Chapitre 19 HEILSBERG
Reprise des hostilités : Au bivouac, en avant de Saafeld, petite ville de la Prusse ducale. Dans la journée, tous nos avant-postes placés sur la Passarge et l’Alle furent attaqués inopinément et avec vigueur par les Russes, et repoussés sur tous les points. Cette nouvelle arriva au quartier général impérial dans la soirée. Une heure après, l’Empereur, sa suite et toute la Garde étaient en marche pour Saafeld où nous arrivâmes dans la nuit. L’Empereur passa dans nos rangs en voiture, allant très vite ; le grand-duc de Berg avait pris la place du cocher de la calèche où se trouvait l’Empereur. La célérité de notre marche, l’activité de tous les officiers attachés au grand quartier général annonçait que cela pressait et que de grands coups se donnaient en avant de nous.
Quand nous arrivâmes sur les hauteurs au-dessus de la plaine qui précède la ville de Heilsberg et non loin de la rive gauche de l’Alle, la bataille était vivement engagée depuis le matin. Placés en réserve, nous découvrions les deux armées engagées et les attaques incessantes des Français pour s’emparer des redoutes élevées qui, dans la plaine, couvraient le front de l’armée russe. Les troupes en lignes n’ayant pas pu s’en rendre maîtresse, l’Empereur y envoya les deux régiments de jeune garde, fusiliers, chasseurs et grenadiers, organisés depuis quelques mois et arrivés à l’armée depuis peu de jours. Les redoutes furent enlevées, après un grand sacrifice d’hommes et d’héroïques efforts. Le général de division Rousset[2], chef d’état-major qui les commandait, eut la tête emportée, et beaucoup d’officiers et de sous-officiers de la Garde qui les avaient organisés, et dont plusieurs étaient de ma connaissance, y perdirent la vie.
Pendant que ce beau fait d’armes s’accomplissait, trois ou quatre fusiliers de ces régiments traversèrent nos rangs en demandant où étaient leurs corps. L’Empereur qui était devant nous, suivant avec sa lorgnette les progrès de l’attaque, se retournant vivement, dit : « Ah ! ah ! des hommes qui ne sont pas à leur poste ! Général Soulès, vous leur ferez donner la savate ce soir et du gras encore ! » Une minute après, il dit : « Demandez leur pourquoi ils sont restés derrière » Ils répondirent qu’ayant bu de l’eau trop fraîche, cela leur avait coupé les jambes, etc. « Ah ! ah ! c’est différent, je leur pardonne. Faites-les rentrer dans vos rangs, il fait meilleur ici que là-bas » Par moment, quelques rares boulets envoyés de la rive droite de l’Alle venaient nous tuer des hommes et déranger l’Empereur dans ses observations. Pour détourner la direction de ces boulets, il envoya deux batteries de la Garde éteindre le feu des canons russes. Ce fut l’affaire de deux ou trois volées, et puis ce fut fini.
La journée se termina sans résultat, chacun garda ses positions et nous bivouaquâmes sur le terrain que nous occupions, au milieu des morts du combat de la matinée. Nous étions restés douze heures sous les armes, sans changer de place.
Le lendemain soir, l’ennemi évacua la ville d’Heilsberg, ses magasins et les retranchements dont la défense avait fait couler tant de sang.
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