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Chapitre 26 ESPAGNE ET PORTUGAL

Décembre 1809. – Je venais d’être nommé lieutenant, quand l’ordre arriva de faire partir le bataillon, le 10 décembre, pour l’Espagne. Le 31 décembre, j’étais à Bordeaux. Le matin du 4 janvier, avant le départ du bataillon pour Saint-André-de-Cubzac, je fus prendre à la citadelle de Blaye cent conscrits réfractaires, pour être incorporés dans le corps après notre entrée en Espagne. De crainte qu’ils désertassent encore une fois, ils devaient marcher réunis, sous la conduite d’une escorte et être enfermés tous les soirs dans un local fermé.

8 janvier 1810. – Un bataillon du 46ème de ligne, commandé par un chef de bataillon plus qu’original, faisait route avec nous depuis Bordeaux. Les officiers des deux corps mangeaient ensemble aux étapes. A Tartas, à la fin du dîner, l’aubergiste vint annoncer qu’il manquait douze à quinze couverts d’argent. Cette insolente réclamation souleva les murmures d’indignation de tous les convives. La porte fut sur le champ fermée, on ordonna à l’hôtelier de fouiller tous les officiers ; il s’y refusa ; le commandant le fit, en sa présence. La visite était près d’être terminée, quand on vint dire que les couverts étaient retrouvés. Alors le commandant tomba sur cet homme, le battit horriblement, malgré les cris et les prières de sa femme. Il fallut intervenir, pour empêcher qu’il ne le laissât mort sur la place. Il partit immédiatement après pour Mont-de-Marsan, déposer sa plainte chez le procureur impérial. Je ne sus pas ce que cela devint, mais il y eut de l’exagération dans la vengeance, un emportement déplacé, et surtout un manque de tenue dans la conduite de ce chef.

Le 15 janvier, nous étions à Ernani, petite ville de la province de Guipuscoa (Biscaye). Je procédai à la répartition dans les compagnies des cent conscrits réfractaires qui m’avaient été remis à Blaye. Il n’en manquait point ; il s’en trouva au contraire un de plus ! Je ne pus m’expliquer cette erreur, qu’on n’avait pas remarquée pendant la route, parce qu’on ne faisait pas l’appel et qu’on se contentait de les compter comme des moutons, qu’en pensant que cet homme s’était faufilé dans les rangs des autres au moment du départ, pour recouvrer sa liberté et essayer de la gloire. Quoi qu’il en soit, il fallut en rendre compte, écrire à bien des autorités pour expliquer ce mystère, et mettre les parents de ce soldat à l’abri des rigueurs qu’on exerçait contre eux, lorsque leur enfant était déclaré déserteur.

Le 16 à Tolosa, au matin en me levant, je m’aperçus que ma chemise était garnie de vermine. C’était un triste début, qui me donna une bien mauvaise opinion de la propreté espagnole.

Le 20 janvier, l’ordre portait que nous devions tenir garnison à Durango. Je fus désigné pour commander la place. On logea les officiers et la troupe dans un couvent. Moi, je crus devoir prendre un beau logement en ville, avec sentinelle à ma porte. Dans la nuit je fus réveillé par un sale paysan couvert de guenilles, que je pris d’abord pour un guérilla mal intentionné, mais qui n’était autre qu’un agent du général Avril, commandant à Bilbao, qui m’envoyait l’ordre de nous rendre à Vittoria. Je quittai sans regret mon noble logement et mes honorables fonctions, pour redevenir simple lieutenant.

26 janvier. – J’arrivai à Burgos, pour y rester jusqu’au 27 février. Ces trente-deux jours se passèrent fort tranquillement et même agréablement. Nous avions besoin de repos. Les quarante-huit journées de marche que nous venions de faire nous avaient rudement fatigués. Le général de division Solignac, gouverneur de la vieille Castille, donna plusieurs grandes soirées, fort remarquables par leur éclat, leur affluence et la rage du jeu. Le duc et la duchesse d’Abrantès, arrivés quelques jours après nous, se trouvèrent à quelques unes de ces soirées dansantes. Il y avait en outre beaucoup d’autres généraux et de grands personnages des deux nations. Ces réunions étaient gaies, vives, opulentes. Les dames espagnoles, qui s’y trouvaient en grand nombre, ne se faisaient généralement remarquer que par leur gaucherie et le mauvais goût de leur toilette française. Celles qui avaient eu le bon esprit de conserver le costume national étaient beaucoup mieux.

Dans ce pays arriéré, on ne connaît pas les cheminées, ni les fourneaux. On chauffe ses appartements avec des braseros, alimentés avec du charbon de bois, chauffage insuffisant et qui occasionne des maux de tête, quand il n’asphyxie pas. Pour échapper au froid et à l’ennui de notre triste intérieur, nous allions au café, tenu par un Français et constamment plein, malgré la vaste étendue des nombreuses salles. On y jouait tous les soirs des masses d’or. L’appât du gain, le besoin de réparer de grandes pertes, entraînèrent quelques officiers à commettre des actions honteuses, qui amenèrent de fréquents duels et des mesures de rigueur. Quelques un furent chassés de leur régiment.

20 mars. – A Gradefès, bourg près des frontières du royaume des Asturies, sur l’Elza. Le 4ème bataillon fut logé plus loin, en remontant le cours de la rivière. Quelques grenadiers et une cantinière, étant restés derrière, s’arrêtèrent dans un village pour y passer la nuit. Le lendemain, on leur donna un guide qui les conduisit dans une embuscade préparée ; ils y furent tous égorgés, avec un raffinement de cruauté. Le chef de bataillon, instruit de cet affreux guet-apens, marcha sur ce village, le fit cerner, s’empara de tous les hommes valides, et leur annonça qu’il les ferait tous passer par les armes, s’ils ne faisaient pas connaître les assassins. Déjà quatre étaient tombés sous les balles des grenadiers, sans avoir rien avoué, enfin le cinquième les fit connaître. Ils étaient présents ; ils furent fusillés. Cette dure représaille donne une idée de ce qu’était la guerre d’Espagne.

Nous restâmes dans ce village, avec un escadron de dragons, jusqu’au 5 avril.

