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Chapitre 31 LE DESASTRE DE LEIPSICK

Bataille de Wackau : – Dans les premières heures de la matinée, nous traversâmes un faubourg de Leipsick, ayant la ville à notre droite, pour nous diriger sur le village de Holzhausen, où nous avions l’ordre de nous rendre. A peine y étions-nous arrivés que les mille canons qui étaient en batterie éclatèrent en même temps. Toutes les armées du nord de l’Europe s’étaient donné rendez-vous sur le terrain qui entourait Leipsick.

Un général du 11ème corps d’armée nous donna l’ordre de nous porter en avant, vers un bois assez étendu, et d’en déloger l’ennemi. Nous nous trouvions à l’extrême gauche de l’armée. Le bois fut attaqué par les six compagnies, en six endroits différents ; par mon rang de bataille, je me trouvai le plus éloigné. Entré de suite en tirailleurs, je débusquai assez vivement les Croates autrichiens que j’y rencontrai, mais à mesure que j’avançais, je trouvais plus de résistance, et quand mon feu était vif, on criait très distinctement : « Ne tirez pas, nous sommes Français. » Quand je faisais cesser le feu, on tirait alors sur nous. Le bois était très épais ; c’était un taillis fourré où l’on ne distinguait rien à dix pas. Ne sachant plus à qui j’avais affaire, ne comprenant rien à cette défense de faire feu, et criblé en même temps de balles, j’avançais seul, avec quelque précaution, vers le lieu d’où partaient ces voix françaises ; je vis derrière un massif un bataillon de Croates, qui fit feu sur moi. Mais j’avais eu le temps de me jeter à plat ventre, en sorte que je ne fus pas atteint. Je criai à mes voltigeurs d’avancer, et une fois entouré par eux, je fis sonner la charge. Alors on avança avec plus de confiance, sans plus s’occuper des cris : « Ne tirez pas ! » car il était visible que c’était nos soldats prisonniers qu’on obligeait à parler ainsi. Cependant une fois on m’appela par mon nom en criant : « A moi, Barrès, à mon secours ! » Nous accélérâmes le pas, et je repris un capitaine du bataillon avec quelques Croates.

Enfin je sortis du bois, chassant devant moi une centaine d’ennemis, qui fuyaient à toutes jambes à travers une plaine qui se présenta à nous après cette épaisse broussaille. Point d’ennemis à notre gauche, rien dans la plaine, et bien loin sur ma droite l’enfer déchaîné : tous les efforts et tous les effets d’une grande bataille. Après avoir rallié tous mes voltigeurs, je marchai sur le village de Klein-Possna, occupé par des Autrichiens et des cosaques, qui se retirèrent après une fusillade de moins d’un quart d’heure. Enhardi par ce succès, je dépassai le village, à la suite de ceux que je venais d’en faire sortir, et vis de l’autre côté, sur la lisière d’un bois, pas mal d’ennemis. Je fus obligé de m’arrêter et de me tenir sur la défensive. Je fis alors fouiller le village par quelques hommes, pour faire des vivres, et j’attendis la nuit, qui approchait, pour me retirer.

Mes hommes rentrés, je marchai par ma droite vers le point où l’on se battait et m’installai à l’entrée du village, dans un pré clos de haies, à l’embranchement de deux chemins. J’avais choisi ce lieu, parce qu’il me mettait à l’abri d’une surprise de nuit, et je pensais que le bataillon viendrait peut-être dans cette direction. Depuis le matin, je ne savais pas où il pouvait être. J’avais combattu toute la journée isolément et pour mon compte, sans avoir vu un seul chef. Avant que la nuit fût tout à fait venue, le général de division Gérard, du 15ème corps, vint à mon bivouac. Je lui rendis compte de ce que j’avais fait, et des motifs qui m’avaient fait prendre cette position. Il m’approuva, et me dit d’y rester. Je lui demandai le résultat de la bataille. Il me répondit : « Vous voyez que nous sommes vainqueurs ici ; je ne sais pas ce qui se passe ailleurs. »

Cette journée m’avait coûté huit hommes blessés, dont un officier. Je fondais tous les jours.

