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Chapitre 17 EYLAU

Au bivouac, sur une hauteur, à une demi-lieue en arrière d’Eylau.

Au départ, nous repassâmes, de nouveau sur le terrain de combat de la veille et sur la position que nous avions occupée jusqu’à 11 heures du soir ; un peu plus loin, sur l’emplacement où deux régiments russes avaient été anéantis dans une charge de cuirassiers. A cet endroit, les morts étaient sur deux et trois de hauteur ; c’était effrayant. Enfin, nous traversâmes la petite ville de Landsberg sur la Stein. Après avoir laissé derrière nous cette ville, nous arrivâmes devant une grande forêt, traversée par la route que nous suivions, mais qui était tellement encombrée de voitures abandonnées, et par les troupes qui nous précédaient, que l’on fut obligé de s’arrêter pour ce motif ou pour d’autres que je ne connaissais pas. Du reste, le canon grondait fort, en avant de nous, ce qui faisait croire à un engagement sérieux. Je profitai de ce repos pour dormir, en me couchant sur la neige avec autant de volupté que dans un bon lit. J’avais les yeux malades par la fumée du bivouac de la veille, par la privation de sommeil, et par la réverbération de la neige qui surexcitait mes souffrances. J’étais arrivé au point de ne pouvoir plus me conduire. Ce repos, d’une heure peut-être, me soulagea, et me permit de continuer avec le régiment le mouvement d’en avant qui s’exécutait.

A la sortie du bois, nous trouvâmes une plaine, et puis une hauteur que nous gravîmes. C’était pour enlever cette position que les fortes détonations, que nous avions entendues quelques heures auparavant, avaient eu lieu. Le 4ème corps l’enleva et jeta l’ennemi de l’autre côté d’Eylau, mais il y eut de grandes pertes à déplorer. Le terrain était jonché de cadavres de nos gens ; c’est là qu’on nous établit pour passer la nuit. On se battait encore, quoiqu’il fît déjà noir depuis longtemps.

Une fois libre, on se mit en quête de bois, de paille pour passer la nuit ; il neigeait à ne pas s’y voir, et le vent était très piquant. Je me dirigeai vers la plaine, avec cinq ou six de mes camarades. Nous trouvâmes un feu de bivouac abandonné, très ardent encore, et beaucoup de bois ramassé. Nous profitâmes de cette bonne rencontre pour nous chauffer et faire notre provision de ce que nous cherchions. Pendant que nous étions à philosopher sur la guerre et ses jouissances, le bêlement d’un mouton se fit entendre. Courir après, le saisir, l’égorger, le dépouiller, tout cela fut fait en quelques minutes. Mettre le foie sur des charbons ardents ou le faire rôtir au bout d’une baguette, nous prit moins de temps encore ; nous pûmes, par cette rencontre providentielle, sinon satisfaire notre dévorante faim, du moins l’apaiser un peu. Après la dégoûtante pâture que nous venions de faire, de retour au camp, on nous dit qu’on trouvait dans Eylau des pommes de terre et des légumes secs. Nous y allâmes, en attendant que le mouton que nous apportions pût être cuit. En effet, nous trouvâmes en assez grande quantité ce que nous cherchions ; fiers de notre trouvaille et satisfaits de contribuer pour notre part à la nourriture de nos camarades, nous revenons au camp, mais on dormait à la belle étoile, presque enseveli sous la neige. Nous qui suions malgré le froid, nous pensâmes que ce repos, après une agitation et des courses si répétées, nous serait funeste. Nous résolûmes de retourner à Eylau avec tout notre fourniment, en nous disant que nous entrerions dans les rangs au passage du régiment, qui devait aller, selon nous, coucher à Kœnigsberg, le même jour.

