‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 32 sur 66 · Chapitre 29 LES DEUX BATAILLES DE BAUTZEN

Chapitre 29 LES DEUX BATAILLES DE BAUTZEN

Tous les préparatifs d’une bataille générale ayant été terminés le 19 au soir, nous en fûmes prévenus le 20 au matin. On se disposa pour cette grande journée. Vers dix heures, nous nous portâmes en avant, pour forcer le passage de la Sprée, ayant la ville de Bautzen située sur l’autre rive. Le passage ne pouvait s’exécuter, faute de ponts. On en établit sur des chevalets et, quand les rampes furent praticables, nous le franchîmes rapidement. Toutes les positions furent enlevées et nous laissâmes la ville derrière nous. A sept heures du soir, la bataille était gagnée, et les corps prenaient position pour passer la nuit en carré, car on craignait les surprises de la cavalerie.

Avant de passer la Sprée, le général Compans, commandant notre division, m’avait demandé quinze voltigeurs avec un sergent et un caporal. Il les conduisit lui-même au pied des murs de la ville, leur indiqua une brèche où ils pouvaient passer, leur dit de monter par là, de renverser tout ce qui leur ferait obstacle et de se porter ensuite à une porte qu’il leur indiqua pour l’ouvrir. Le sergent monte le premier, il est tué. Le caporal le remplace et donne la main aux voltigeurs pour les aider à monter. Ils font le coup de feu, perdent deux ou trois hommes, arrivent à la porte, l’ouvrent et donnent entrée à des troupes du 11ème corps qui attendaient au pied des murailles, ne pouvant pas les escalader, faute d’échelles. La ville prise, les voltigeurs vinrent me rejoindre. Un instant après, le général Compans arriva devant la compagnie. Il me dit : « Capitaine, vous allez faire sergent ce brave caporal, et caporal celui des voltigeurs qui a le plus d’instruction, car ils mériteraient tous des récompenses, ne faisant pas de différence entre eux. Si le sergent n’eût pas été tué, je l’aurais fait faire officier. Enfin, vous proposerez pour la décoration ce même caporal, et un des voltigeurs à votre choix. » Tout cela m’avait été dit à l’écart. J’étais éloigné du bataillon, me trouvant alors détaché avec une batterie d’artillerie pour sa garde. Je fis les deux promotions, ce qui n’était pas très régulier ; mais les ordres étaient impératifs, et le motif trop honorable pour que je ne les exécutasse pas sur le champ.

Dans la soirée, mon soldat de confiance m’apporta du pain, du saucisson, une bouteille de liqueurs et une botte de paille qu’il avait achetés à Bautzon. J’en fis part à mes deux officiers. Puis j’étendis ma botte de paille, derrière les faisceaux de la compagnie, dont un rang était debout et les deux autres couchés, et ainsi alternativement d’heure en heure. Tout cela fut reçu avec reconnaissance, car nous étions bien anéantis par la faim et la fatigue.

21 mai. – Avant le jour, on prit les armes, et plus tard on se porta au pied des collines qui se trouvaient de l’autre côté du ruisseau, où nous nous étions arrêtés la veille au soir. Dans l’ignorance de ce qui se passait, nous attendions l’ordre de nous porter en avant pour poursuivre l’ennemi ; mais la détonation de plusieurs centaines de canons et la vive fusillade qui se firent entendre sur toute la ligne de l’armée nous apprirent que ce que nous avions fait la veille, n’était que le prologue d’un sanglant drame qui allait se jouer en avant de nous par 350 000 hommes conviés à cette représentation.