La nuit venue, la cavalerie de cette partie de l’armée vint occuper le village que j’avais pris. Quelques heures après, lorsque le calme le plus parfait semblait régner dans les deux armées, une vive canonnade se fit entendre et porta l’effroi chez des hommes se reposant avec douceur des dures fatigues de la journée. Brusquement éveillés par le bruit et par un obus qui me brisa trois fusils, les hommes, transis de froid et sous le coup d’une impression aussi inattendue, coururent à leur armes. De son côté, la cavalerie en fit autant, en sorte que cette nuit, que l’on avait tant désirée, se passa dans les alarmes et les dangers. Cela n’eut pas de suites, mais les hommes et les chevaux avaient perdu ce sommeil réparateur si nécessaire dans de semblables circonstances. C’était sans doute un déserteur, ou un prisonnier de guerre d’un esprit faible, qui avait indiqué le village où s’était retirée notre cavalerie. En envoyant des obus, l’ennemi voulait l’incendier et faire périr nos chevaux dans les flammes.

Dès le point du jour, j’envoyai des sous-officiers sur les derrières pour chercher le bataillon, mais ils ne le trouvèrent pas. Plus tard je vis passer le général Reisat à la tête de sa brigade de cavalerie. Je lui demandai des nouvelles du bataillon. Il ne put m’en donner. Je lui exposai mon embarras et mes inquiétudes sur le compte de mes camarades ; il me dit : « Venez avec moi. – Merci, mon général, si la bataille recommençait pendant que je serais dans la plaine, je serais broyé entre tant de chevaux. Je me tirerai mieux d’affaire, avec mes quarante hommes isolés. » Il rit de mon observation et l’approuva.

Enfin, dans la journée, j’appris que le bataillon était à Holzhausen depuis la veille au soir. Je m’y rendis ; on fut bien surpris de me revoir, car on nous croyait tous prisonniers. La journée se passa en concentration de troupes et dispositions préparatoires pour la bataille du lendemain, qui devait décider la question restée indécise la veille.

18 octobre. – La matinée de cette journée, fatale à nos armes, fut calme. Près de 300 000 hommes sur le point de s’entr’égorger attendaient sous les armes que le signal fût donné. Avant que l’action s’engageât, le major Fabre, notre chef de bataillon, promu à ce grade depuis moins d’un mois (mais resté à notre tête jusqu’à ce qu’un chef de bataillon fût venu le remplacer), réunit les officiers pour leur demander s’il n’était pas plus convenable d’aller combattre dans les rangs du 6ème corps, auquel nous appartenions et où nous étions connus des généraux, que de rester au 11ème, auquel nous nous trouvions attachés sans savoir pourquoi, et où personne ne faisait attention à nous. Tous les officiers furent de cet avis, et nous quittâmes aussitôt cette partie du champ de bataille, pour nous porter de l’autre côté de la Parthe, sur la route de Duben, par où nous étions arrivés le 16 au matin et où se trouvait le 6ème corps. Dans cette marche, nous trouvâmes la garde impériale qui était en réserve, prête à se porter partout où sa présence deviendrait nécessaire.

Arrivés à ce point, la bataille commença. Le cercle du combat s’était rétréci ; nous étions dans un centre de feu, car partout, sur tous les points, dans toutes les directions, on se battait. Au passage de la Parthe, l’armée saxonne passa à l’ennemi sous nos yeux. Ceux des Saxons qui se trouvaient de ce côté-ci de la rivière ne purent exécuter assez tôt leur mouvement de désertion. Ils furent arrêtés et envoyés sur les derrières. Un maréchal des logis d’artillerie, traversant nos rangs à la suite de sa batterie, criait à tue-tête : « Paris, Paris ! » Un sergent du bataillon, indigné comme toute l’armée de cette lâche désertion et de son insolence, lui répondit : « Dresde, Dresde ! » et l’étendit mort à ses pieds d’un coup de fusil.