8 avril. – A Léon. Dans la matinée, j’avais reçu l’ordre de rejoindre mon bataillon. En route, étant à quelques cent pas du détachement et dans une position à ne pas être aperçu de lui par la forme du terrain, je fus accosté par un homme à cheval, armé jusqu’aux dents, en costume espagnol, dans le genre de celui de Figaro, avec un ample manteau par-dessus. A peine l’eus-je vu, qu’il était sur moi. Il ouvre rapidement son manteau, cherche dans ses poches comme pour prendre ses pistolets, et me présente une attestation pour indiquer qu’il était au service de la France, je ne sais à quel titre. Ma contenance fut assez embarrassée, croyant bien avoir à faire à une guérilla, avec d’autant plus de raison que je n’avais que mon épée pour me défendre, pauvre arme contre des pistolets, un tromblon et une lance. Cette surprise inattendue me fit penser qu’il n’était pas prudent de s’éloigner de sa troupe, dans un pays où chaque arbre, buisson ou rocher cachait un ennemi.

Le 4ème bataillon était parti dans la matinée pour le blocus d’Astorga. Nous restâmes dans Léon jusqu’au 13 avril, avec le 5ème bataillon de notre division.

14 avril. – Au pont d’Orbigo, bourg à deux lieues d’Astorga… Nous restâmes dans ce bourg, pour assurer les communications avec Léon et avec le derrière des troupes employées au siège d’Astorga, pour escorter les convois de vivres et de munitions de guerre, pour soigner les malades et les blessés des troupes du siège, et pour fournir des détachements armés aux tranchées.

Le duc d’Abrantès étant arrivé, le blocus d’Astorga fut converti en siège. L’artillerie nécessaire pour battre en brèche l’avait précédé. Les travaux de sape commencèrent immédiatement. Le 20 avril (vendredi saint), la batterie fut démasquée, et tira pendant trente-six heures, sans discontinuer, sur le mur d’enceinte. Mais pas assez armée ou peut-être trop éloigné, son effet fut médiocre ; malgré cela, l’assaut fut déclaré praticable.

Il eut lieu le 21, à cinq heures du soir. Six compagnies d’élite, dont deux de notre 4ème bataillon, furent chargées de cette terrible mission. Il fut long, meurtrier et incomplet. A cinq heures du matin, les assiégeants étaient retranchés sur la brèche, sans que nous puissions pénétrer dans la ville par la difficulté des obstacles que notre troupe rencontrait sur son passage. Toutefois, le commandant, quand le jour fut venu, demanda à capituler.

On accéda à ses propositions, et il fut convenu que la garnison sortirait le jour de Pâques, à midi, avec les honneurs de la guerre, et qu’elle serait prisonnière de guerre.

La matinée de Pâques fut employée à perfectionner les travaux, pendant qu’on parlementait, et à donner la sépulture à toutes les victimes de cette triste nuit. A midi, la garnison sortit avec ses armes, qu’elle déposa hors des murs ; elle était encore forte. Dans le nombre, il se trouvait cinq à six déserteurs français, qui furent reconnus et fusillés sur le champ, sans même prendre leurs noms.

Les pertes des Français furent très considérables, beaucoup trop, eu égard à l’importance de la place. Mais le commandant du 8ème corps d’armée voulait faire parler de lui ; il voulait conquérir, sur les murs de cette bicoque, un bâton de maréchal d’Empire. Nos deux compagnies eurent plus de cent hommes tués ou blessés, dont trois officiers de voltigeurs, tués sur la brèche, et deux de grenadiers blessés.

Pendant le siège, je fus escorter un convoi de poudre pour Astorga. Les dix à douze voitures de paysans, traînées par des bœufs, étaient de celles dont les essieux en bois tournent avec les roues. En route, le feu prend à un de ces essieux ; pas d’eau pour jeter dessus, la position était critique. Je veux faire marcher les voitures qui étaient en avant de celle qui brûlait, et rétrograder celles qui étaient derrière, mais les conducteurs qui ont peur de l’explosion se sauvent, quelques soldats en font autant. Cependant, il m’en reste assez pour faire exécuter ce que j’avais prescrit. Pendant de temps là, quelques hommes lestes étaient descendus dans le vallon, et m’apportèrent de l’eau dans leurs shakos ; cela nous sauva. Le convoi continua sa marche sans autre accident.

Nous restâmes au pont d’Orbigo jusqu’au 29 avril. Puis vingt jours à Morias, petit village à une demi-lieue d’Astorga, sur la route et à l’entrée des montagnes de la Galice. C’était un très pauvre village où nous fûmes plus que mal.

Je fus plusieurs fois à Astorga, par désœuvrement et aussi pour dîner chez un restaurateur français. Dans toutes les villes occupées par les Français, il s’établissait, dès le lendemain de leur installation, au moins un restaurateur et cafetier de notre nation. Ils étaient chers, ces empoisonneurs à la suite de l’armée, mais du moins, ils nous rendaient service avec notre argent.

Le 1er juin, à Zamora, où je séjournai sept jours, je trouvai plusieurs officiers de ma connaissance et, entre autres, le général Jeannin, qui avait été mon chef de bataillon dans la Garde. Ma visite lui fit plaisir, et il m’engagea à aller manger sa soupe. Le général Jeannin avait épousé une des filles du fameux peintre David.

Du 7 juillet au 31, je restai à Salamanque. Quelques lieues avant d’y arriver, le bataillon, qui traversait un bois considérable, fur assailli par un troupeau de bœufs sauvages, qui nous mit en déroute. Il fallut tirer des coups de fusil, pour les forcer à rentrer dans le taillis. Il y eut trois ou quatre hommes terrassés et blessés. Quand ce hourra d’un nouveau genre fut passé, on rit beaucoup de cette charge à fond, aussi imprévue qu’impétueuse. Les officiers, une fois le danger connu, avaient rallié une partie de leurs hommes, fait mettre la baïonnette au bout du fusil et marcher contre eux, en leur tirant quelques coups de feu qui les dispersèrent.

Logé sur la grande place de Salamanque, si belle par son architecture uniforme, ses portiques couverts, ses galeries et ses balcons continus à tous les étages, je fus témoin, de la croisée de mon logement, de plusieurs courses de taureaux qui m’intéressèrent vivement.