A peine avions-nous dormi deux heures, que le jour arriva et, avec lui, une épouvantable canonnade dirigée sur les troupes qui couvraient la ville. S’armer et chercher à sortir de la ville ne fut qu’une pensée, mais l’encombrement à la porte était si grand, occasionné par la masse des hommes de tous grades et de tous les corps qui bivouaquaient en avant ou autour d’Eylau, que le passage en était pour ainsi dire interdit. L’Empereur, surpris comme nous, eut des peines inimaginables pour pouvoir passer. Pendant ce temps là, des boulets perdus venaient augmenter le désordre. Nous arrivâmes à notre poste, avant que le régiment eût reçu l’ordre de se porter en avant. J’avais tant lutté, tant couru, que j’étais hors d’haleine.

8 février. – Le régiment descendit la hauteur en colonne et se dirigea à la droite de l’église où il se déploya. Déjà plusieurs boulets avaient porté dans le régiment, et enlevé bien des hommes. Une fois en bataille, et assez à découvert, le nombre en fut bien plus grand. Nous étions sous les coups d’une immense batterie, qui tirait sur nous à plein fouet et exerçait dans nos rangs un terrible ravage. Une fois, la file qui me touchait à droite fut frappée en pleine poitrine ; un instant après, la file de gauche eut les cuisses droites emportées. Le choc était si violent que les voisins étaient renversés comme les malheureux qui étaient frappés. On donna ordre d’emporter les trois derniers à l’ambulance, établie dans les granges du faubourg qui était à notre gauche. Un de mes camarades réclama mon assistance : c’était un vieux soldat breton qui m’était très attaché. Je souscrivis avec empressement à son désir et le portai, ainsi que trois autres de mes camarades, dans la maison où se trouvait le docteur Larrey. Nous apprîmes le lendemain, par le capitaine, qu’il nous avait donné sa montre en or, dans le cas qu’il succomberait à l’amputation de sa cuisse.

Pendant notre absence, le régiment fit un mouvement vers sa droite, et se trouva placé derrière une légère élévation qui le garantissait de quelques coups. L’Empereur, qui sentait la nécessité de ménager sa réserve pour l’employer plus tard, si les événements, qui devenaient critiques, l’y contraignaient, avait donné cet ordre. Pour rentrer dans nos rangs, nous fûmes obligés de défiler sous une grêle de boulets, dont les coups étaient si rapprochés qu’on ne pouvait faire six pas sans être arrêté par l’explosion d’un obus ou le ricochet d’un projectile. Enfin, j’arrivai sain et sauf, mais deux de mes camarades étaient tombés morts sur la hauteur.

Pendant quelque temps, une neige, dont l’épaisseur est inconnue dans nos climats, nous donna un peu de répit ; le restant de la journée s’écoula lentement, recevant de temps à autres des marques non équivoques de la présence des Russes en avant de nos lignes. Enfin, vers la fin du jour, ils nous cédèrent le terrain et se retirèrent en assez bon ordre, loin de la portée de nos canons. Une fois leur retraite bien constatée, nous fûmes reprendre notre position du matin, bien cruellement décimés et douloureusement affectés de la mort de tant de braves.

Ainsi se termina la journée la plus sanglante, la plus horrible boucherie d’hommes qui ait eu lieu depuis le commencement des guerres de la Révolution. Les pertes furent énormes, dans les deux armées, et quoique vainqueurs, nous étions aussi maltraités que les vaincus.

9 février. – Même position. Dans la journée, je fus envoyé en corvée à Eylau, mais comme elle n’exigeait pas un retour immédiat au camp, j’en profitai pour visiter le champ de bataille. Quel épouvantable spectacle présentait ce sol, naguère plein de vie, où 160 000 hommes avaient respiré et montré tant de courage ! La campagne était couverte d’une épaisse couche de neige, que perçaient çà et là les morts, les blessés et les débris de toute espèce ; partout de larges traces de sang souillaient cette neige, devenue jaune par le piétinement des hommes et des chevaux. Les endroits où avaient eu lieu les charges de cavalerie, les attaques à la baïonnette et l’emplacement des batteries étaient couverts d’hommes et de chevaux morts. On enlevait les blessés des deux nations avec le concours des prisonniers russes, ce qui donnait un peu de vie à ce champ de carnage. De longues lignes d’armes, de cadavres, de blessés dessinaient l’emplacement de chaque bataillon. Enfin, sur quelque point que la vue se portât, on ne voyait que des cadavres, que des malheureux qui se traînaient, on n’entendait que des cris déchirants. Je me retirai épouvanté.