Peu de minutes après, nous arrivâmes sur le terrain où se trouvait le débris du 6ème corps, qui avait été anéanti le 16. Il était dans le beau village de Schönefeld, luttant corps à corps avec les Suédois, au milieu des flammes et des décombres. La 1ère division, dont nous faisions partie, était à droite, hors du village, contenant l’artillerie, qui foudroyait les masses ennemies, à mesure que celles-ci approchaient pour tourner le village et nous jeter dans la Parthe. Le maréchal Marmont et le général Compans nous virent arriver avec plaisir, car notre bataillon, tout faible qu’il était, était encore plus fort que ce qui restait de cette belle division, forte de plus de 8 000 hommes à la reprise des hostilités. Dès notre arrivée, notre mince colonne fut sillonnée par les boulets ennemis. Les officiers et les soldats tombaient, comme les épis sous la faux du moissonneur. Les boulets traversaient nos rangs, du premier jusqu’au dernier, et enlevaient chaque fois trente hommes au moins, quand ils prenaient la colonne en plein. Les officiers qui restaient ne faisaient qu’aller de la droite à la gauche de leur peloton, pour faire serrer les rangs vers la droite, tirer les morts et les blessés hors des rangs et empêcher les hommes de se pelotonner et de tourbillonner sur eux. Le maréchal Marmont et le général Compans ayant été blessés, nous passâmes sous les ordres du maréchal Ney, qui vint nous encourager à tenir bon. Enfin, après plusieurs heures de cette formidable canonnade, nous fûmes contraints de nous retirer, quand Schönefeld eut été enlevé, et notre gauche prise à revers par les troupes qui venaient de s’emparer du faubourg de Halle.

Notre retraite se fit en bon ordre, sous la protection de la grosse artillerie de réserve, qui arrêta court l’armée de Bernadotte, ancien maréchal français, prince royal de Suède. Nous nous arrêtâmes sur la rive droite de la Parthe, où nous passâmes la nuit. Elle fut triste, pénible, cruelle ! La douleur d’avoir perdu un grande et sanglante bataille, l’effrayante perspective d’un lendemain qui serait peut-être plus malheureux, le canon qui grondait sur tous les points de nos tristes lignes, la défection de nos lâches alliés, les cris de nos malheureux blessés, enfin les privations de toute espèce qui nous accablaient depuis quelques jours : tous ces maux et ces causes réunis me firent faire de bien amères réflexions sur la guerre et ses vicissitudes ! Nous perdîmes, dans cette désastreuse journée, la plus meurtrière qui ait eu lieu jusqu’alors, la majorité des officiers et plus de la moitié de nos soldats. Il ne me restait pas vingt hommes, sur plus de deux cents qui avaient répondu à l’appel depuis le commencement de cette funeste campagne. Le corps d’armée n’existait plus que de nom. Plus des deux tiers des généraux avaient été tués ou blessés.

19 octobre. – Au jour, nous reçûmes l’ordre de commencer notre mouvement de retraite, qui devait s’opérer par corps d’armée et à des heures fixées. Arrivés sur les boulevards, qui étaient encombrés de canons, de caissons, de fourgons, de voitures de luxe, de charrettes, de cantines, de chevaux, etc., nous ne pûmes pénétrer plus avant, tant le désordre, le pêle-mêle étaient complets. Notre général de brigade nous fit entrer dans un enclos, pour attendre le moment favorable de passer l’unique pont par où nous devions nous retirer. Ce pont fut les fourches caudines de l’armée.

Pendant ce temps là, l’armée ennemie nous resserrait davantage dans Leipsick ; une attaque impétueuse par le faubourg de Halle, afin de s’emparer du pont, la seule retraite de l’armée, faisait des progrès ; on nous y envoya. On se battait dans les rues, dans les jardins, dans les maisons ; les balles arrivaient sur les boulevards. Je ne pourrais dire comment il se fit qu’en allant d’un point à un autre pour soutenir mes voltigeurs, je me trouvai seul, entouré d’ennemis et près d’être saisi. Je m’esquivai par la porte d’un jardin, et après avoir marché quelque temps, je me trouvai seul du bataillon sur le boulevard, au milieu de l’armée dans la plus complète déroute. Je suivis le mouvement, sans savoir où j’allais, je passai le pont qui était fermé à l’entrée par un des battants de la grille en fer, et encombré de cadavres qu’on foulait aux pieds. Enfin je me trouvai de l’autre côté, porté par la masse des hommes qui se sauvaient. C’était une confusion qui faisait saigner le cœur.

