Chapitre 18 L’EMPEREUR GOUTE LA SOUPE DE J.-B. BARRES.
Sur une hauteur près de Finckenstein, pour y vivre dans des baraques que nous devions construire. Dès notre arrivée, on se mit à l’œuvre, et en peu de jours ce fut un camp de plaisance des plus intéressants. Il y eut beaucoup à travailler, bien des bois abattus, bien des maisons démolies pour construire les nôtres. C’était des actes de vandalisme qui affligeaient, mais la guerre fait une excuse.
Le 25 mai, l’Empereur vint visiter notre camp. Il dut être satisfait, car on y avait pris peine pour le rendre digne de l’auguste visiteur. J’étais ce jour là de cuisine. Il visita la mienne comme les autres, me fit beaucoup de questions sur notre nourriture et surtout le pain de munition. Je lui dis sans balbutier, et très nettement, qu’il n’était pas bon, surtout pour la soupe. Il demanda à le goûter, je lui en présentai un. Il ôta son gant, en brisa un morceau avec ses doigts, et, après l’avoir mâché, il me le rendit en disant : « En effet, ce pain n’est pas assez bon pour ces messieurs. » Cette réponse m’atterra. Il fit ensuite d’autres questions, mais, dans la crainte que je répondisse comme je venais de le faire, le général Soulès prit la parole pour moi.
Pendant quelques jours, dans le camp, on ne m’appelait que « le monsieur ». Quoi qu’il en soit, nous eûmes le lendemain du pain blanc pour mettre à la soupe, du riz et une ration d’eau-de-vie de grain, qu’on appelle schnaps. Le mot « messieurs » n’avait pas été dit pour se moquer de mon audacieuse réclamation.
Le 31 mai, à Finckenstein, pour faire le service auprès de l’Empereur. Pendant les six jours que le régiment y resta, il y eut tous les jours parade et revue des troupes qui arrivaient de France. C’était long mais curieux à voir. Je fus témoin de bien des impatiences, de bien des colères, qui n’étaient pas toujours contenues, quand les manœuvres allaient mal. Plus d’un officier se retira, l’oreille basse, et d’autres avec la douleur d’être renvoyés sur les derrières. L’Empereur faisait aussi faire l’exercice à feu et à balle, par peloton, aux troupes arrivantes, dans le jardin du château, rempli de bosquets, de jets d’eau et de statues. Il leur donnait pour point de mire une belle fontaine en pierre sculptée qui se trouvait à l’extrémité et à l’opposé du palais.
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