Resté à Eylau, jusqu’au 16 inclus. Je retournai encore une fois sur ce champ de désolation, pour bien me graver dans la mémoire l’emplacement où tant d’hommes avaient péri, où seize généraux français avaient été tués ou blessés à mort, où un corps d’armée, des régiments entiers avaient succombé. Sur la place de la ville étaient vingt-quatre pièces de canon russes qu’on avait ramassées sur le champ de bataille. Un jour que je les visitais très attentivement, je fus frappé sur l’épaule par le maréchal Bessières, qui me demanda de le laisser passer. Il était suivi de l’Empereur, qui dit en passant devant moi : « J’ai été content de mes visites » Je ne répondis rien : ma surprise avait été trop grande de me trouver si près d’un homme si haut placé, que j’avais vu trois jours auparavant exposé aux mêmes dangers que nous.

Avant notre départ, il y eut une troisième promotion de vélites. Comme je n’attendais rien encore, je m’en occupai peu. Le séjour d’Eylau devenait misérable ; nous étions sans vivres, sans abri pour ainsi dire, car nous étions entassés les uns sur les autres. Le dégel était bien prononcé, ce qui rendait encore notre position plus incommode. Enfin, le signal de la retraite nous fut annoncé par une proclamation qui nous expliquait pourquoi nous n’avancions plus et pourquoi nous allions prendre des cantonnements à trente lieues en arrière. Ce n’était qu’une trêve momentanée : la reprise des hostilités viendrait avec les beaux jours.

19 février. – A Liebstadt, petite ville sur la Passarge, rivière derrière laquelle l’armée se retirait et où elle devait prendre de fortes positions pour couvrir ses quartiers d’hiver, et se préparer à reprendre l’offensive, aussitôt que le père La Violette, nom qu’on donnait à l’Empereur, en donnerait le signal.

Notre escouade entière fut logée dans une maison isolée, demeure de l’équarrisseur. Les approches étaient peu récréantes, mais l’intérieur valait mieux. On trouva dans la cave un tonneau de saumon fumé, d’une parfaite conservation et d’un goût exquis. C’était une découverte précieuse, pour nous qui, depuis longtemps, ne mangions que des pommes de terre, et en petite quantité encore. Après nous en être régalés et avoir partagé le reste, le bourgmestre de la ville vint avec un aide de camp du grand-duc de Berg réclamer ce tonneau. On lui répondit que tout était mangé. L’aide de camp nous pria, s’il en restait encore, de vouloir bien lui en donner pour le souper du prince, qui manquait de tout. Nous fîmes la sourde oreille, parce que nous pensâmes qu’il était plus facile au général en chef de toute la cavalerie de se procurer des vivres qu’à nous, pauvres fantassins, qui ne pouvions pas nous écarter de la route. Il se retira fort mécontent.

21 février. – A Ostérode, petite ville de la Prusse sur la route de Kœnigsberg à Thorn. L’Empereur établit son quartier général dans cette ville et envoie en cantonnements dans les villages environnants toute la partie de la Garde qui n’est pas nécessaire au service de sa personne et de son état-major.

L’annonce de l’entrée en cantonnements fut accueillie avec une vive joie. Nous avions souffert tant de privations, éprouvé tant de fatigues, qu’il était bien permis de se réjouir et d’aspirer à un peu de repos. D’ailleurs, nos effets étaient dans un état de délabrement déplorable, nos pieds tout en compote, nos corps rongés par la vermine, faute de temps et de linge pour s’en débarrasser. Cette campagne, que j’appellerai une campagne de neige, comme la première en fut une de boue, fut plus pénible encore par la privation de vivres que par l’intensité du froid qui cependant se fit sentir bien cruellement.