Une fois sur l’autre rive, je rencontrai le capitaine de grenadiers qui, comme moi, était sans soldats ; qui, comme moi, ne savait pas ce qu’était devenu le bataillon. Nous nous arrêtâmes sur le côté droit de la route, pour l’attendre. Nous pleurions de rage, de douleur ; nous versions des larmes de sang sur cet immense désastre. Moins de cinq minutes après nous être couchés sur l’herbe, car nous étions trop fatigués, trop malades au physique et au moral pour pouvoir nous tenir debout, le pont sauta et nous fûmes couverts de ses débris. C’était le dénouement de cette lugubre tragédie qui avait commencé le 17 août.

Alors nous nous acheminâmes vers Langenau, où finissait cette chaussée étroite, construite artificiellement au-dessus des basses prairies inondées par l’Elster et ses affluents. Le désordre y était aussi grand que sur les promenades de Leipsick. Sortis enfin de cette étroite route, nous trouvâmes l’Empereur dans la plaine, à cheval (c’est la dernière fois que je l’ai vu), disant aux officiers qui passaient près de lui : « Ralliez vos soldats ! »

Des poteaux, où étaient écrits en gros caractères les numéros des corps d’armée, indiquaient les chemins qu’on devait prendre. Arrivés à Markrunstedt, nous trouvâmes le bataillon, qui avait passé le pont avant nous. Cette rencontre inopinée me combla de joie. Je trouvai aussi mon domestique, qui avait sauvé mon cheval et mon portemanteau. Enfin un voltigeur, qui avait trouvé un cheval abandonné sur les boulevards de la ville et qui l’avait pris, me l’offrit, moyennant une petite indemnité. Ce beau cheval appartenait à un commissaire des guerres, d’après le contenu de son portemanteau, qui était très bien garni d’effets. Je les distribuai à ceux des officiers du bataillon qui avaient tout perdu dans cette épouvantable déroute. Les papiers furent conservés en cas de réclamation ; je les mis dans les fontes.

Nous passâmes une partie de la nuit sur l’emplacement où je trouvai le bataillon ; mais avant le jour, l’ordre fut donné de se mettre en marche sans bruit et de se diriger sur Weissenfels.

20 octobre. – Passé à Lutzen et sur une portion de ce célèbre champ de bataille que, près de sept mois auparavant, nous avions illustré par une brillante victoire. Les temps étaient bien changés.

Nous passâmes la Saale à Weissenfels, et nous bivouaquâmes sur la rive gauche, près de la ville.

Dans la matinée, étant sur mon cheval de la veille, je fus accosté par son propriétaire qui le réclama. Je lui fis observer que l’ayant abandonné il avait perdu tous ses droits à sa possession. Après bien des pourparlers, il me demanda son portemanteau : je lui dis l’usage que j’en avais fait et je lui remis ses papiers. Le soir, au bivouac, un caporal de ma compagnie, gravement blessé au pied, me pria, les larmes aux yeux, de lui donner ce cheval pour le porter à Mayence. Pour sauver ce malheureux soldat, qui avait bien fait son devoir pendant la campagne, je le lui donnai, à condition qu’il me le remettrait à Mayence. Je me condamnai à faire la route à pied pour lui être utile.

Ayant passé l’Unstrut à Freybourg, non loin de Roosbach, sur un pont battu par l’artillerie ennemie, Barrès est envoyé à Erfurt pour prendre des effets d’habillement. Cependant, la retraite se poursuit, aggravée par le froid et la faim.

Le 27 octobre, à Vach, la terre était couverte de neige. N’ayant ni bois pour nous chauffer, ni paille pour nous reposer, je m’étais réfugié, la nuit, dans une église. Au matin, mon fidèle domestique vint me dire d’arriver de suite pour manger un peu de soupe qu’il avait préparée. C’était une bonne fortune, car depuis plusieurs jours, je n’avais pas même de pommes de terre. En approchant du feu où il avait passé la nuit, je le vis qui pleurait de désespoir et de colère. Pendant le peu de temps qu’il avait mis pour venir me prévenir, on lui avait volé son pot et les seules provisions qu’il avait pu se procurer en courant une partie de la nuit pour les trouver. Son chagrin me toucha, car c’était par intérêt pour moi qu’il était si désolé.