Je montai deux fois la garde chez le prince d’Essling (Masséna), commandant en chef de l’armée du Portugal. Ces deux gardes me mirent en relation d’amitié avec le fils aîné du prince et le fils unique du maréchal de Dantzick (Lefebvre), et avec plusieurs autres officiers de son état-major général.

Le 3 avril 1810, nous partîmes pour Ciudad-Rodrigo. Le terrain qui sépare Salamanque de Ciudad-Rodrigo est un pays désert, stérile, sans culture et cependant couvert de chênes verts et d’une autre espèce qui produit des glands doux. Ces arbres sont beaux, vigoureux, épais, ce qui prouve que ce n’est pas la faute du sol, mais bien le manque de bras, s’il est pour ainsi dire inhabité.

Le soir de mon arrivée à Rodrigo, mon sous-lieutenant et moi, nous ne trouvâmes que deux chambres : une occupée par un gendarme et l’autre par un valet du prince d’Essling. Nous dîmes à la maîtresse de la maison que nous prenions une des deux chambres, et que l’autre resterait aux deux individus que je viens de désigner. Brisé de fatigue par la marche, la chaleur et la maladie, je me couchai aussitôt, sans manger, tant le besoin de repos se faisait sentir. Quelques instants après, deux grands coquins de laquais vinrent me chercher querelle, parce que j’avais pris le lit de l’un d’eux. Après leur avoir expliqué les arrangements qui avaient été pris, dans l’intérêt des quatre ayants droit au logement, je les priai de se retirer, mais j’avais à faire à des insolents galonnés, et de bonnes raisons n’étaient pas capables d’arriver à leur intelligence égoïste. Ils m’insultèrent, me menacèrent du prince et du grand prévôt de l’armée, et de leurs poignets, si on ne leur rendait pas justice. Ils sortirent, et je me rendormis, mais une ou deux heures après, je fus mandé chez le grand prévôt. Un maréchal des logis de gendarmerie m’apportait cet ordre.

Arrivé près du colonel de gendarmerie Pavette, je lui expliquai ce qui s’était passé. « Comment, colonel, lui dis-je à la fin de ma narration, un officier de l’armée qui expose tous les jours sa vie pour la défense de la patrie, qui use sa santé sur les routes à la poursuite de l’ennemi, qui passe souvent les jours sans pain et les nuits sans sommeil, sera mandé à la requête d’un valet devant un prévôt, comme un criminel. Est-ce ainsi qu’on respecte l’épaulette, l’honneur de l’armée, les soldats dont le sang est demandé tous les jours ? » Après une conversation assez longue, où le colonel mit autant de politesse que de mesure, je sortis et fus reprendre ma place dans ce misérable lit qu’on m’avait disputé.

Le lendemain, en causant de cette affaire avec les aides de camp du prince, j’appris que sur le rapport du grand prévôt, l’audacieux valet et son digne acolyte, le piqueur, avaient été mis en prison. Peu auparavant, une pareille scène, pour le même motif, était arrivée à un capitaine d’un régiment de notre division, mais plus violent et armé dans ce moment là de son sabre, il avait fait une blessure grave à un domestique du duc d’Abrantès. Celui-ci, après avoir puni des arrêts forcés l’officier, voulait le faire destituer. Les officiers du corps, instruits de cette inconvenante rigueur, lui firent dire que si cela arrivait, ils donneraient tous leur démission motivée. Le duc eut peur, l’affaire en resta là.

Pendant le siège d’Almeida, je fus deux fois en détachement vers cette ville, depuis Rodrigo, pour escorter des convois. J’y étais, le soir où le feu de nos pièces commença et occasionna l’épouvantable explosion du magasin à poudre. On ne peut se faire une juste idée de l’intensité de la détonation, de l’ébranlement général de l’air, de l’énorme colonne de feu, de fumée, de pierres qui s’élevèrent dans les airs. Des pierres et des cadavres furent jetés jusque dans nos lignes. Cet événement eut lieu le 26 août, la ville fut occupée le 27.

Le 15 septembre Barrès passe la frontière du Portugal, où notre armée, forte de 50 000 hommes, était commandée par Masséna.

16 septembre. – Dans la matinée, ayant laissé Almeida à notre droite, nous passâmes le torrent de la Coa, dont l’abord est horrible, les pentes presque à pic, et la profondeur énorme.

Tous les jours qui suivirent, il me fut le plus souvent impossible de me faire dire le nom de la ville ou du village que nous traversions, car nous ne rencontrions pas un seul habitant. Toute la population avait fui, en détruisant tout ce qui aurait pu nous être utile. Les Anglais avaient composé cette émigration générale, sur notre passage, pour créer des plus grands obstacles à notre marche et nous rendre plus odieux aux Portugais.

25 septembre. – Dans cette journée, nous fûmes attaqués assez vivement par un parti ennemi ; mais, vivement repoussé, il se retira, après nous avoir tué et blessé plusieurs hommes.

Le lendemain, nous eûmes une alerte qui nous donna autant d’ouvrage que d’inquiétude. Le matériel que nous escortions était parqué sur une lande, calcinée par les grandes chaleurs que nous éprouvions, depuis notre entrée dans ce royaume désert. Le feu se mit à cette bruyère, et fit de si grands progrès, malgré tous les moyens employés pour l’arrêter, qu’on fut obligé de faire venir les chevaux et d’atteler à la hâte pour les parquer sur un autre terrain. Le danger était grave ; la perte eut été immense pour l’armée, car toutes ses ressources pour la continuation de la guerre étaient dans ce parc de réserve.

