Chapitre 23 ENTREE TRIOMPHALE DE LA GARDE A PARIS
La ville de Paris avait fait élever, près de la barrière du Nord ou Saint-Martin, un arc triomphal de la plus grande dimension. Cet arc n’avait qu’une seule arcade, mais vingt hommes pouvaient y passer de front. A la naissance de la voûte, et à l’extérieur, on voyait de grandes Renommées présentant des couronnes de laurier. Un quadrige doré surmontait le monument, des inscriptions étaient gravées sur chacune des faces.
Dès le matin, l’arc de triomphe était entouré par une foule immense de peuple. Arrivés à Rueil, vers 9 heures, nous fûmes placés en colonne serrée dans les champs qui bordent la route et le plus près possible de l’arc de triomphe, en laissant la route libre pour la circulation.
A midi, tous les corps étant arrivés, les aigles furent réunies à la tête de la colonne et décorées par le préfet de la Seine. Des couronnes d’or avaient été votées par le conseil municipal, qui, avec les maires de Paris, entourait le préfet, M. Frochot et tout notre état-major général, ayant à sa tête le maréchal Bessières, notre commandant en chef. Après les discours d’usage et la rentrée des aigles à leur place habituelle, 10 000 hommes en grande tenue s’avancèrent pour défiler sous l’arc de triomphe, au bruit des tambours, des musiques des corps, de nombreuses salves d’artillerie et des acclamations d’un peuple immense, qui s’était porté sur ce point. De la barrière au palais des Tuileries, les mêmes acclamations nous accompagnèrent. Nous défilions entre les haies formées par la population de la capitale. Toutes les fenêtres, tous les toits des maisons du faubourg Saint-Martin et des boulevards étaient garnis de curieux. Des pièces de vers où nous étions comparés aux dix mille immortels, et des chants guerriers étaient chantés et distribués sur notre passage. Des vivats prolongés saluaient nos aigles. Enfin, l’enthousiasme était complet, et la fête digne des beaux jours de Rome et de la Grèce.
En arrivant aux Tuileries, nous défilâmes sous le bel arc de triomphe qui avait été construit pendant notre absence. A la grille du Carrousel, après avoir déposé nos aigles au palais, où elles restaient habituellement pendant la paix, nous traversâmes le jardin des Tuileries et y laissâmes nos armes, formées en faisceaux.
On se rendit ensuite aux Champs-Elysées, où une table de dix mille couverts nous attendait. Elle était placée dans les deux allées latérales. Au rond-point était celle des officiers, présidée par le maréchal. Le dîner se composait de huit plats froids, qui se répétaient indéfiniment ; tout était bon ; on était placé convenablement, mais malheureusement la pluie contraria les ordonnateurs et les héros de cette magnifique fête.
Après le dîner, nous fûmes déposer nos armes à l’Ecole militaire, où nous étions casernés, et rentrâmes dans Paris pour jouir de l’allégresse générale, des illuminations, des feux d’artifices, des danses publiques et jeux de toute espèce. Les pauvres eurent aussi leur part dans ce gigantesque festin.
Nous venions d’être absent de Paris ou de Rueil un an, deux mois et cinq jours.
Durant plusieurs jours, les fêtes continuèrent. Le 26, tous les spectacles de la capitale furent ouverts à la Garde. On avait réservé pour elle le parterre, l’orchestre et les premières loges, ainsi que les premiers rangs des autres. Je fus du nombre de ceux qui furent désignés pour le grand Opéra. On joua le Triomphe de Trajan, pièce de circonstance et pleine d’allusions à la campagne qui venait de se terminer. La beauté du sujet, les brillantes décorations, la pompe des costumes et le gracieux des danses et du ballet m’enivrèrent de plaisir. Quand Trajan parut sur la scène, dans son char de triomphe, attelé de quatre chevaux blancs, on jeta du centre du théâtre des milliers de couronnes de laurier, dont tous les spectateurs se couronnèrent comme des Césars : ce fut une belle soirée et un beau spectacle.