Dans la matinée du 30, je fus témoin d’un événement qui m’affecta bien douloureusement. Arrêté un instant dans un village entre Auttenau et Hanau, par suite d’embarras, ce qui nous arrivait souvent, un pauvre soldat blessé au côté sortit un instant, par une nécessité, de la maison où il s’était réfugié pour se guérir. En rentrant dans le logis, il fut accroché par un panier qui se trouvait sur un cheval qui passait. Il fut atteint à l’endroit de sa blessure qui se rouvrit, poussa un cri de douleur, monta au second où il était logé et se jeta par la fenêtre sur la route, où il vint tomber à quelques pieds de moi et où il fut tué raide sur le coup. Quelques soldats de ma compagnie, ayant aperçu un paysan, qui s’approcha de la fenêtre quand le malheureux soldat s’y était précipité, crièrent de suite que c’était le paysan qui l’avait jeté. C’était absurde, mais le malheur empêche de raisonner. On saisit l’infortuné paysan, et on le fusilla à cent pas plus loin, hors du village. J’eus beau le défendre et expliquer comment cela avait du se passer, je ne fus pas écouté. L’officier d’état-major qui avait pris cette affaire en main voulut avoir raison, à lui seul. Il commit un crime au lieu d’un acte de justice.

Après être sorti de ce village, où venait de s’accomplir un suicide et une atroce exécution, nous entendîmes en avant de nous de fortes détonations de canon qui, par leur intensité et leur prolongation, nous annoncèrent que l’ennemi nous avait devancés, et cherchait à nous barrer le passage, comme il l’avait déjà tenté deux ou trois fois, mais sans succès, depuis le commencement de notre retraite. Plus loin, des officiers d’état-major, envoyés sur les derrières pour accélérer la marche des troupes, nous apprirent que c’était l’armée bavaroise qui était arrivée en poste et nous disputait le passage à la hauteur de Hanau. On ne marchait plus, on courait. Avant d’arriver sur le terrain où se livrait la bataille, nous fûmes canonnés par des pièces qui se trouvaient sur la rive gauche de la Kinzig. Je fus envoyé avec mes voltigeurs, pour les obliger à s’éloigner de cette rive. Mes hommes s’étant embusqués derrière les arbres du rivage pour faire feu sur les canonniers, ceux-ci après quelques décharges se sauvèrent plus vite qu’ils étaient venus. Les débris du 6ème corps se formèrent en colonne d’attaque et, marchant au pas de charge et à la baïonnette le long de la rive droite de la Kinzig, ils concoururent, avec les autres troupes déjà engagées, à jeter les perfides Bavarois dans cette rivière, et à rétablir les communications interceptées depuis quarante-huit heures.

Les Bavarois se rappelleront longtemps la leçon qu’ils reçurent dans cette chaude journée. Leurs pertes furent considérables, mais comme ils occupaient la place forte de Hanau, qu’ils n’évacuèrent que dans la nuit, et les rives gauches du Main et de la Kinzig, on ne jugea pas prudent de les poursuivre. Du reste, la nuit était close quand la victoire fut complète.

31 octobre. – Nous restâmes jusqu’à midi sur le champ de bataille, que nous quittâmes pour continuer notre mouvement sur Francfort. On se battit, toute la matinée, à coups de canon, d’une rive à l’autre de la Kinzig. Dans un moment de relâche où la troupe n’était pas sous les armes, je me chauffais près d’un feu de bivouac, où je faisais cuire quelques pommes de terre, et en attendant, je lisais un journal que j’avais trouvé sur le champ de bataille : un boulet vint me tirer de mes réflexions que cette lecture faisait naître, et m’enlever le frugal déjeuner que je convoitais avec une espèce de sensualité. Ce maudit boulet, après avoir emporté la tête d’un chef de bataillon d’artillerie de marine qui était appuyé contre un arbre, tenant son cheval par la bride, vint ricocher au milieu de mon feu, m’enleva mes pommes de terre et me couvrit de charbons ardents et de cendres. Un voltigeur qui se trouvait en face de moi eut le même désagrément et le même bonheur. Ce fut un coup bien heureux pour nous, car si nous avions été placés différemment l’un et l’autre, nous étions coupés en deux.