27 septembre. – Au bivouac, assez près du lieu où se donna, le même jour, la bataille de Bussaco et d’Alcoba, où nous fûmes sinon battus, du moins repoussés de tous les points dont on cherchait à s’emparer. Cette funeste journée, qui coûta à l’armée plus de 4 000 hommes tués ou blessés, la découragea beaucoup. Cependant le maréchal Masséna ne renonça pas au projet de marcher sur Lisbonne. Ayant reconnu un peu trop tard, et quand le mal était fait, que la position de l’Alcoba était inexpugnable de front, il résolut de tourner par la droite, en s’emparant des défilés de Serdao, que Wellington avait négligé d’occuper. Cette faute obligea le général anglais de battre en retraite, de repasser le Mondego, d’évacuer Coimbre et de nous abandonner tout le pays entre les montagnes et la mer. Ainsi, malgré notre grave échec, nous continuâmes à poursuivre une armée victorieuse, abondamment fournie de tout, ayant la sympathie des populations pour elle, tandis que nous, nous ne vivions que de maraudes, qu’il fallait aller chercher loin, ce qui augmentait les fatigues et les dangers des soldats.

2 octobre. – Dans la matinée, nous finissons de sortir du long défilé de Serdao, où nous étions depuis cinq jours, et enfin des montagnes que nous traversions depuis notre départ de Rodrigo. Nous découvrons au loin la mer et, à nos pieds, un beau pays. Nous voici dans une plaine riche, fertile, couverte de nombreux villages, déserts à la vérité, comme tous ceux que nous avions trouvés, mais plus abondamment pourvus de vivres.

Le 4 octobre dans la matinée, nous restâmes quelques heures à Coimbre, belle et grande ville, sur le Mondego qui la divise en deux parties. La cathédrale et les fontaines sont magnifiques, les environs couverts de vignes, d’orangers, d’oliviers. Les Anglais en l’abandonnant avaient forcé les habitants à quitter la ville. L’armée y fit de précieuses provisions en riz, morue, café, sucre, thé, chocolat dont les magasins étaient abondamment fournis. On laissa tous les blessés et les malades dans un couvent situé sur une hauteur de la rive gauche du Mondego, avec une garde armée pour les faire respecter, mais, vingt-quatre heures après, la garde était prisonnière et les malades dangereusement exposés à être massacrés.

Le 8 octobre, en avant de Leiria, par une pluie torrentielle, la compagnie ne trouva d’autre gîte disponible que l’église, dont elle prit possession avec joie. La place et le bois ne manquant pas, nous eûmes bientôt établi un bivouac assez bon pour ne pas regretter les maisons qui regorgeaient de militaires. On y trouva d’excellent vin, et comme le sucre et la cannelle abondaient dans les sacs et bagages, on fit beaucoup de vin chaud, qui restaura tous ces corps accablés de fatigue et mouillés jusqu’à la moelle des os.

12 octobre. – Depuis trois jours, nous marchions dans les forêts d’oliviers sans discontinuité et qui semblaient n’avoir pas de limites, quand nous atteignîmes la petite ville d’Alemquer, quartier général du maréchal prince d’Essling.

Nous étions enfin arrivés dans la vallée du Tage, après laquelle nous soupirions depuis longtemps, pensant que nous trouverions sur ses bords le bien-être, un peu de repos, ou du moins de meilleurs chemins et plus d’abri. Je vis, pour la première fois de ma vie, autour de cette jolie petite ville, beaucoup de palmiers, qui me parurent d’une beauté et d’une venue remarquables.

Avant notre arrivée au gîte, le général de cavalerie Sainte-Croix, officier d’un très grand mérite, tout jeune, fut coupé en deux, au milieu de nos rangs, par un boulet de canon parti d’une canonnière anglaise stationnée sur le Tage. Le lit de ce magnifique fleuve était couvert de bâtiments armés, destinés à nous en défendre l’approche.

Le lendemain, par une délicieuse matinée, j’allai me promener avec plusieurs officiers sur les coteaux environnants, couverts de vignes, qui n’étaient pas encore vendangées, et de figuiers qui ployaient sous le poids des fruits.

14 octobre. – A Villafranca, petite ville sur les bords du Tage. Nous restons dans les maisons de campagne qui l’entourent jusqu’au 28 octobre inclus.

Les majestueuses et riantes rives du Tage, les magnifiques maisons de campagne qui bordent ses bords enchanteurs, les jardins délicieux qui couvrent la plaine située entre la colline élevée et le fleuve, pleins d’orangers plantés régulièrement, de citronniers, de lauriers roses et d’autres arbres aussi intéressants ; les coteaux tapissés de vignes, de figuiers, d’oliviers, un ciel d’une beauté ravissante, une route magnifique, rendaient la position de Villafranca une des plus belles qu’il m’eût été donné d’admirer jusqu’alors. Ce beau pays me parut un séjour de délices, un nouveau paradis terrestre, malgré les effroyables détonations de la flottille anglaise, et les sifflements lugubres des énormes boulets qu’ils nous envoyaient.

En arrivant à Villafranca, nous pensions en partir le lendemain pour nous rendre à Lisbonne, mais des obstacles invincibles que nous, machines mouvantes et obéissantes, nous ne connaissions pas, nous arrêtèrent.

La compagnie fut envoyée aux avant-postes, sur un petit ruisseau qui séparait les deux armées dans cette direction. Nous restâmes huit jours dans cette position, où nous pûmes, malgré le voisinage de l’ennemi, que le cours du ruisseau seul séparait de nous, prendre quelque repos et assurer nos subsistances. Nous occupions cinq ou six belles maisons de campagne, richement meublées, luxueuses, dans lesquelles nous trouvâmes quelques provisions et un peu de blé caché. Dans une de ces maisons, il y avait un moulin à farine, qui marchait par le moyen d’un ou plusieurs chevaux. Les voltigeurs servirent de bête de somme, et nuit et jour, ils le faisaient tourner. La farine était grossière, brute, mais avec elle on faisait du pain sans levain, des galettes, de la bouillie. Enfin, nous vivions tant bien que mal, et nous nous trouvions tout très heureux, officiers et soldats, d’avoir cette ressource, qui devait avoir une courte durée.

Notre général en chef, le comte Régnier, envoyait, tous les jours une ou deux fois, son aide de camp, le capitaine Brossard, qui parlait anglais, aux avant-postes, pour porter des lettres, recevoir les réponses et les journaux anglais. Il me prenait, en passant, avec un clairon, et nous allions, tous trois, à une barricade élevée de la route. En arrivant, je faisais sonner la trompette, un officier anglais remettait les journaux et les plis, le capitaine en faisait autant de son côté. On causait, on buvait du rhum, on mangeait de l’excellent biscuit de mer, que l’Anglais apportait, et on se retirait bons amis. Il avait été convenu qu’on n’attaquerait point sans se prévenir d’avance et que les sentinelles ne feraient pas feu l’une sur l’autre ; ainsi il y avait sûreté provisoire et suspension d’armes tacite.

