Chapitre 30 DRESDE
Reprise des hostilités. Au bivouac, près de Gnadenberg, faisant face à la Bohême, pour couvrir notre flanc droit, menacé par les Autrichiens qui venaient de se joindre à la coalition. Cette guerre du beau-père contre le gendre surprit autant qu’elle indigna l’armée. Ce nouvel ennemi sur les bras, sans en compter bien d’autres qu’on nous annonçait, firent prévoir des événements dont beaucoup de nous ne devaient pas voir la fin. Mais nous étions confiants dans le génie de l’Empereur, dans nos succès antérieurs. Et cette présomption que rien ne pouvait nous abattre nous rassura sur l’issue de cette guerre.
26 août. – Au bivouac, à deux lieues avant d’arriver à Dresde. La pluie tomba par torrent toute la journée. La route était couverte de troupes qui se rendaient aussi à Dresde. Le canon qui se faisait fortement entendre dans cette direction, le passage continuel d’aides de camp et d’ordonnances, l’agitation qu’on remarquait sur toutes les figures annonçaient de grands événements. Le bivouac fut triste, pénible, tout à fait misérable.
27 août. – Nous partîmes de notre position avant le jour, mais la route était si embarrassée de fantassins, de cavaliers, de canons, qu’à midi nous étions dans les rues de Dresde sans pouvoir déboucher dans la plaine. La pluie était aussi forte que la veille. Les détonations d’une immense artillerie nous assourdissaient. Enfin, nous arrivâmes sur le champ de bataille et nous fûmes mis en ligne, mais déjà la victoire était restée à nos aigles. Ce qui restait à faire se réduisait à profiter de cet éclatant succès. On poursuivit un peu l’ennemi ; le terrain était trop détrempé pour qu’on pût avancer vite et lui faire beaucoup de mal : la nuit arriva, quand l’action s’engageait avec notre division.
Au bivouac dans la boue et sur le champ de bataille.
28 août. – A la poursuite de l’ennemi dès le jour. Nous l’abordâmes plusieurs fois, mais sans engagement sérieux : il ne tenait pas. Sur les dernières hauteurs qui entourent Dresde, le général m’envoya fouiller un village que nous laissions à notre droite, dans la vallée de Plauen, et dans lequel on lui avait signalé beaucoup d’Autrichiens. Je m’y rendis avec ma compagnie, appuyée par celle des grenadiers, qui devait rester en réserve. Sur la hauteur, après un échange insignifiant de coups de fusil, je fis plus de cinq cent cinquante prisonniers, qui se rendirent plutôt qu’ils ne se défendirent. D’après leurs dires, je pouvais en faire trois à quatre mille en continuant ma course dans le fond de la vallée, et y trouver même beaucoup de canons et de bagages, mais je reçus l’ordre de rentrer, le corps d’armée devant se porter plus à gauche, où l’arrière-garde russe s’obstinait à défendre un défilé difficile. Sa résistance ne cessa qu’avec le jour.
Nous bivouaquâmes de l’autre côté de la grande forêt, et près de la petite ville de Dippoldwalde, dans la vallée de Plauen. En général, les Autrichiens ne faisaient aucune résistance, mais les Russes étaient plus opiniâtres que jamais. La bataille de Dresde avait détruit l’armée autrichienne, et fort peu entamé les autres alliés.
Je n’eus que deux hommes blessés dans cette journée, où nous apprîmes, dès le matin, la mort du général Moreau, qui était venu se faire tuer dans les rangs de l’armée russe ? Ce fut une punition du ciel.
30 août. – Combat de Zinwald. Je ne suis pas très sûr de ce nom, l’ayant pris sur une carte dont j’étais pourvu, mais n’ayant personne pour m’indiquer si je ne commettais pas d’erreur de lieu. Ce combat fut très honorable pour ma compagnie, qui, de l’aveu du général Joubert, avait fait plus, à elle seule, que tous les autres tirailleurs de la division. Le récit de ce combat serait intéressant à écrire, mais demanderait de trop longues descriptions. Après avoir enlevé la position, nous jetâmes l’ennemi en désordre dans la forêt de Lœplitz, et nous y bivouaquâmes. J’avais eu huit hommes tués ou blessés, et moi-même, je reçus un coup de lance de cosaque, qui heureusement ne fit que m’effleurer l’épaule droite. Huit jours après, la compagnie reçut deux décorations, pour sa belle conduite dans cette journée.
Nous étions depuis deux jours au milieu des forêts impénétrables de la Bohême, et parfois, dans des gorges d’une profondeur et d’une sauvagerie remplies de terreur.