L’effet de ce boulet donna lieu à une discussion et à un incident bizarres. Le commandant mort, le cheval effrayé se sauva dans le bois où nous nous trouvions et, épouvanté de nouveau par quelques boulets qui sifflèrent à ses oreilles, on eut mille maux pour l’attraper. Le soldat qui le prit prétendit que c’était sa propriété, que tout ce qu’on prenait sur un champ de bataille était de bonne prise. Les officiers du corps se réunirent immédiatement, sous la présidence du général de brigade, pour décider de cette grave question, qui fut tranchée, après des divergences d’opinion, en faveur des héritiers du commandant.

Pendant qu’on délibérait sous la volée des pièces de canon de nos ex-alliés, mon premier clairon, qui me manquait depuis trois jours, rentra à la compagnie, m’apportant une volaille cuite et un pain pour faire excuser son absence. Je ne voulais pas l’accepter, mais mes officiers, qui n’avaient pas autant de motifs d’être sévères, m’engagèrent à fermer les yeux sur quelques actes d’indiscipline de cette nature, vu la faiblesse de leurs estomacs… Cette considération me fit ranger à leur opinion. Mais comme je savais que notre excellent chef, le major Fabre, n’avait pas l’estomac plus garni que nous, je l’invitai à venir en prendre sa part. Celui-ci me fit observer que le général Joubert se mourait de faim. Je fus l’engager à manger une aile de volaille, qu’il accepta de grand cœur. Mais en pensant au plaisir qu’il allait avoir, il se rappela tout à coup que le général de division Lagrange, commandant le reste des trois divisions du corps d’armée, n’avait rien non plus pour déjeuner ; il me dit d’être bon prince à son égard et de l’inviter à en prendre sa part. Ainsi nous étions six affamés, autour d’une pauvre pièce qui n’aurait pas suffi à un seul pour apaiser sa faim dévorante.

Des troupes encore en arrière étant arrivées pour nous relever, nous partîmes à midi pour Francfort. (Un peu plus tard, nous aurions assisté à une autre bataille qui commença peu de temps après notre départ. Cette nouvelle attaque, très chaude, mais moins meurtrière que celle de la veille, n’eut pas le même résultat. Les Bavarois furent refoulés dans la ville ou jetés dans la Kinzig.) Notre marche sur Francfort fut difficile. La route encombrée de traînards, de blessés, de malades, de voitures de toute espèce, horriblement mauvaise par suite du dégel, de la pluie et de la fonte des neiges, était peu favorable à un prompt écoulement. Il était nuit, quand nous prîmes possession du terrain sur lequel nous devions bivouaquer. Nous étions dans les vignes, autour et au-dessus de Francfort, dans la boue jusqu’aux genoux, sans feu, sans paille, sans abri et une pluie battante sur le corps. Quelle affreuse nuit ! Quelle faim !

1er novembre. – Au bivouac autour de Höchet, petite ville au duc de Nassau, où je passais pour la quatrième fois. Il y avait eu beaucoup de désordre au passage du pont de la Nidda, rivière qui coula près de cette ville, mais cette nuit fut moins désagréable que la précédente. Nous eûmes au moins un abri, des vivres et surtout de l’excellent vin du Rhin pour nous réchauffer et nous réconforter.

Ce soir là, je fus accosté par notre officier-payeur que nous n’avions pas vu depuis longtemps. Il me raconta, les larmes aux yeux, que la veille de la bataille de Hanau, lui, le sergent vaguemestre, les hommes d’escorte, la caisse, la comptabilité et la caisse d’ambulance avaient été pris par les Bavarois, mais que dans la nuit il était parvenu à s’évader de leurs mains. Il me priait de prévenir le major de ce malheur, et de lui épargner les premiers mouvements de sa colère. Une fois établi sur la position où nous devions passer la nuit, je fus rendre compte de la nouvelle fâcheuse que je venais d’apprendre. Le major entra dans une grande colère, mais quand je lui eus expliqué les moyens à employer pour réparer ce malheur, et mettre sa responsabilité à couvert ; quand je lui eus dit que je me chargeais de toutes les écritures et des démarches à faire pour y parvenir, il se radoucit. Je fis venir alors le jeune officier, à qui il pardonna. Mais après cette explication, je lui dis d’aller de suite voir le général Joubert, pour lui en rendre compte et se faire délivrer un certificat qui constatât que c’était par suite des événements militaires de la retraite que la caisse avait été perdue.