Une nuit que j’étais de garde, on tira un coup de fusil sur la ligne des postes que je commandais. Je fis aussitôt prendre les armes à tous mes hommes et envoyai des patrouilles en reconnaissance. Après un temps assez long, mes hommes rentrèrent en riant et conduisant un prisonnier. C’était un de nos ânes qui, en pâturant très pacifiquement, avait dépassé les deux lignes, violé le territoire ennemi et s’était montré à une sentinelle anglaise qui l’avait repoussé de notre côté. Ma sentinelle cria « Qui vive » à son apparition et, n’ayant pas eu de réponse, tira dessus, le manqua et occasionna une prise d’armes sur toute la ligne qui dut se prolonger bien loin, car on entendait bien longtemps après cette alerte bouffonne : Sentinelles, prenez garde à vous.

Ces utiles et patient animaux, disons-le à cette occasion, ont rendu d’immenses services à l’armée du Portugal, que la misère a rendu bien ingrate envers ses sauveurs. Tous les régiments avaient au moins de cent vingt à cent cinquante ânes à la suite, pour transporter les malades et les blessés, les sacs des convalescents, les provisions de vivres, quand on était assez heureux d’en trouver pour plus d’un jour. Cette masse de quadrupèdes enlevait bien des hommes à leur rang, alourdissait bien la marche des colonnes ; mais elle sauva bien des malheureux. Peu de jours après notre arrivée devant les lignes anglaises, la misère devint si poignante, si générale, que tous ces êtres inoffensifs furent tués et mangés avec une espèce de sensualité. Ceux qui voulurent ou purent en conserver les tinrent bien cachés, et les surveillèrent, comme des chevaux de prix, car on les volait et on les tuait sans scrupule.

J’ai déjà dit que les Anglais couvraient le fleuve de leur flottille, et remontaient bien plus haut que la limite convenue entre les deux armées. Un homme ne pouvait pas se montrer sur la digue du Tage, ou passer sur la route, sans recevoir aussitôt un coup de canon. Cette tracasserie meurtrière gênait beaucoup nos mouvements. Une nuit que j’étais de garde aux avant-postes, je m’étais retiré dans la cour d’une maison avec deux ou trois hommes, pour me chauffer, car la nuit était froide et il y avait défense de faire du feu en rase campagne. La porte extérieure de la cour était ouverte : son ouverture faisait face au fleuve, et le feu face à cette porte cochère. Le feu était ardent et éclairait bien ; assis sur une chaise et causant avec ces hommes, qui étaient debout à mes côtés, un boulet arrive et en coupe un en deux qui fut jeté sur le foyer bien enflammé. Le malheureux ne prononça pas un mot, sa mort avait été instantanée. Je fis éteindre le feu, et passai le reste de la nuit avec mes hommes qui, tout en regrettant leur camarade, regrettaient aussi ce petit soulagement à leur dure existence.

A notre bivouac, au pied de la colline qui dominait Villafranca, il y avait des maisons isolées dans les vignes que nous habitions dans la journée pour nous mettre à l’abri du soleil et prendre nos repas, quand il y avait quelque chose à manger. Dans la nôtre, nous trouvâmes une cachette remplie de livres français, presque tous de nos meilleurs auteurs, bien édités et supérieurement reliés, c’étaient les deux encyclopédies, c’était Voltaire, Rousseau, Montesquieu, etc. Rien de semblable ne s’était offert à mes yeux en Espagne.

29 octobre. – A Ponte de Mugen, sur la route de Santarem. Dans la matinée, notre bataillon reçoit l’ordre de prendre les armes et de se disposer à partir pour remplir une mission particulière. Ce départ précipité, pour une destination inconnue, excita vainement la sagacité des officiers qui devinaient tout. Les soldats se réjouirent de ce changement de position. Talonnés par la misère, fatigués de service, dévorés par de petites puces presque invisibles, ils ne pouvaient pas être plus mal ailleurs.

Quelques heures après notre départ du gîte, nous traversons Santarem, sur une hauteur baignée par le Tage. Nous nous arrêtâmes, à la nuit, dans une immense maison de campagne, remarquable par ses vastes magasins remplis de denrées coloniales, de caisses d’oranges, de grains, et ses caves par leurs vins. C’était l’abondance, après les privations. Nous bivouaquâmes autour, et des sentinelles furent placées aux portes pour empêcher le gaspillage.

31 octobre. – A Tancos, jolie petite ville sur le Tage. On nous tira, de l’autre rive, force coups de fusil auxquels nous ne faisions pas attention. Dans la journée, nous traversâmes une autre petite ville appelée Barquigny, où il y avait, comme à Tancos, des magasins de riz, café, sucre, chocolat, morue, rhum, etc. On en chargea les ânes qui nous restaient, et quelques autres qu’on avait déjà recrutés depuis le départ, en battant la campagne à gauche de la route. J’avais à moi, depuis notre entrée en Portugal, un très fort mulet, que j’avais payé assez cher et qui me rendit de très grands services. Je le chargeai autant que je le pus, pensant que nous allions faire le siège d’Abrantès sur lequel nous marchions. Le pays que nous avions traversé jusqu’alors était magnifique, riche, fertile ; les vignes n’étaient pas vendangées, ni les figues cueillies ; mais ce n’était plus une ressource : les fruits étaient en grande partie pourris. Quelles belles récoltes perdues, surtout les olives, qui étaient dévorées par des millions de vanneaux ! Je n’avais jamais vu autant d’oiseaux : c’était comme des nuages, lorsqu’ils passaient devant le soleil. Les villes et les villages étaient sans habitants ni animaux.

