tristes villages nous rencontrâmes, que de misères nous eûmes sous les yeux, sans compter la nôtre ! Toujours dans la boue ou la neige fondue, jusqu’aux genoux, marchant toute la journée et n’ayant ni abri, ni feu. Arrivé au gîte, la nourriture répondait à tout ce que nous voyions, à tout ce qui nous entourait.

Le 25, le passage de la Vistule à Varsovie s’opéra sur un pont de bateaux, qui avait été rétabli après la retraite des Russes. Le fleuve charriait considérablement, la gelée ayant repris depuis deux jours, avec assez d’intensité pour faire craindre pour sa sûreté. Après le pont, nous traversâmes obliquement une partie du faubourg de Prague, célèbre par son importance, mais bien plus encore par ses malheurs, la presque totalité de la population ayant été massacrée par les Russes de Souvarow, en 1794. A l’autre extrémité du faubourg sont les frontières autrichiennes, qu’on dut respecter, ce qui obligeait à se jeter à gauche pour ne pas violer la neutralité de cette puissance.

Le passage du Bug présentait des difficultés assez grandes et des dangers assez sérieux. Le pont, rétabli à la hâte pour le passage de la partie de l’armée qui opérait sur la rive droite, fut souvent emporté par la force du courant, ou brisé par les énormes glaçons que cette grande rivière charriait. On ne passait que par petits détachements, et lorsque les officiers pontonniers jugeaient qu’on pouvait le faire en sûreté.

Le 26, au bivouac, près d’un village appelé Loparzin, quartier général de l’Empereur.

A la nuit close, en traversant une forêt de sapins très épaisse, je fus appelé par mon nom. C’était trois ou quatre compatriotes de Blesle, qui se trouvaient en arrière de leur corps : ce qu’on appelle des traînards ou fricoteurs. Arrêtés près d’une cantine, ils m’offrirent du pain et du petit salé, que j’acceptai avec plaisir, n’ayant rien mangé de la journée. Après être resté quelque temps avec eux, je cherchai à rejoindre ma compagnie. Mais je m’égarai, avec plusieurs de mes camarades, dans cette infernale forêt, qui semblait n’avoir pas de limites. Enfin, au jour, nous rencontrâmes un hameau, où beaucoup de militaires étaient réfugiés. J’appris avec plaisir que mon régiment n’était pas éloigné. Je m’arrêtai un instant pour me reposer, car je tombais de lassitude et de sommeil. Quand je m’aperçus que le régiment se disposait à partir, je me dirigeai dans sa direction à travers champs. La surface était gelée, mais le fond ne l’était pas, à cause du dégel qui s’était déclaré la veille, en sorte que chaque pas que je faisais, j’enfonçais dans cette terre molle à ne pouvoir plus retirer mes jambes. Mes souliers y seraient restés, si je n’avais pas pris le parti de les prendre à la main et de marcher pieds nus. Je fis ainsi plus de deux lieues sur une légère croûte de glace que je brisais à chaque pas. Je ne pus rétablir ma chaussure, à la faveur d’un repos momentané, que longtemps après que j’avais rejoint la compagnie.

Dans la journée, les chemins, ou plutôt les endroits où nous passions, étaient devenus impraticables. Deux hommes ne pouvaient pas poser le pied à la même place sans courir le risque d’être engloutis. On marchait comme si on eût été en tirailleurs. Tout restait derrière, vainqueurs et vaincus. Les canons, les caissons, les voitures, les carrosses de l’Empereur, comme la modeste carriole de la cantinière, s’embourbaient et ne bougeaient plus. Les routes, les champs étaient couverts d’équipages, de bagages russes. Si cette poursuite eût pu être continuée encore deux ou trois jours, l’armée ennemie abandonnait tout son matériel forcément sans pouvoir même le défendre. Mais les Français n’étaient pas plus en mesure d’attaquer. Il fallait s’arrêter sous peine de ne plus être. Aussi l’ordre fut-il donné le même jour de faire prendre des cantonnements à l’armée, et à la Garde de rentrer à Varsovie, où l’Empereur fut établir son quartier général.

31 décembre. – Mon billet de logement était pour Mgr l’évêque de Varsovie. Je me réjouis beaucoup de cet heureux hasard, qui m’envoyait chez un très grand dignitaire de l’Eglise, sans doute pour lui voir mettre en pratique cette charité chrétienne qui veut qu’on soulage ceux qui souffrent ; mais il n’en fut rien. Monseigneur ne daigna pas s’intéresser à nos estomacs délabrés, ni à nous faire oublier nos misères de la rive droite du Bug. Au contraire, il nous fit changer de logement, pour ne pas être obligé de nous fournir l’air que nous consommions chez lui.

