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Chapitre 27 CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814

Le 5 mars 1813, dans la soirée, je partis en diligence pour Paris, où j’étais envoyé par le commandant du bataillon pour prendre des sabres, des buffleteries, des caisses de tambours et de clairons, enfin plusieurs effets d’uniforme ou de tenue pour les officiers. Pendant quatre jours, je m’occupai activement de la mission qui m’avait été confiée et que j’eus le bonheur de remplir complètement.

Le 10, au matin, j’avais expédié à Saint-Denis, où séjournait le bataillon, tous les effets commandés, qui satisfirent généralement.

Les officiers m’avaient chargé de leur faire préparer un bon dîner, pour le 9. Je commandai chez Grignon, restaurateur, rue Neuve-des-Petits-Champs, à un prix assez élevé pour que la plupart d’entre eux pussent dire que c’était le meilleur qu’ils eussent jamais fait. Il fut aussi gai que si on eût été en voyage pour une partie de plaisir, au lieu de l’être pour une campagne terrible, qui s’annonçait devoir être très meurtrière, vu la masse des combattants qui allaient se trouver en ligne. (A notre retour à Paris en 1816, seize mois après, la moitié au moins des convives de cette charmante et épicurienne soirée n’avaient plus revu leur patrie.)

Malgré mes nombreuses occupations, j’eus le temps de faire faire mon portrait au physionotrace.

Le bataillon arriva le 5 avril à Mayence. J’y passais pour la troisième fois.

Le 29 avril, dans l’après-midi, étant au bivouac, nous entendîmes le canon pour la première fois de cette campagne. Un jeune soldat du 6ème, au bruit de cette canonnade, qui paraissait assez éloignée, fut prendre son fusil aux faisceaux, comme pour le nettoyer, et dit à ses camarades en s’éloignant : « Diable, voici déjà le brutal. Je ne l’entendrai pas longtemps. » Il fut se cacher derrière une haie et se fit sauter la cervelle. Cette action fut considérée comme un acte de folie, car elle était incompréhensible. Si cet homme craignait la mort, il se la donnait cependant. S’il ne la craignait pas, il devait attendre qu’elle lui arrivât, naturellement ou accidentellement.

Le 1er mai, à notre arrivée au bivouac, nous vîmes passer un fourgon qu’on conduisait au grand galop à Weissenfels. Il contenait le corps du maréchal duc d’Istrie (Bessières), qui venait d’être traversé par un boulet sur les hauteurs situées en avant de nous. L’Empereur perdait en lui un fidèle ami, un vieux et brave compagnon d’armes. La mort de ce bon maréchal m’attrista douloureusement, car j’avais été longtemps sous ses ordres : il était doux et affable.

2 mai 1813. – Lutzen. On se mit en marche de grand matin, en suivant la route de Leipsick. Arrivée sur la hauteur et à l’entrée de la plaine de Lutzen, la division se forma en colonne à gauche de la route. A l’horizon, en avant de nous, on voyait la fumée des canons ennemis. Insensiblement, le bruit augmenta, se rapprocha et indiqua qu’on marchait vers nous. Pendant ce temps, les 2ème et 3ème divisions de notre corps d’armée arrivaient et se formaient en colonne derrière nous ; l’artillerie mettait ses prolonges et se préparait à faire feu. Toute la garde impériale, qui était derrière, se portait à marches forcées sur Lutzen, en suivant la chaussée.

Enfin, nous nous ébranlâmes, pour nous porter en avant ; notre division était à l’extrême droite. En colonne serrée, nous traversâmes la route et nous nous portâmes directement sur le village, à droite de Strasiedel. Nous laissions à notre gauche le monument élevé à la mémoire du grand Gustave-Adolphe, tué à cette place en 1632.

En avant de Strasiedel, nous fûmes salués par toute l’artillerie de la gauche de l’armée ennemie et horriblement mitraillés. Menacés par la cavalerie, nous passâmes de l’ordre en colonne en formation de carré, et nous reçûmes dans cette position des charges incessantes, que nous repoussâmes toujours avec succès. Dès le commencement de l’action, le colonel Henrion eut l’épaulette gauche emportée par un boulet et fut obligé de se retirer. Le commandant Fabre prit le commandement du régiment, et fut remplacé par un capitaine. En moins d’une demi-heure, moi, le cinquième capitaine du bataillon, je vis arriver mon tour de le commander.

Enfin, après trois heures et demie ou quatre heures de lutte opiniâtre, après avoir perdu la moitié de nos officiers et de nos soldats, vu démonter toutes nos pièces, sauter nos caissons, nous nous retirâmes en bon ordre au pas ordinaire, comme sur un terrain d’exercice, et fûmes prendre position derrière le village de Strasiedel, sans être serrés de trop près. Le chef de bataillon Fabre fut admirable dans ce mouvement de retraite : quel sang-froid, quelle présence d’esprit, dans cette organisation inculte ! Un peu de répit nous ayant été accordé, je m’aperçus que j’avais quarante-rois voltigeurs de moins, et un officier blessé à la tête. Je l’étais aussi en deux endroits, mais si légèrement que je ne pensai pas à quitter le champ de bataille.