1er novembre. – A Punhète. Pour passer le Zezer, qui était rapide et assez profond, il n’y avait ni pont, ni barques. On planta des jalons dans la largeur, et on assujettit des cordes bien tendues, pour que les hommes s’appuyassent dessus, de manière à ne pas être entraînés par le courant. De bons nageurs étaient placés au-dessous, pour saisir au passage ceux que l’eau aurait entraînés. Ce fut une opération longue, difficile et même dangereuse pour la majeure partie des soldats qui, ayant de l’eau au-dessus de la ceinture, étaient soulevés et entraînés, s’ils ne se tenaient pas fortement à la corde. Beaucoup furent repêchés par les nageurs. Il y eut quelques fusils perdus, mais point d’hommes noyés. Je le passai sur mon mulet, après qu’il eut déposé sur l’autre rivage son chargement.

Le soir, le général Foy, qui nous commandait, et que nous n’avions guère vu jusqu’alors, étant toujours en avant avec la cavalerie, vint visiter nos bivouacs. A son approche, en l’absence du capitaine, je fus à lui pour le recevoir et prendre ses ordres. Après avoir causé assez longtemps avec lui sur divers sujets de service, il aperçut, en s’approchant davantage d’un de nous bivouacs, une espèce d’homme à genoux près du feu, ayant les mains jointes et une chemise sur le corps : « Mon Dieu, me dit-il, qu’a donc cet homme, qu’a-t-il fait ? – Rassurez-vous sur son compte, mon général ; cet homme est un dieu de bois en prière, c’est un christ, qu’un voltigeur a pris à l’église pour faire sécher sa chemise. » Il rit beaucoup, tout en la blâmant, de cette plaisanterie, peu révérencieuse, que les désordres de la guerre excusaient. La douceur du caractère du général Foy, son affabilité et son accueil bienveillant me charmèrent. C’était la première fois que je lui parlais.

Depuis Tancos, nous suivions le Tage sur ses bords, à cause des montagnes, où son lit était très resserré et son cours très rapide. Ses rives étaient plus pittoresques, mais les belles plaines qui le bordaient avaient disparu.

2 novembre. – Comme nous étions au bivouac, la diane fut battue plus matin encore que de coutume. Le bataillon prit les armes, et quand il fut formé, le général Foy réunit autour de lui les officiers, pour leur annoncer que nous allions en Espagne pour l’escorter, et, lui, en mission auprès de l’Empereur. L’entreprise était périlleuse ; il ne s’agissait rien moins que de traverser un royaume en insurrection, mais avec de l’audace, de la bravoure et une parfaite soumission à ses ordres, il se faisait fort de nous conduire en Espagne, sans combats, mais non pas sans fatigues. Il nous prévint qu’on partirait toujours avant le jour et qu’on ne s’arrêterait qu’à la nuit, afin de dérober nos traces aux nombreux partis qui sillonnaient le royaume. Il nous recommanda de marcher serrés, et de ne pas nous écarter de la colonne, sous peine d’être tués par les paysans…

Voici l’ordre de marche qu’on devait suivre habituellement : une compagnie de dragons à la première avant-garde ; une section de grenadiers en avant du bataillon ; les chevaux, les mulets, les ânes, les malades et les blessés, derrière le bataillon ; les voltigeurs à l’arrière-garde ramassant les traînards, faisant serrer les hommes et les bagages ; une compagnie de dragons, plus en arrière encore, pour surveiller les derrières de la colonne ; enfin, sur les flancs, cinquante lanciers hanovriens, pour éclairer, courir et battre la campagne au loin, afin d’annoncer l’approche de l’ennemi.

Le détachement était fort de trois cent cinquante fantassins et deux cents chevaux. Le général me recommanda d’étudier le pays que nous traversions, de prendre des notes et de les lui remettre tous les soirs, quand on serait arrêté. Cette circonstance fit que je le voyais, tous les jours, deux ou trois fois, et me mit en rapport avec lui d’une manière presque intime.

Entreprendre une expédition aussi hasardeuse, avec aussi peu de monde, était bien hardi ; mais le général était actif, entreprenant, et il avait près de lui un Portugais qui connaissait le pays, plus un aide de camp qui parlait la langue pour interroger les habitants qu’on rencontrerait ou les prisonniers qu’on ferait. Pour faciliter cette course presque à travers champs, et dégager le pays des bandes qui pouvaient s’y trouver, on envoya des troupes vers la place forte d’Abrantès, avec l’idée de faire croire à un prochain siège. Cette crainte devait faire courir dans cette direction, à la défense d’Abrantès, toutes les colonnes mobiles : c’est ce qui arriva pour notre droite ; d’autres démonstrations faites à notre gauche eurent le même résultat, en sorte que nous trouvâmes le pays à parcourir presque libre.

Du reste je ne doute pas que si nous avions été serrés de plus près, le général aurait abandonné l’infanterie, qui s’en fût tirée comme elle aurait pu, et qu’il serait parti avec la cavalerie pour remplir sa mission, qui lui paraissait plus importante que la conservation de quelques centaines d’hommes. Quelques mots qu’il me dit dans une conversation particulière me le firent penser.

Le 3 novembre, nous traversâmes un village où il y avait une manutention de pain et des magasins de vivres et de vin pour les corps de partisans. A notre approche, les magistrats de la localité mirent le feu aux magasins et défoncèrent les tonneaux. Cependant on put prendre du pain, qui n’était pas encore la proie des flammes, et les soldats se mirent à plat ventre et se désaltérèrent du vin qui coulait dans la rue, comme ils auraient fait de l’eau après un orage.

Le 4, peu de moments avant d’arriver au lieu où nous devions passer la nuit, et quand il faisait déjà noir, un coup de fusil fut tiré sur la compagnie, par un homme embusqué derrière une haie, au-delà d’un ruisseau à notre gauche. La balle coupa la taille de mon habit, qui était ouvert, et atteignit au bras gauche le sergent de remplacement qui était à ma droite. Les éclaireurs de la cavalerie étant rentrés sans avoir rien aperçu, nous continuâmes notre route.