2 novembre. – Enfin, après dix-sept jours de fatigues, de combats, de privations de tout genre, d’émotions et de dangers de toute nature, nous atteignons les bords tant désirés du Rhin, de ce majestueux fleuve qui allait, au moins pour quelques jours, mettre un terme à nos nombreux maux ! Nous voici au bivouac près des glacis de Cassel.

Retracer les désastres de cette horrible, je ne dis pas retraite, mais déroute, ce serait écrire le tableau le plus douloureux de nos revers. Après les malheurs de Leipsick, on ne prit, ou ne put prendre, aucune mesure sérieuse pour rallier les soldats et rétablir l’ordre et la discipline dans l’armée. On marchait à volonté, confondus, poussés, écrasés sans pitié, abandonnés sans secours, sans qu’une main amie vînt vous soutenir ou vous fermer les yeux. Les souffrances morales rendaient indifférents aux souffrances physiques ; la misère rendait égoïstes des hommes bons et généreux ; le moi personnel était tout ; la charité chrétienne, l’humanité envers ses semblables n’étaient plus que des mots.

Nous arrivâmes sur les bords du Rhin, comme nous étions partis des bords de l’Elster : en pleine dissolution. Nous avions couvert la route des débris de notre armée. A chaque pas que nous faisions, nous laissions derrière nous des cadavres d’hommes et de chevaux, des canons, des bagages, des lambeaux de notre vieille gloire. C’était un spectacle horrible, qui navrait de douleur. A tous ces maux réunis, il vint s’en joindre d’autres qui augmentèrent encore notre triste situation. Le typhus éclata dans nos rangs désorganisés, d’une manière effrayante. Ainsi on peut dire qu’en partant de Leipsick, nous fûmes accompagnés par tous les fléaux qui dévorent les armées.

J’eus le plaisir d’être rejoint à mon bivouac par plusieurs voltigeurs guéris de leurs blessures, et entre autres par le caporal à qui j’avais donné mon cheval pour le porter. Il allait mieux, sans être toutefois guéri. Je me trouvai avoir en peu d’instant sept chevaux, que les voltigeurs blessés me donnèrent. Mais comme ne n’avais pas le moyen de les nourrir, je les donnai à mon tour aux officiers du bataillon qui en avaient besoin.

3 novembre. – Passage du Rhin à Mayence. On nous envoie en cantonnement à Dexheim, village situé près d’Oppenheim, en remontant la rive gauche du Rhin.

Notre envoi dans des villages, pour nous reposer, fut accueilli avec joie. C’était nécessaire ; nous étions épuisés par la marche et les privations de toute espèce. Toujours au bivouac, dans la neige ou dans la boue, depuis près d’un mois, n’ayant eu pour vivre que les dégoûtants restes de ceux qui nous précédaient sur cette route de douleur, il n’était pas surprenant que nous fussions avides de repos. Pendant les cinq jours que le bataillon resta dans le village, je ne pus parvenir à apaiser ma faim, malgré les cinq ou six repas que je faisais par jour, légers à la vérité pour ne pas tomber malade, mais assez copieux cependant pour satisfaire deux ou trois hommes en temps ordinaire. J’étais resté de l’autre côté du Rhin sept mois.

9 novembre 1813. – Avant que nous fussions envoyés à Mayence pour y tenir garnison, le prince de Neufchâtel réunit notre corps d’armée dans une plaine, sur les bords du Rhin, au-dessous d’Oppenheim, pour être réorganisé et pourvu des officiers qui lui manquaient.

Nous fîmes nos adieux au bataillon du 86ème, avec qui nous avions fait toute la campagne et qui, plus malheureux que nous encore, avait été presque entièrement détruit, le 16 octobre, à Leipsick. En arrivant à Mayence, nous trouvâmes sur la place d’armes le 4ème bataillon, qui venait d’avoir une chaude affaire sur les hauteurs de Hocheim, pour son début, et avait éprouvé quelques pertes d’hommes. Nous célébrâmes notre réunion par un bon dîner, qui leur fit oublier les émotions de la journée.