23 février. – Schildeck, village à deux lieues d’Osterode. Nous établissons notre domicile dans le château du seigneur du village, qui n’avait de seigneurial que le nom, car c’était un simple rez-de-chaussée, beau et assez vaste. Nous y logions tous, officiers, sous-officiers et chasseurs et vivions tous ensemble, à la même table, comme des frères d’armes. Nous trouvâmes dans les greniers du grain ; à l’écurie, des vaches ; à la cave, de la bière et des pommes de terre ; à la grange, de la paille : en sorte que nous pûmes nous organiser pour passer les jours de repos, qui nous étaient accordés, dans une douce et tranquille aisance.

Ce bien-être inespéré dut être souvent partagé avec des passagers, même avec des généraux, qui venaient s’asseoir à notre foyer domestique. Plus tard, quand on sut à Osterode l’espèce d’abondance dans laquelle nous vivions, on nous demanda du grain. Mais pour remplir les commandes qui nous étaient faites, il fallut battre en grange. C’était un travail peu connu de la majeure partie d’entre nous, c’était en outre bien fatigant ; nous y suppléâmes par des paysans que nous mettions en réquisition. D’abord, ils refusèrent avec obstination, mais quand ils se virent traité avec bonté, et payés en nature, nous eûmes plus de bras qu’il ne nous en fallait.

Avec le repos et la nourriture, revinrent la santé, la propreté et la bonne tenue. Nos cadres, si faibles à notre arrivée, se complétèrent par la rentrée des hommes restés aux hôpitaux, par des vieux soldats et des nouveaux vélites venant des corps ou de France. On était aussi heureux qu’on pouvait l’espérer dans notre position. Moi et deux ou trois camarades de la compagnie, nous faisions exception, nous avions les pieds gelés.

Dans cette fâcheuse position, je ne pouvais faire aucun service, ni suivre la compagnie en cas de départ. Le chirurgien décida que je serais envoyé sur les derrières, au petit dépôt de la Garde, de l’autre côté de la Vistule. J’en fus bien contrarié, mais le rétablissement de ma santé l’exigeait : je dus obéir.

Le 9, je quittai le cantonnement où j’étais si bien, pour aller à Osterode, où on nous donna des voitures, car nous étions plusieurs malades ou blessés et conduits par un caporal. Le 15 mars, j’arrivai à Inowraslow ou Inowladislow.

Du 15 mars au 14 avril, à Inowraslow : – Au lieu d’entrer à l’hôpital établi pour les troupes de la Garde impériale, je reçus un billet de logement. Le hasard me servit bien, puisque j’eus un logement chaud et tranquille, ce qui accéléra ma guérison, à laquelle je donnai tous mes soins. La ville, ainsi que je l’ai déjà dit, était exclusivement affectée aux troupes de la Garde. Le nombre des blessés et des malades était considérable, dans les premiers moments, mais l’influence du printemps commençant à se faire sentir, il diminua bien vite, et le dépôt de convalescence ne dut pas tarder après mon départ, à devenir presque inutile.

Ce fut sur cette ville que tous nos blessés d’Eylau furent évacués. L’hôpital en était plein, quand j’arrivai, mais il ne tarda pas à se désemplir, plutôt pour cause de mort que par guérison. Le pauvre chasseur, mon bon camarade, que j’avais aidé à porter à l’ambulance, était mort en route ; un seul, sur les trois, blessés par ce boulet, allait bien et paraissait sauvé.

Le 15 avril, j’allai rejoindre ma compagnie. Pendant mon absence, l’Empereur avait transféré son quartier général à Finckenstein, superbe château au comte de Dohna, ancien premier ministre du roi de Prusse, près de la petite ville de Rosenberg. Dans cette ville, était logée la majeure partie des officiers de la maison impériale.

Le 27 avril, il y eut une grande revue de toute la Garde dans la plaine de Finckenstein ; un ambassadeur persan se trouvait à cette revue.

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