Le 5, au départ, le général nous prévint que, dans quelques heures, nous traverserions une plaine, où nous pourrions rencontrer la cavalerie de Silvera, général portugais ; qu’il était dès lors prudent de marcher serrés, pour pouvoir se former de suite en carré et résister à son choc. En effet, à la sortie d’un village, nous aperçûmes une grande plaine, précédée d’un ruisseau qu’on dut passer sur une seule planche, homme par homme. Le commandant, assez pauvre militaire, continua de marcher sans reformer son bataillon, en sorte que les hommes avançaient dans cette plaine isolément et en quelque sorte éparpillés. Quand le général s’en aperçut, il revint sur ses pas au galop ; bourra le chef de bataillon et les officiers de la manière la plus violente. Il était si colère qu’il ne pouvait plus parler. Je passai le ruisseau dans ce moment là. J’arrêtai les premiers hommes au-delà, et au fur et à mesure qu’ils arrivaient, je faisais mettre la baïonnette au fusil et former sur trois rangs. Le passage terminé, je me portai en avant dans cet ordre, et parfaitement serrés. Quand le général me vit arriver, il s’écria : « Enfin, voilà une compagnie qui connaît ses devoirs, qui comprend sa situation. Très bien, voltigeurs, très bien lieutenant Barrès. »

Le 7, dans la matinée, nous entrâmes dans un village d’Espagne, à notre grande satisfaction, car nous étions horriblement fatigués par ces six jours de marche forcée et maintenant il nous semblait que nous étions chez nous, malgré que le pays ne fût pas plus hospitalier. Le soir, nous n’étions plus qu’à trois lieues d’Almeida et cinq de Rodrigo. Malheureusement pour moi, dans la même nuit, j’acquis la certitude que j’étais empoigné par une violente fièvre.

Le 8 novembre, le matin, le général nous réunit pour nous faire ses adieux. Après quelques mots obligeants, dits assez froidement, il me prit à l’écart pour me demander les dernières notes que j’avais pu prendre, et ajouta tout bas : « Je vous recommanderai au ministre. » Il partit ensuite avec la cavalerie. En arrivant à Rodrigo, nous ne l’y trouvâmes plus ; il avait hâte d’arriver à Paris pour exposer à l’Empereur l’état où il avait laissé l’armée du Portugal et la nécessité qu’il y avait de lui envoyer un renfort.

Ainsi se termina une expédition pleine de dangers, sans avoir rencontré une seule fois l’ennemi, ni même reçu quelques coups de fusil, sinon celui dont j’ai parlé et qui aurait pu m’être fatal. Nous eûmes fort peu de malades, malgré les fatigues et l’assez mauvaise nourriture que nous prenions. Notre marche était si irrégulière qu’il aurait été très difficile à l’ennemi de nous poursuivre, car, semblables au lièvre chassé, nous changions plusieurs fois de direction dans la journée, pour rompre la piste de ceux qui nous auraient su en route. On dit, mais je ne l’ai pas vu, que les guides que l’on prenait étaient ensuite tués par les Hanovriens, lorsqu’ils arrivaient à la gauche de la colonne.

9 novembre. – Ce jour là et le suivant, je ne sortis point de mon logement, j’étais trop accablé par la fièvre pour m’occuper de service. La maladie étant bien caractérisée, et la guérison devant être longue, je me déterminai à entrer à l’hôpital de Rodrigo, malgré la répugnance que j’en avais. Je vendis alors mon mulet.

Entré à l’hôpital le 11, j’y restai quarante jours, sans éprouver un changement favorable à ma santé. Pensant peut-être que les médicaments n’y étaient pas bons, ou que l’air qu’on y respirait était insalubre, j’en sortis aussi malade, le 21 décembre, pour me faire traiter en ville à mes frais.

Le bataillon était parti depuis longtemps pour Almeida. Je me trouvai donc seul, à Rodrigo, avec un voltigeur qui sortait aussi de l’hôpital. Un des premiers jours de ma sortie, retenu au lit par la souffrance, je lui dis : « Tu m’as menacé un jour de me tuer, à la première occasion qui se présenterait ; tu m’en as menacé au Portugal, parce que j’exigeais que tu portes le fusil d’un camarade malade, eh bien ! tu peux le faire aujourd’hui sans crainte, car je ne me sens pas la force de me défendre. – Ah ! me répondit-il en rougissant, ce sont des choses que l’on dit, quand on est en colère, mais qu’on ne fait pas, à moins d’être un scélérat. »

J’avais entendu dire que le quinquina de première qualité, infusé dans du bon vin, était un excellent fébrifuge ; je me procurai l’un et l’autre, le jour même de ma sortie, et j’en fis immédiatement usage. Quelques jours après, je n’eus plus de fièvre, mais une très grande faiblesse que je ne pouvais pas réparer par une nourriture abondante et substantielle, crainte d’une rechute. Il n’y avait que le temps et beaucoup de ménagement qui pouvaient me rendre mes forces.

1er janvier. – Le premier jour de l’an 1811, comme je revenais de passer la soirée chez un capitaine de mes amis, blessé, mon soldat me dit : « Il y a un officier couché dans votre lit. » Je le blâmai de l’avoir permis. Il s’excusa, en disant que ce capitaine était trop fatigué pour aller faire changer son billet de logement, qu’il partait le lendemain au jour, que c’était un jeune officier, propre dans son extérieur, enfin qu’il l’avait prié si poliment de lui permettre de coucher à mes côtés qu’il ne s’était pas senti le courage ni la volonté de l’en empêcher. Après y avoir réfléchi, sachant qu’il n’y avait que ce seul lit et cette seule chambre dans la maison, je pensai à moi en pareille circonstance. Je me mis au lit à côté de cet inconnu. Au jour, il se leva bien doucement pour ne pas me réveiller, mais ayant ouvert les yeux, je reconnus un officier du 16ème léger avec qui j’avais servi, un bon camarade qui m’avait donné de grandes preuves de regrets, lorsque nous nous dîmes adieu à Belfort en 1808. Joie vive de part et d’autre, satisfaction de nous revoir, grâce à un hasard qui pourrait passer pour une rencontre de comédie.

Le 3 janvier, je me croyais assez bien rétabli pour pouvoir aller rejoindre ma compagnie ; mais la pluie et le froid de la journée me firent craindre le soir, à Galiégos, d’avoir encore commis une imprudence.