L’Empereur étant arrivé, nous gravîmes sans résistance la colline qui était devant nous, et descendîmes dans la plaine opposée où nous vîmes l’armée russe couverte par des redoutes et des retranchements, dont tout son front était hérissé. Cette ligne retranchée se prolongeait, depuis les versants des montagnes de la Bohême, à gauche de l’ennemi, jusqu’à une ligne de mamelons à droite, perpendiculaire à la ligne de bataille. Notre corps d’armée était au centre ; il devait assez menacer la ligne retranchée ennemie pour donner à penser qu’on voulait la forcer, attirer toute son attention sur ce point et ainsi permettre aux corps d’armée, qui étaient aux extrémités, de la tourner et de faire tomber le front sans l’attaquer directement. A cet effet, plus de cent pièces de canons furent mises en batterie et tirèrent constamment, depuis neuf heures du matin, jusqu’à quatre heures du soir. Nous étions en carrés dans cette plaine, derrière les batteries, recevant tous les boulets qui leur étaient destinés. Nos rangs étaient ouverts, broyés, horriblement mutilés par cette masse incessante de projectiles qui nous arrivaient de ces diaboliques retranchements. Quelques giboulées de pluie qui obscurcissaient momentanément l’atmosphère nous laissaient quelques répits dont nous profitions pour nous coucher, mais ils étaient courts.

Enfin, vers quatre ou cinq heures, l’ordre arriva d’enlever à la baïonnette ces formidables redoutes, dont le feu n’était pas encore entièrement éteint. On commençait à former les colonnes d’attaque, lorsque la canonnade cessa tout à coup : l’ennemi nous abandonnait le champ de bataille, et se retirait en ordre. Nous le serrâmes de près, pendant une heure ou deux, et nous nous arrêtâmes enfin, harassés, mourants de faim, mais fiers de notre triomphe.

Je crois qu’il n’y a pas de plus beaux jours dans la vie que la soirée de celui où l’on vient de remporter une grande victoire. Si cette joie est un peu tempérée par les regrets que cause la perte de tant de bons et valeureux camarades, elle n’en est pas moins vive, enivrante. Nous nous réunîmes autour du général Joubert pour nous féliciter mutuellement du résultat de cette terrible journée. Une bouteille de rhum circula pour boire à la santé de l’Empereur. On était formé en cercle, et l’on causait gaiement, lorsqu’un boulet perdu arrive, en ricochant lentement, mais ayant encore assez de force pour couper un homme en deux, s’il l’eût rencontré. Prévenus à temps, nous l’évitâmes lestement, et personne ne fut atteint.

J’eus vingt et un hommes tués ou blessés dans les deux journées. Les blessures étaient horribles.

22 mai. – Nous prîmes position pour prendre part au combat de Reichenbach, qui eut lieu dans l’après-midi, mais nous ne donnâmes pas. Ce fut dans ce combat d’arrière-garde que le grand maréchal du palais Duroc, duc de Frioul, et le général du génie de la garde Kirgener furent tués par le même boulet. Le soir, à la lumière de notre bivouac, le commandant Fabre et moi, nous fîmes des mémoires de proposition, pour pourvoir aux places vacantes d’officiers et pour des décorations. Je n’oubliai pas d’y porter le sergent qui s’était si bien conduit à l’attaque de Bautzen, et un voltigeur que je choisis comme le plus méritant, parmi les douze qui restaient.

26 mai. – L’ennemi voulut nous défendre le passage de la Katsbach, près de Wüdschüs, en nous envoyant des boulets. Je fus envoyé en tirailleur, pour les chasser de la rive gauche et les suivre dans leur mouvement de retraite. Après une fusillade assez vive, où je perdis trois hommes, ils se retirèrent. Je les suivais de près et comptais passer la rivière après eux, mais je me trouvai devant un cours d’eau considérable, que je ne pus franchir. La nuit arrivait, le maréchal ne jugea pas à propos d’engager une affaire à une heure aussi avancée ; il me fit dire de bivouaquer un peu au-dessus du pont où j’étais et où je trouverais une route. Je m’y rendis ; je vis alors que l’obstacle qui m’avait arrêté était un amas d’eau artificiel, pour faire tourner un moulin.

26 mai. – Le matin, je pris la tête de la colonne et reçus directement les ordres du maréchal. Après deux heures de mouvement, le maréchal se décida à abandonner la vallée que nous suivions et se dirigea à gauche pour traverser la plaine d’Iauer. Il y eut quelques charges de cavalerie, qui furent repoussées, et on arriva ainsi sous les murs de la ville d’Iauer.