Le 28, le Sénat conservateur nous donna ou voulut nous donner une superbe et brillante fête. Tout était disposé pour qu’elle fût digne du grand corps qui l’offrait, mais malheureusement le mauvais temps la rendit fort triste, et même désagréable. On avait élevé un temple à la Gloire, où toutes les victoires de la Grande Armée étaient rappelées sur des boucliers, entourés de couronnes de laurier et entremêlés de trophées qui réunissaient les armes des peuples vaincus ; des inscriptions évoquaient les grandes actions que la fête avait pour objet de célébrer ; des jeux de toute espèce, des orchestres et une infinité de buffets bien garnis remplissaient ce beau jardin. La neige qui tombait en abondance, l’humidité du sol et le froid noir de l’automne glacèrent nos cœurs, nos estomacs et nos jambes. Beaucoup de militaires demandèrent à se retirer, mais les grilles étaient fermées ; il fallut parlementer avec le Sénat ; tout cela entraînait des longueurs qui irritaient. Enfin, la menace d’escalader les murs s’étant répandue, la consigne fut levée, les portes ouvertes et tous les vieux de la Garde s’échappèrent comme des prisonniers qui recouvrent la liberté. Il n’y resta, je crois, que les fusiliers et ceux qui, n’ayant pas d’argent pour dîner en ville, trouvaient qu’il valait encore mieux manger un dîner froid que de ne pas dîner du tout. Ils durent s’en donner, car il y avait de quoi et du bon. Les officiers étaient traités dans le palais. Je fus, avec plusieurs de mes camarades, dîner chez Véry, ensuite au Français.
Peu après, l’Impératrice nous donna à dîner à la caserne, par escouade : c’était l’ordinaire, mais considérablement augmenté, et arrosé d’une bouteille de vin de Beaune par homme.
Enfin, le 19 décembre, la Garde nous donna une grande fête à la ville de Paris. Elle eut lieu le soir, dans le Champ de Mars et le palais de l’Ecole militaire ; les apprêts furent longs, parce qu’ils furent grandioses et tout militaires. Dans la vaste enceinte du Champ de Mars, on avait placé, sur des fûts de colonnes, des vases remplis de matières inflammables, ou des aigles avec des foudres ailés remplis d’artifices. Les vases et les aigles alternaient et se communiquaient par un dragon volant, qui devait les embraser tous en même temps. Au-dessous des aigles étaient les numéros des régiments qui formaient la brigade, avec le nom du général qui la commandait, et sous les pots à feu, les noms d’une affaire et du général de division qui y commandait les deux brigades. Au milieu, une immense carte géographique du nord de l’Europe faisait voir en lettres énormes les principales villes et le lieu de nos grandes batailles ; et le chemin suivi par la Grande Armée, dans les campagnes de 1805, 1806 et 1807, était tracé par des étoiles blanches sous lesquelles, ainsi que sous le nom des villes, il y avait un feu gras coloré, qui devait brûler, pendant que l’artifice qui entourait la carte serait lui-même en feu. Au-dessus de la carte, on voyait des Victoires ailées aussi garnies d’artifices, etc.
La Garde à pied se rendit en armes dans cette enceinte, pour faire l’exercice à feu avec des projectiles d’artifice. Quand la nuit fut tout à fait close, l’Impératrice mit le feu à un dragon volant qui, au même instant, le communiqua à toutes les pièces d’artifice. Au même instant aussi, les 4 000 à 5 000 hommes à pied de la Garde firent, avec les cartouches artificielles, un feu de deux rangs des plus nourris. Cette voûte des cieux éclairée par des milliers d’étoiles flamboyantes, des épouvantables détonations qui retentissaient dans tous les points du Champ de Mars, les cris de la multitude qui encombrait les talus, tout concourait à donner à cette fête militaire les plus grandes proportions, la plus noble opinion du vouloir des hommes, quand ils déploient toutes leurs facultés pour faire du beau et du sublime.
La Grande Armée tenait sa place dans cette fête de la Garde impériale, puisque tous les corps d’armée, les divisions, les brigades et les régiments y figuraient par leurs numéros.
Les feux et les salves d’artillerie terminés, nous rentrâmes au quartier. Le bal commença ensuite et se prolongea fort tard dans la nuit. Plus de quinze cents personnes de la cour et de la ville y assistèrent ; on dit qu’il fut magnifique…
Dans les premiers jours de notre arrivée, on renouvela complètement toutes les parties de notre habillement. La coupe des habits fut améliorée et calquée sur celle des Russes. Nos bonnets à poil, qui étaient devenus hideux, furent aussi remplacés. J’eus la satisfaction de tomber sur un oursin qui était aussi beau que ceux des officiers. Quant aux chapeaux, il était de toute nécessité qu’on nous en donnât d’autres, puisque nous n’en avions plus depuis la bataille de Friedland.
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