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Chapitre 24 JE SUIS NOMME SOUS-LIEUTENANT

Quelques jours après mon arrivée, je fus faire une visite à M. le général La Coste, qui m’accueillit bien et me témoigna toute sa surprise de voir que je n’étais pas officier. A quelques questions qu’il me fit, je crus remarquer qu’il pensait peut-être que ses recommandations n’avaient pas fait effet parce que ma conduite pouvait n’être pas régulière. Je le désabusai, et me retirai assez mécontent.

Le 31 décembre, le général Soulès, notre colonel en premier, me fit dire de me rendre chez lui… Après m’avoir demandé mon nom, il sortit d’un tiroir de sa table plusieurs nominations de sous-lieutenant, où je distinguai sur le champ la lettre qui était pour moi. Il me demanda alors : « Avez-vous fait toute la campagne ? Etiez-vous à Iéna, à Varsovie, à Eylau, à Kœnigsberg, à Berlin, au retour ? » Je répondis oui à toutes les questions, parce que cela était vrai… « Mais alors, comment se fait-il que, lorsque j’ai fait demander après vous en différentes fois, on m’ait répondu que vous étiez inconnu au régiment ? – Cela tient à deux faits, mon général : le premier, c’est que ce ne sont pas mes prénoms. Le décret porte Pierre-Louis, tandis que je m’appelle Jean-Baptiste-Auguste ; le deuxième, c’est plus grave : j’ai le malheur de n’être pas aimé du sergent-major. – Ah ! ah ! pourquoi cela ? – En voici la cause, mon général : à la bataille d’Eylau, un boulet coupa en deux le fusil du sergent-major, qui était alors reposé sous les armes et le bras gauche appuyé sur la douille de la baïonnette, ce qui lui fit faire une si singulière pirouette, que je ne pus contenir un éclat de rire qui m’échappa bien involontairement, sans malice et sans penser qu’il pouvait être blessé ; il l’était en effet. En se retirant pour aller se faire panser, il me dit : « Je me souviendrai de votre rire. » Je compris de suite combien sa menace pourrait m’être préjudiciable, car je le connaissais haineux et rancunier ; aussi je me tins sur mes gardes pour ne pas être puni par lui. A Kœnigsberg, à Berlin et ailleurs, quand on appelait mon nom au rapport pour me faire remettre ma lettre de service, il répondait : « Il y a bien un Barrès, à la compagnie, mais ce n’est pas celui-là. » Il se gardait bien de m’en parler, de crainte que je ne fisse des démarches pour prouver que nous n’étions pas deux de ce nom dans les deux régiments. Voilà pourquoi, mon général, on m’a fait passer pour inconnu… »

Après quelques instants de réflexion, il me dit : « Mettez-vous à mon bureau, et écrivez. » C’était une lettre au ministre de la Guerre, pour lui demander un duplicata de ma lettre et la rectification des prénoms. Après l’avoir signée, il me la remit en me disant : « Portez-là vous-même au bureau de l’infanterie, et pressez-en le résultat. Quant à vous, vous êtes maintenant officier ; je vous dispense de tout service, jusqu’au moment de votre départ. » Ma nomination était du 13 juillet, datée de Kœnigsberg, pour le 16ème régiment d’infanterie légère.

Je rentrai tout joyeux à ma chambrée, où je reçus les félicitations de mes camarades et donnai de bon cœur un coup de pied à mon sac, qui m’avait tant pesé sur les épaules… J’entrai chez un coiffeur pour faire couper ma queue, ornement ridicule que l’infanterie de l’armée ne portait plus, excepté un ou deux régiments de la Garde. Quand je fus débarrassé de cette incommode coiffure, je me rendis chez un ami de mon père, pour lui faire part de mon changement de position et lui souhaiter une bonne année. Je dînai chez lui et ne rentrai au quartier qu’à dix heures du soir. Ainsi, dès le premier jour, je profitai des avantages de mon nouveau grade.

Je restai à Paris jusqu’au 6 février 1808 au soir. Je mis à profit avec délices les quelques jours de liberté que je me donnai, pour mieux connaître cette immense ville, passer les soirées aux spectacles et voir plus souvent quelques amis que j’y avais. Quel heureux changement je venais d’éprouver ! Il faut avoir fait trois campagnes et même quatre, le sac sur le dos, et avoir parcouru à pied la moitié de l’Europe, pour apprécier toute ma félicité. J’avais servi dans la Garde réellement trois ans, six mois et dix-sept jours.

Ma feuille de route me fut donnée, sur ma demande, le 2 février, pour Neuf-Brisach, dépôt du 16ème léger, et ma place fut retenue le 5, pour partir le 7 au matin, aux Vélocifères de la rue du Bouloi.

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