En traversant la ville, je butai contre un corps passablement gros, que je ramassai et emportai avec moi, ayant le pressentiment que ce pouvait être quelque chose de bon. En effet, c’était un énorme dindon, le plus gros que j’avais vu jusqu’alors. Plumé, vidé, troussé, renfermé dans une serviette et une musette de cavalerie, je l’annonçai à mes camarades, qui furent d’avis qu’on le mangerait le lendemain, tous ensembles, si, comme le bruit en courait, nous séjournions dans cette position.

Le 29, les officiers un peu cuisiniers se mirent à l’œuvre pour préparer le dîner projeté la veille ; les vivres ne manquaient pas, l’art n’y fit pas défaut. Nous fîmes, ce jour là, ce qui ne nous était pas arrivé depuis le passage du Rhin, un très bon repas, arrosé de vin de Moravie excellent, qu’on avait trouvé en ville. Les préparatifs, les difficultés à vaincre, le plaisir d’être réunis et de manger, tranquillement assis, les produits de nos connaissances culinaires, nous firent passer quelques heures agréables, moments rares à la guerre.

30 mai. – Nous restâmes à Eisendorf, qui est un village, près de Neumarckt, à attendre que fût signé l’armistice de Plessvitz, et le 6 juin commença notre mouvement rétrograde, pour aller occuper les positions que la Grande Armée devait prendre, pendant les cinquante jours de repos qui lui étaient accordés par l’armistice.

Le soir au bivouac, en avant de Neudorf, le voltigeur que j’avais proposé pour la décoration se rendit coupable de vol envers un de ses camarades. Soupçonné de ce crime, il fut fouillé, et trouvé nanti de l’objet volé. Les voltigeurs le saisirent, lui donnèrent la savate, et envoyèrent près de moi une députation pour qu’il fût chassé de la compagnie. J’étais retiré dans une maison à l’écart, ce qui fut cause que cette justice fut rendue à mon insu. Je m’y serais opposé, le vol, quoique prouvé, étant d’une très petite valeur. Mais le mal était fait, il fallait bien l’approuver tacitement, pour conserver dans la compagnie cette honorable susceptibilité. J’en rendis compte au commandant, et il fut convenu que si ce malheureux jeune homme était nommé légionnaire, son brevet serait renvoyé en expliquant les motifs.

7 juin. – Avant le départ de Neudorf, le général Joubert me donna l’ordre de me répandre, avec ma compagnie, dans tous les villages situés à une lieue et plus du flanc droit de la colonne, et d’enlever tous les bestiaux que je trouverais, pour les conduire à Gaadenberg, où je devais être rendu le 8 au soir.

Le 8, je rejoignis la division dans la soirée, longtemps après qu’elle avait établi ses bivouacs, avec quatre cents bœufs ou vaches, trois mille moutons, quelques chèvres, chevaux, etc. Le général Joubert fut enchanté de cette excursion ; le général Compans vint m’en faire compliment, et me dit de conduire mes prises au parc du corps d’armée. C’est tout ce que j’en eus, car si j’avais voulu faire de l’argent, je l’aurais pu sans difficulté, les propriétaires barons m’offrant de l’or pour leur laisser la moitié de ce que je leur prenais. Mais j’avais une mission de confiance à remplir, je le fis en conscience. Cependant, quand les voltigeurs m’amenaient des vaches appartenant à de pauvres gens qui venaient les réclamer, je les leur rendais. Dans une dépendance d’un très beau château, un général italien, un peu blessé, et qui s’y trouvait, voulut s’opposer à ma réquisition. « Je le veux bien, mon général, mais donnez-m’en l’ordre par écrit. » Il n’osa pas.

Le 10 juin ma compagnie eut pour quartier une très grosse ferme isolée, où elle fut bien établie. Nous commencions à avoir un très grand besoin de repos. L’armée était extrêmement affaiblie par les combats de tous les jours, par les marches et les maladies, par les nombreuses mutilations, par les facilités que l’ennemi avait de faire des prisonniers, les soldats cherchant les moyens de se faire prendre. Elle avait aussi un besoin pressant d’effets d’habillement de linge et de chaussures, tout était à réparer et en grande partie à renouveler. Dès le lendemain, j’organisai des ateliers de tailleurs et de cordonniers pour les réparations. Il fallut s’occuper de guérir les maladies de peau, débarrasser les pauvres jeunes soldats de la vermine qui les rongeait, donner des soins aux maladies légères, envoyer à l’hôpital de Buntzlau les hommes les plus gravement atteints. Il fallut aussi s’occuper de l’armement, de la buffleterie, des mille détails qu’exige l’administration d’une compagnie.

