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Chapitre 32 SIEGE DE MAYENCE

Le bivouac commença le 4 janvier et ne finit que le 4 mai.

Les deux bataillons du régiment furent laissés dans le faubourg de la Weisnau, pour le défendre et faire le service de cette partie de la ville. C’est un faubourg sur la route d’Oppenheim, le long du Rhin, au-dessous d’une espèce de camp retranché dont nous avions la garde. Le service était rigoureux, surtout les rondes de nuit, qui se renouvelaient souvent, à cause de la désertion générale des soldats hollandais, belges, rhénans et même piémontais. Le froid fut très dur, cette année ; le Rhin gela complètement, à pouvoir passer en voiture sur la glace ; on allait à pied au fort de Cassel. Cette circonstance fit encore redoubler la surveillance des postes, car l’ennemi pouvait en profiter et achever la défection commencée. Pendant les deux mois que nous restâmes dans ce faubourg, nous eûmes quelques combats à soutenir contre les troupes du blocus, qui étaient peu dangereuses, car c’étaient en général des conscrits levés de la veille ; mais nous étions si faibles, si accablés par la fièvre typhoïde, que nous ne valions guère mieux que les assiégeants.

Une grande calamité avait frappé notre malheureuse garnison et les habitants de la ville. Pendant plus de deux mois, la mort sévit avec tant de violence qu’on ne pouvait pas suffire à enlever les victimes de cette horrible maladie. Les pestes d’Asie, la fièvre jaune des colonies ne firent pas autant de dégâts que le typhus dans Mayence. On estime qu’il mourut 30 000 militaires ou habitants. On faisait des fosses qui contenaient jusqu’à 1 500 cadavres, qu’on brûlait avec de la chaux. Nous perdîmes nos trois chirurgiens, trois officiers de voltigeurs, cinq ou six autres des compagnies du centre et la moitié de nos soldats. (C’est ainsi que nous fûmes plus faibles à notre départ de Mayence que lorsque nous avions passé le Rhin au retour de Leipsick, malgré les nombreuses recrues reçues avant le blocus.) Le préfet, le fameux Jean Bon Saint-André, plusieurs généraux, et beaucoup de personnages haut placés succombèrent.

Au retour du beau temps, nous rentrâmes en ville, ce qui nous plut très fort, ayant été fort mal, pendant ces deux mois, dans ce faubourg ruiné. Avec mars et la douce chaleur du printemps, revinrent la santé, la gaieté et les décevantes espérances. On forma un Conseil d’administration des convalescents, sous la présidence du colonel Follard, qui eut pleins pouvoirs du général en chef pour tout accorder dans l’intérêt des militaires, qui seraient envoyés au dépôt des convalescents. J’étais le deuxième membre et le plus actif, puisque j’étais chargé de l’exécution de tout ce qui avait été délibéré et adopté dans la séance du Conseil, qui se tenait le matin de chaque jour. J’avais plus de quarante officiers sous mes ordres, un pour chaque corps ou portion de corps. Ce Conseil commença ses opérations le 1er mars, et ne les cessa que vers la fin d’avril, lorsque la maladie eut tout à fait disparue. Il s’assemblait tous les jours, et resta souvent en permanence. Son action sauva bien des malades d’une mort inévitable. Ma coopération y contribua un peu, car, ainsi que je l’ai dit plus haut, j’étais toujours là pour veiller à l’exécution des mesures ordonnées et suppléer aux insuffisances.

Les misères du blocus, sous le rapport alimentaire, ne furent pas très rigoureuses. Si on excepte la viande de boucherie, qui manqua totalement, dès les premiers jours, le pain, les légumes secs, les salaisons, furent distribués assez régulièrement et en quantité suffisante, d’après les règles en usage dans les places assiégées. La viande de bœuf fut remplacée par celle de cheval. Un de mes officiers, chargé des distributions, ne m’en laissa pas manquer. On donnait aussi un peu de vin, d’eau-de-vie, de la morue, des harengs secs, etc. On pouvait, en payant un peu cher, trouver à dîner dans les hôtels, mais quels dîners ! Malgré ces privations et la mortalité qui était effrayante, les cafés, les théâtres, les concerts, les bals étaient très suivis. Le spectacle était très bon, malgré la mort de plusieurs acteurs. J’y allais souvent, pour chasser les préoccupations du moment.