31 août. – Presque au jour, les Russes nous attaquèrent avec une violence qui nous surprit et qui contrastait avec leur conduite des jours précédents. D’abord vainqueur, nous les repoussâmes plus loin qu’ils ne se trouvaient le matin, jusqu’en vue de Lœplitz. Ramenés à notre tour, jusqu’à notre première position, nous y restâmes malgré tous les efforts qu’ils firent pour nous en chasser. Toute la division se battait en tirailleurs, sauf quelques réserves destinées à relever les compagnies trop fatiguées. A quatre heures du soir, je me retirai un instant du combat pour nettoyer mes armes ; elles étaient si encrassées que les balles n’entraient plus dans le canon. Je rentrai de nouveau en ligne jusqu’à la nuit.
Nous bivouaquâmes sur le même terrain de la veille, cruellement maltraités. Le bataillon avait eu plusieurs officiers tués ou blessés et près du tiers de ses soldats. Je comptais un officier et vingt-cinq hommes de moins dans mes rangs. Dans le milieu de la nuit, nous reçûmes l’ordre de faire de grands feux (le bois ne manquait pas) et de nous retirer ensuite en silence, sans tambours ni trompettes, par le même chemin que nous avions suivi les jours précédents.
La marche fut lente, dangereuse, dans ces chemins affreux où l’on ne voyait rien. A l’aube, du jour, nous arrivâmes sur le terrain de combat du 30. Nous y restâmes quelques instants, pour nous organiser et nous reposer, car nous en avions grand besoin.
C’est alors que nous apprîmes que le général Vandamme, commandant le 1er corps d’armée, avait été complètement battu le 30, à Culm, pas bien loin de nous, sur notre gauche, mais si profondément séparé par des gorges affreuses et des bois si touffus, qu’on n’aurait pas pu lui porter secours. Cela nous expliqua l’acharnement du combat de la veille et notre mouvement de retraite.
2 septembre. – Depuis six jours, nous étions sans vivres. Je ne mangeai guère autre chose que des fraises et des myrtilles, qu’on trouvait abondamment dans les bois. Enfin, la cantinière de la compagnie, sur la voiture de laquelle j’avais des vivres, nous rejoignit. Cette misérable femme nous avait abandonnés, quand elle avait vu que nous entrions dans un pays si sauvage.
4 septembre. – Un décret de ce jour ordonne que sur dix hommes trouvés hors de leur corps, il en serait fusillé un. Cette mesure indique suffisamment combien la démoralisation est répandue dans l’armée.
10 septembre. – Au camp de baraque, devant Dresde, nous avons un repos de trois jours. Il me rétablit complètement. J’avais été bien mal, sans lâcher pied. Il fit aussi beaucoup de bien à l’armée qui, depuis vingt-quatre jours, était sur les chemins, de l’aube à la nuit.
Le 13, à Grossen-Hayn il se passa un événement qui me navra le cœur. Un pauvre soldat avait été condamné à mort pour un crime ou délit assez insignifiant. Conduit sur le terrain pour être fusillé et après avoir entendu la lecture de son jugement, il cria grâce et s’enfuit à toutes jambes. Il fut poursuivi à coups de fusil, et finit par être atteint. Une fois tombé, on l’acheva.
27 septembre. – Dans la nuit, on fut instruit que la cavalerie ennemie approchait et se disposait à attaquer la nôtre, qui, composée de jeunes soldats, n’était pas en mesure de pouvoir lui résister. Notre bataillon partit le premier pour prendre position à l’entrée d’un défilé, afin de protéger la retraite de la cavalerie. Je fus placé dans le cimetière d’un village que la route traversait. Je fis cacher mes hommes, et leur donnai la consigne de ne faire feu sur les cosaques que quand notre cavalerie serait entrée dans le village. Peu de temps après, je vis arriver notre mauvaise cavalerie dans un désordre effroyable, suivie d’une immense nuée de cosaques. Quand elle fut à peu près toute passée, je fis faire feu, ce fut alors au tour des cosaques à fuir. Quelle raclée ils reçurent, avec quelle vitesse ils disparurent !
Une fois éloignés, je rejoignis mon bataillon qui était de l’autre côté du ravin. On rallia la cavalerie et une fois organisée, on se remit en marche, mais une demi-heure après, elle était encore en déroute et s’était laissé prendre deux pièces de canon. Le bataillon tout entier partit au pas de charge et les reprit. Dans cette position, le bon colonel Boudinhox, commandant un régiment provisoire de dragons, vint me voir et m’offrir ses services. Il était navré de commander de si mauvais cavaliers.