Notre fortune nous envoya chez un chanoine de Monseigneur, qui parlait très bien français. Voilà tout…

Pendant notre séjour à Varsovie, le froid fut très vigoureux. En vingt-quatre heures, la Vistule fut prise et praticable partout pour les gens à pied. Cela n’empêchait pas l’Empereur de passer des revues ou de faire défiler la parade. Il se conduisait de même qu’à Berlin, avec cette différence cependant que ces travaux sur la place étaient moins longs, parce que souvent il y avait impossibilité d’y rester.

De nombreux et élégants traîneaux sillonnaient toutes les rues avec la rapidité de l’éclair. Ce genre de locomotion que je connaissais peu m’intéressait vivement.

Varsovie est une très belle ville, dans quelques unes de ses parties. Nous y restâmes jusqu’au 27 janvier 1807. Cependant, je fus peu curieux d’en visiter les monuments et curiosités ; la saison ne s’y prêtait pas. Blotti dans un coin de ma pauvre et froide chambre, où je lisais une partie de la journée, je ne sortais que lorsque le devoir et le service m’en faisaient une obligation.

Il y eut une petite promotion de vélites au grade d’officier : c’était la deuxième. Elle ne s’étendit que sur quelques protégés des généraux en crédit ou des personnages de la suite de l’Empereur.

Le 2 février 1807, après un combat, où nous étions en réserve, on nous fit bivouaquer en avant de Passenheim. J’allai, comme de coutume, chercher du bois, de la paille ou des vivres, enfin ce que je pouvais trouver. En revenant au camp, chargé de bois, je tombai dans un ravin très profond, et restai enseveli sous 10 à 12 pieds de neige. Je fus plus d’une heure sans pouvoir sortir de mon tombeau. J’y parvins enfin, mais à moitié mort de froid et de fatigue. Le temps était affreux, le froid âpre ; la neige tourbillonnait, à nous empêcher de voir à deux pas. Je passai une bien mauvaise nuit, car j’eus trop de peine à me réchauffer.

Le 3, près du village de Geltkendorf, où l’Empereur coucha, après les terribles combats de Geltkendorf et du pont de Bergfried, nous restâmes en position jusqu’à 2 heures du matin, sur 3 pieds de neige, et à la rigueur d’une bise qui coupait la respiration. Ce fut une soirée terrible.

Depuis notre entrée en Pologne, on nous avait permis de porter le chapeau, la corne en avant, et d’ajouter de chaque côté un morceau de fourrure qu’on attachait sous le menton avec des cordons, pour nous garantir le visage et surtout les oreilles du froid. L’Empereur, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux avaient des bonnets en forme de casque, faits avec des fourrures de prix, desquels il pendait deux bandes, aussi en fourrure, pour être attachées sous le menton, quand le froid devenait plus piquant. Ces deux princes étaient habillés d’une polonaise en velours gris, doublée d’hermine ou de fourrure aussi riche, et chaussé de bottes fourrées avec un vêtement semblable. Ils pouvaient supporter la rigueur de la saison, mais nous, pauvres diables, avec nos vieilles capotes, ce n’était pas la même chose. A la vérité, nous étions jeunes, nous marchions tout le jour, et puis on s’y était habitué.

Le 5, c’est une journée où il n’y eut point d’affaire. Notre camp avait été établi, près d’Arensdorf, sur un étang, sans qu’on s’en doutât. Dans la nuit, notre feu de bivouac fit fondre la glace et le peu de neige qui, en cet endroit, la couvrait, et s’abîma dans l’eau à une assez grande profondeur. Nous en fûmes quittes pour la perte de ce que nous faisions cuire, afin de le manger avant notre départ.

Le 6, au bivouac, autour du petit hameau de Haff. Après le terrible combat de ce jour, où l’arrière-garde russe fut hachée et presque détruite, nous restâmes en position sur une hauteur jusqu’à 11 heures du soir. Revenus sur nos pas, après cette longue faction, nous passâmes la nuit sans feu, ne nous chauffant qu’à la dérobée aux bivouacs des autres troupes qui étaient arrivées avant nous. Les quelques maisons de ce hameau étaient remplies de blessés français. Le nombre en était grand, très grand, et ils n’y étaient pas tous, les autres étant restés sur le champ de bataille, exposés à toute la rigueur de cette glaciale journée. Quelle nuit affreuse je passai ! Je regrettai bien des fois de ne pas être au nombre de ces milliers de cadavres qui nous entouraient.

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