Le 11 avril, nous apprîmes les événements de Paris, et successivement, tous ceux qui en furent la suite. Cette foudroyante nouvelle nous fut communiquée officiellement par le général Sémélé, qui avait réuni à la Weisnau les officiers de sa division pour leur en faire part. Tous les officiers, à peu près, versèrent des larmes de rage et de douleur, à la lecture de cette accablante fin de notre héroïque lutte avec l’Europe entière. On se retira morne, silencieux, dévorant intérieurement les souffrances morales que causaient des événements qui nous avaient semblé ne devoir jamais se réaliser. Avant d’entrer en ville, je fus accosté par mon chef de bataillon, le commandant D…, qui n’avait pas pu s’éloigner de Mayence, comme il en avait le projet.

– Mon Dieu, lui dis-je, que va devenir la France, si elle tombe au pouvoir des bourbons (que je croyais tous morts depuis longtemps) ? Que vont devenir nos institutions, ceux qui les ont fondées, les acquéreurs de biens nationaux, etc ?

– Mon cher capitaine, me répondit-il avec vivacité, vous ressemblez à tous les officiers que nous venons de voir et d’entendre : vous vous figurez que les Bourbons, que vous ne connaissez que d’après les horreurs qu’on a dites d’eux pendant la Révolution, sont des tyrans et des imbéciles. Rassurez-vous sur l’avenir de la France. Elle sera plus heureuse, sous leur sceptre paternel, que sous la verge de fer de cet aventurier qu’on va chasser, s’il ne l’est déjà.

Je m’éloignai furieux, après lui avoir dit :

– Vous pensiez différemment il y a trois mois.

Je suffoquais de douleur et de honte pour mon pays.

Le 21 avril, nous arborâmes le drapeau blanc et prîmes la cocarde de la vieille monarchie. Le même jour, les officiers durent remettre individuellement un acte d’adhésion au nouvel ordre de choses. Dès ce moment, les relations avec l’extérieur furent permises, et les communications avec les ennemis, qu’on appelait nos alliés, autorisées. Déjà, beaucoup d’officiers généraux et supérieurs étaient partis pour Paris, pour aller saluer les nouveaux astres ; cet empressement devint plus vif après la cérémonie de la reconnaissance du drapeau. La cocarde tricolore fut quittée avec douleur, et la cocarde blanche arborée avec un serrement de cœur. La veille de ce jour, avant que l’ordre en fût donné, je vis un colonel en second des gardes d’honneur avec une cocarde blanche. Je dis tout haut aux officiers qui se trouvaient avec moi : « Tiens, voilà une cocarde blanche ! » Le colonel en colère marcha sur moi, en me disant : « Eh bien ! monsieur, qu’avez-vous à dire sur le compte de cette cocarde ? » Je lui répondis froidement : « C’est la première que je vois de ma vie. » Il se retira sans rien ajouter, mais visiblement courroucé de mon exclamation. (Il devint pair de France sous la Restauration. C’était le marquis de Pange. Je l’ai beaucoup connu par la suite, quand il commandait le département de la Meurthe, et nous riions de ce souvenir.)

L’ordre arriva de remettre au prince de Saxe-Cobourg, qui commandait les troupes du blocus, la célèbre et forte place de Mayence, avec son immense matériel. Nous en sortîmes en vertu de la convention spoliatrice du 23 avril, que reportait la France à ses anciennes limites. Que de pertes nous fîmes dans un seul jour ! Quels regrets amers nous causa cet abandon !

Les derniers jours furent passablement désordonnés. Les soldats, satisfaits de partir et tenant peu à la conservation des choses qu’ils étaient obligés d’abandonner aux étrangers, commirent beaucoup de dégâts, enlevèrent ce qu’ils purent pour le vendre aux juifs, brûlèrent la poudre des batteries, pillèrent l’arsenal, etc. Les officiers ne firent rien pour arrêter ces désordres, parce qu’ils partageaient le mécontentement des soldats, qui étaient indignés contre les habitants, qui mutilaient les aigles des établissements publics ou manifestaient publiquement la joie qu’ils éprouvaient de nous voir partir. J’eus l’occasion de dire à quelques bourgeois que je connaissais : « Vous voyez notre départ avec plaisir. Avant un mois vous regretterez notre puissance et nos institutions. »

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