Une de ces blessures m’avait été faite par la tête d’un sous-lieutenant, qui m’avait été jetée à la face. Je fus longtemps couvert de mon propre sang et de la cervelle de cet aimable jeune homme qui, sorti depuis deux mois de l’Ecole militaire, nous disait la veille : « A trente ans, je serai colonel ou tué. »

Obligés de battre en retraite, je crus la bataille perdue, mais un chef de bataillon sans emploi, arrivé la veille d’Espagne avec cent autres au moins, me rassura en me disant qu’au contraire la bataille était bien près d’être gagnée ; que le 4ème corps (comte Bertrand) débouchait à notre droite, derrière l’aile gauche ennemie, et que le 5ème corps (comte Lauriston) débouchait à l’extrême gauche, derrière l’aile droite ennemie. Après une demi-heure de repos, la division se porta de nouveau en avant, en repassant sur le terrain que nous avions occupé si longtemps et jonché de nos cadavres. Nous trouvâmes un de nos adjudants, qui avait la jambe brisée par un biscayen, faisant le petit dans un sillon. Pendant plus d’une demi-heure, les boulets des deux armées se croisaient au-dessus de sa tête. Après avoir subi quelques charges de cavalerie, et essuyé plusieurs décharges de mitraille, dont une tua ou blessa tous nos tambours et clairons, coupa le sabre du commandant et blessa son cheval, l’ennemi se retira sans être poursuivi, n’ayant point de cavalerie à mettre à ses trousses.

Nous bivouaquâmes sur le champ de bataille, formés en carré pour nous mettre en mesure de repousser l’ennemi, s’il se présentait dans la nuit. C’est ce qui arriva en effet, mais non pas à nous.

Nos jeunes conscrits se conduisirent très bien, pas un seul ne quitta les rangs ; il y en eut au contraire qu’on avait laissés derrière, parce qu’ils étaient malades, qui arrivèrent pour prendre leur place. Un de nos clairons, enfant de seize ans, fut de ce nombre. Il eut une cuisse emportée par un boulet, et expira derrière la compagnie. Ces pauvres enfants, quand ils étaient blessés à pouvoir marcher encore, venaient me demander à quitter la compagnie pour aller se faire panser : c’était une abnégation de la vie, une soumission à leur supérieur, qui affligeaient plus qu’elle n’étonnait.

Ma compagnie était désorganisée ; il manquait la moitié des sous-officiers et des caporaux ; les fusils étaient en partie brisés par la mitraille ; les marmites, les bidons, les épaulettes, les pompons, etc., étaient perdus.

3 mai. – Au bivouac, en avant de Pegau…

L’armée se mit en marche dans la matinée, toute disposée à attaquer l’ennemi, s’il nous avait attendu sur l’Elster, mais nous ne le rencontrâmes pas. Je formais l’avant-garde du corps d’armée. Après avoir dépassé Pegau, je reçus l’ordre de m’arrêter, de prendre position sur les hauteurs, et de me retirer ensuite quand j’aurais été relevé.

Pendant que j’étais dans cette position, un escadron de dragons badois se porta en avant pour faire une reconnaissance, et le poste qui devait me relever arriva. Je prévins le sous-officier du 86ème que des cavaliers étrangers ne tarderaient pas à se présenter pour rentrer au camp : les faire reconnaître, mais se garder de les prendre pour des ennemis. J’étais en route pour rejoindre mon bataillon, lorsque j’entendis tirer des coups de fusil derrière moi. C’étaient les Badois qu’on prenait pour des Russes. Le poste lâcha pied, lorsqu’il se vit charger et se débanda. L’alarme se répandit dans les bivouacs de la division ; on prit les armes. J’envoyai de suite prévenir que c’était une méprise, mais les troupes étaient déjà formées. Un quart d’heure après, tout était rentré dans l’ordre : un cavalier avait été blessé. Le sergent fut relevé et puni.

4 mai. – Au bivouac, autour de Borna, petite ville de Saxe, à quatre lieues d’Altenbourg.

Je fus chargé de faire l’arrière-garde de la division. Le général me recommanda de me tenir au moins à une lieue en arrière de toutes les troupes, de marcher prudemment et bien en ordre, parce que j’avais une plaine considérable à traverser, où je pouvais être chargé par des cosaques cachés dans la forêt que je longeais à droite. J’en vis quelques uns, en effet, mais n’étant pas en assez grand nombre, ils ne vinrent pas nous attaquer.

Le soir au bivouac, le commandant me fit faire des mémoires de proposition pour de l’avancement et pour la décoration de la Légion d’honneur, ainsi qu’un ordre du jour pour des nominations de sous-officiers et de caporaux. Mon sergent-major fut fait adjudant sous-officier. Je cite cette promotion, parce qu’il est devenu plus tard un personnage important dans la finance. Encore adjudant en 1816, il demanda son congé et l’obtint. Devenu commis d’un receveur général, il était en 1824 trésorier général de la marine et avait vu son contrat de mariage signé par Charles X et la famille royale. S’il était devenu officier, il serait resté au service. Mais à supposer même qu’il eût été heureux, sa position n’eût jamais valu probablement celle qu’il a acquise. Il s’appelle Morbeau et est encore en fonctions.

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