Je fus ensuite envoyé par le duc de Raguse sur une hauteur, pour garder le débouché de deux chemins, avec ordre de ne quitter cette position que quand il n’y aurait plus de nos gens dans la plaine, et de faire ensuite l’extrême arrière-garde. Je marchai au hasard, une partie de la nuit, pour rejoindre le corps d’armée, que je trouvai près de l’Elbe, en face de Meissen, où nous bivouaquâmes. Je fus bien heureux de n’avoir pas été enlevé par les cosaques, dans l’abandon où l’on m’avait laissé, car, à moins de me jeter dans les bois et de marcher à l’aventure dans un pays que je ne connaissais pas, je n’aurais pas pu résister longtemps à de nombreuses charges réitérées.
28 septembre. – Nous descendîmes la rive gauche de l’Elbe. A une lieue au-dessous de Meissen, à un endroit où le fleuve est resserré entre deux chaînes de collines assez élevées, nous fûmes horriblement canonnés par quinze ou vingt pièces de canon placées sur une hauteur de la rive droite, tirant à plein fouet des boulets et de la mitraille, avec d’autant plus de succès qu’on ne leur ripostait pas. Ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était d’accélérer le pas, pour se trouver, le plus vite possible, hors d’atteinte des projectiles ; la cavalerie put le faire rapidement, mais nous, ce n’était pas aussi facile. Nous laissâmes sur le terrain plus de trente morts, indépendamment d’une vingtaine de blessés, dont deux officiers que nous enlevâmes. Nous fîmes pendant quelque temps le coup de fusil, pour faire éloigner les pièces, mais ce fut sans succès. Nous restâmes à peu près un quart d’heure sous les coups de cette incessante canonnade.
Le soir, nous avons logé à Riesa, sur les bords de l’Elbe, c’est le premier logement que nous faisions depuis le 17 août…
8 octobre. – Nous étions au bivouac, sous les murs de Torgau, sur l’Elbe. Le 9 au matin, le comte de Narbonne, aide de camp de l’Empereur, et gouverneur de Torgau vint nous passer en revue et nous pria de le dégager un peu. Il y eut alors un combat, qu’on pourrait considérer comme une petite bataille en miniature, entre les glacis de la place et les blockhaus construits par les troupes du blocus. Trop faible pour tenir la campagne, l’ennemi chercha à nous attirer vers ses retranchements pour nous accabler de sa grosse artillerie, mais, à notre tour, nous n’étions pas assez nombreux pour tenter l’attaque de ces nombreuses positions aussi bien armées ; en sorte que la journée se passa en démonstrations de part et d’autre sans engagement très vif. Toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, furent en action, sans éprouver beaucoup de pertes. Ma compagnie jouait le rôle d’éclaireurs. Mais l’entreprise était au dessus de nos forces.
Le 12 octobre, nous sommes passés sur la rive droite de l’Elbe à Vittemberg, et je commençai l’affaire sur l’ordre du général Chastel, commandant une brigade de cavalerie du corps d’armée du général Regnier. Ce combat (combat de Coswick) fut heureux et brillant. On y prit beaucoup de prisonniers, de bagages, et l’on fit un grand chemin en courant, car l’ennemi fut mis en déroute dès le commencement de l’affaire. Nous avons bivouaqué à deux lieues en avant du champ de bataille. Nous étions très fatigués, parce que nous avions voulu rivaliser de vitesse avec la cavalerie.
Le 13, nous avons poursuivi l’ennemi jusqu’en face d’Ackern. Il y eut dans la journée plusieurs charges de cavalerie très heureuses sur l’arrière-garde ennemie. Nous allions à marche forcée. Dans la journée, nous fîmes halte dans la jolie petite ville de Roslau. Pour avoir un bon déjeuner, mes camarades dirent au propriétaire de la maison où nous étions entrés militairement, que j’étais général et qu’eux étaient mon état-major. Je devais cet honneur à un large galon d’or que j’avais à mon pantalon, et à un manteau à collet qui cachait mes épaulettes. Dans la soirée, une terrible canonnade nous enleva plusieurs hommes. La nuit arrivée, nous revînmes à marche forcée coucher à Coswick. Il était quatre heures du matin.
Le 14, dans la matinée, nous repassâmes l’Elbe à Vittemberg, et fûmes établir notre bivouac près de Daben, petite ville. Nous marchions fort vite, les cosaques nous entouraient et s’ouvraient pour nous laisser passer. Ils nous enlevèrent beaucoup de traînards.
Le 15, nous avons bivouaqué près de Leipsick. Même accélération de marche que la veille, et même entourage de cosaques. Après nous, le passage était fermé, et toute communication avec les derrières interceptée.
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