Mon sous-lieutenant blessé à Lutzen m’ayant rejoint, j’avais trois officiers avec moi. Nous couchions tous quatre dans une petite chambre, sur de la paille, mais cela valait mieux que le meilleur bivouac, car nous étions à couvert. Il y avait quarante-quatre nuits que je dormais à la belle étoile.

Le 15 juin, le commandant reçut huit nominations de chevalier de la Légion d’honneur dont deux pour ma compagnie. Celle du voltigeur chassé de la compagnie était de ce nombre. Le même jour, elle fut renvoyée au général de brigade, accompagnée d’un rapport motivé. Le 17, un décret spécial, daté de Dresde, annulait cette nomination. La proposition, la nomination et l’annulation ne furent pas connues du malheureux intéressé, ni d’aucun des officiers du bataillon.

Peu de jours après notre établissement dans ce village d’Ober-Thomaswald, un jeune parent, que j’avais amené de chez moi, après avoir montré beaucoup d’énergie et de courage dans cette guerre qui en exigeait plus que d’ordinaire, tomba malade. Je le gardai quelque temps près de moi, puis, son état s’aggravant, je le fis conduire à l’hôpital de Buntzlau, où il succomba. Cette mort me fut douloureuse et me fit bien regretter de l’avoir pris avec moi.

Pendant l’armistice, le maréchal se fit présenter tous les hommes mutilés, le nombre en était très grand. C’était vraiment affligeant. Il y en avait plus de vingt mille dans le bataillon, et peut-être plus de 15 000 dans toute l’armée. Ils furent renvoyés sur les derrières, pour travailler aux fortifications, conduire les charrois, etc. Quand M. Larrey, chirurgien en chef de l’armée, assurait l’Empereur que le fait était faux, il le trompait sciemment. Il n’y avait pas un officier dans l’armée qui en doutât, car cela se passait pour ainsi dire sous leurs yeux. Cette déplorable monomanie datait déjà depuis longtemps, mais elle fut bien plus pratiquée dans cette terrible campagne. C’était un précurseur de nos futurs désastres.

18 juillet. – L’armistice, qui devait finir le 20 juillet, fut prolongé jusqu’au 15 août. La fête de l’Empereur qui se célébrait ordinairement le 15 août fut rapprochée de cinq jours et fixée au 10. Pour lui donner tout l’éclat convenable, pour imposer à cette grande solennité un caractère en rapport avec les circonstances extraordinaires où la France et l’armée se trouvaient, de grands préparatifs furent faits à tous les quartiers généraux et dans tous les cantonnements.

Le 10 août, le corps d’armée se réunit dans une vaste plaine et fut passé en revue par son chef, le maréchal duc de Raguse, qui, en grand costume, manteau, chapeau à la Henri IV, et bâton de maréchal à la main, passa devant le front de bandière de chaque corps. Après la revue, il y eut quelques grandes manœuvres et défilé général. Le corps d’armée, composé de trois divisions (Compans, Bonnet et Friederich), était remarquablement beau et plein d’enthousiasme. Sa force était de 27 000 hommes et de 82 pièces de canons.

Après la revue, tous les officiers de la division se réunirent à Guadenberg pour assister à un grand dîner que le général de division donna dans le beau temple des protestants. On servit, sur un immense fer à cheval, trois chevreuils rôtis, entiers, se tenant sur les quatre jambes. Les amateurs de venaison bien faisandée purent se régaler, car ils empestaient la salle du festin.

Dans la soirée, on se rendit au quartier général, où des jeux de toute espèce furent en activité. Ce fut une belle journée, que de bien mauvaises devaient suivre.

Dans le village d’Ober-Thomaswald, où je restai soixante-neuf jours, j’ai vu, pour la première et dernière fois une espèce de rosier, dont le bois et la feuille sentaient la rose, comme la fleur elle-même, qui était fort belle.

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