Le 4, quand je fus voir le capitaine à mon arrivée, à Almeida, il me dit : « Vous avez eu tort de venir, vous n’êtes pas encore rétabli. » Je l’assurai que je l’étais, mais mon physique et mes forces me démentaient.

Le lendemain, j’avais le délire ; on me porta dans un grenier qui servait d’hôpital. J’y restai trente-six jours entre la vie et la mort, sans connaissance, mais ayant conservé le sens de l’ouïe d’une manière remarquable. Aussi j’entendis, plusieurs matins de suite, le médecin dire : « Il n’y a plus de pouls, il n’en a pas pour longtemps. » Ou bien : « Il ne passera pas la journée. » J’en revins cependant, comme par miracle, tout le monde mourant autour de moi, grâce surtout à mon fort tempérament, car les soins et les remèdes qui me furent donnés furent trop insignifiants, s’ils ne furent pas mauvais. Pendant ma convalescence, le général Foy revint de Paris. Ayant su que j’étais à l’hôpital, il vint m’y voir. Cette bienveillante attention me toucha jusqu’aux larmes.

J’étais resté à Almeida ou à l’hôpital soixante-dix-huit jours, quand le 23 mars, le cadre du 4ème bataillon, qui rentrait en France, vînt à passer. En faisant partie, je dus partir avec lui. Je n’en fus pas fâché, ma santé demeurait trop délabrée pour que je regrettasse de ne pas être d’un cadre actif.

Le 27, par Ciudad-Rodrigo, Samonios et Malitra, nous arrivions à Salamanque, où nous apprîmes la naissance du roi de Rome. Nous y restâmes jusqu’au 8 avril. Le 11 avril, nous approchions de Valladolid, quand je commis encore une imprudence qui aurait pu m’être funeste. A la halte de Valdesillas, je rencontrai plusieurs officiers de la garde impériale, que j’avais connu quand j’y servais. Ils m’invitèrent à déjeuner, ce que j’acceptai avec plaisir, tout en leur disant que je n’avais que trois quarts d’heure à rester, pour ne pas me trouver seul sur la route. On causa beaucoup, et, quand je sortis de table, la colonne était partie. J’avais deux lieues à faire dans un pays désert, sillonné tous les jours par de nombreuses guérillas, qui avaient pour mission d’intercepter la route de Valladolid à Madrid et à Salamanque. Le danger était grave, la mort presque certaine, mais la pensée d’être contraint d’attendre, peut-être longtemps, un autre convoi pour rentrer en France me fit tout braver. Je partis, peu rassuré sur ma position. En route, je fus atteint par un gendarme à cheval, qui allait grand train. Je saisis la queue de son cheval, et je galopai avec lui, mais bientôt fatigué, je fus obligé d’abandonner. Cependant, je gagnais du terrain ; enfin, j’étais prêt d’atteindre la colonne, quand cinq ou six Espagnols à cheval se montrèrent sur ma gauche. Soit qu’ils ne me vissent point, soit pour tout autre motif, ils n’avançaient point. Je redoublais d’effort pour me tirer de leurs griffes, lorsque j’aperçus, derrière un petit bouquet de bois, cinq ou six cavaliers français qui venaient à ma rencontre. Le bon gendarme les avait prévenus du danger que je courais. Aussitôt l’officier d’arrière-garde avait fait rebrousser chemin à quelques cavaliers, pour me sauver, s’il était encore temps. Sans eux, j’étais occis : ces bandes cruelles ne faisaient pas de prisonniers. Je remerciai mes libérateurs, et après m’être un peu reposé, je continuai ma route avec eux jusqu’aux bords du Duero, où j’atteignis la colonne.

Le 12 avril, le maréchal du d’Istrie nous passa en revue et nous chargea de la conduite en France de 3500 prisonniers, venant de Badajoz. C’était une désagréable corvée, dont nous nous serions bien passés. A la visite que nous lui fîmes, il reconnut un capitaine du régiment, qui avait été fifre sous ses ordres en Egypte. « Ah, te voilà, mauvais sujet. » – « Merci, Monseigneur, je vois avec plaisir que vous vous rappelez de moi. » Le maréchal rit beaucoup, et lui dit ensuite : « Je t’attends pour dîner. »

Il y avait aussi, à cette présentation, un officier de nos amis, lieutenant au 70ème, que le maréchal reconnut, appelé Porret, que nous appelions, nous, « le sauveur de la France ». Il avait à Saint-Cloud, lors du 18 Brumaire, pris Bonaparte dans ses bras, pour le garantir des coups qu’on lui portait et le sortir de la salle du Conseil des Cinq-Cents. Cela lui valut le grade d’officier, une pension, le titre de chevalier, avec des armoiries, et bien des cadeaux de prix. C’était un excellent homme, peu instruit, mais bon camarade. Le maréchal le garda aussi à dîner, ainsi que quelques officiers supérieurs.

Depuis ce jour, j’ai eu souvent l’occasion de voir, à Paris, ce robuste grenadier de la garde du Directoire, qui se vit enlever sa pension privée par la Restauration, mais qui en fut dédommagé par le comte de Las-Cases. Las-Cases lui en fit une plus forte, réversible sur sa femme en cas de survie, du produit du legs que l’Empereur Napoléon lui avait attribué dans son fameux testament de Saint-Hélène.

Enfin le 27 avril au matin, nous passâmes la Bidassoa. Il serait difficile d’exprimer la joie qu’éprouvèrent tous ceux qui faisaient partie de cette immense colonne. Un hourra général retentit sur toute la ligne. Une fois le pont passé, nous n’avions plus à redouter les assassinats et la misère, ni la crainte de nous voir enlever nos prisonniers. J’étais si pauvre que je fus obligé d’emprunter de l’argent à mon capitaine, pour payer le premier repas que je prenais en France. Nous fîmes halte pour déjeuner à Saint-Jean-de-Luz.

J’étais resté dans la péninsule un an, trois mois et treize jours.

Détaché à l’île de Groix, Barrès est promu capitaine le 19 avril 1812. Il rejoint la Grande Armée, au début de 1813 ; et en qualité de capitaine des voltigeurs du 3ème bataillon de la 47ème, reprend pour la troisième fois, en avril, la route de l’Allemagne.

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