En ce temps là, je fus envoyé à Oppenheim et logé chez un propriétaire aisé, grand amateur des vins de son pays, qu’il mettait bien au-dessus des meilleurs crus de Bordeaux. Aussi m’en faisait-il boire d’excellents à tous les repas, car je mangeais chez lui pour lui être agréable, me l’ayant demandé avec instance. Pour que ses vieux vins ne perdissent pas de leur qualité, il faisait rincer les verres avec du vin ordinaire. Cet excellent homme, père d’une nombreuse et aimable famille, descendait d’une famille française, expatriée pour cause de religion, lors de la révocation de l’Edit de Nantes. Il était Français de cœur, et se proposait de quitter le pays, s’il redevenait Allemand.

Le 28 décembre, les deux bataillons reçurent l’ordre de remonter jusqu’en face de Mannheim pour surveiller le Rhin, sur les deux rives. Et moi je dus aller pour service à Mayence. Le 31, pour rejoindre le régiment, j’étais en route sur mon bon cheval de prise, quand je rencontrai le général Merlin, qui allait rejoindre Strasbourg. Il me demanda à l’acheter, je consentis à le lui céder moyennant 300 francs, qu’il me paya sur le champ. Peu après, c’était au sortir de Worms, je rencontrai mon chef de bataillon, le commandant D…, qui se plaignait d’un rhumatisme aigu. « Ce qui me chagrine, me dit-il, c’est que je voudrais partir pour Paris, et je n’ai pas le sou pour faire ce voyage. – Si ce n’est que cela qui vous inquiète, je puis vous débarrasser de cet ennui. Voilà 300 francs en or, vous me les remettrez quand vous pourrez. » Il accepta, et continua sa route. Plus fin et plus ambitieux que tous les officiers du bataillon, il voyait que nous ne tarderions pas à être bloqués dans Mayence, où il n’y avait pas d’avancement à espérer, et peut-être était-il déjà dans la confidence des trames préparées pour le retour des Bourbons.

J’arrivai à Ogersheim, le dernier soir de décembre, comme un détachement de cent hommes commandés par un capitaine de mes amis, ayant sous ses ordres trois officiers, partait pour tenir garnison dans une redoute élevée en face de Mannheim pour défendre le passage du Rhin en cet endroit. On lui donna la consigne de ne point entrer en pourparlers, pour aucune espèce de capitulation. Il fallait vaincre ou mourir. Absurde alternative, pour si peu de défenseurs.

Vers la fin de cette nuit, du 31 décembre au 1er janvier 1814, une forte canonnade nous annonça que sa redoute était attaquée et que l’armée prussienne, sous les ordres de Blücher, exécutait le passage du Rhin. Nous prîmes de suite les armes et marchâmes au canon. Mais déjà la redoute était enveloppée, vivement attaquée, et la plaine couverte d’éclaireurs ennemis. Ceux-ci, nous les repoussâmes sans peine, mais bientôt nous nous trouvâmes en face de forces si supérieures que, pour ne pas être coupés de Mayence, où nous avions ordre de rentrer, nous nous retirâmes en bon ordre et tenant toujours tête à l’ennemi, sur Franckhal et Worms, où nous arrivâmes dans la nuit.

La redoute se défendit trois heures, et finit par être prise d’assaut. Heureusement que ce qui restait de défenseurs fut épargné. Bien plus, le roi de Prusse, qui se trouvait à Mannheim, fit rendre aux officiers leurs épées, et les habitants s’empressèrent de rhabiller les soldats qui arrivaient nus dans cette ville. C’était un hommage qu’on rendait à leur belle conduite, qui trouva même chez leurs ennemis des sentiments de justice. Les Prussiens avouèrent avoir laissé sept cent morts ou blessés dans les fossés ; le détachement était réduit de moitié.

Cependant nous poursuivions notre retraite sur Mayence, et, la nuit venue, nous étions installés dans nos bivouacs, près de je ne sais quel village, quand le chef de bataillon du 4ème invita quelques officiers, dont j’étais, à venir manger un pâté de foie d’oie qu’il venait de recevoir de Strasbourg. Nous étions autour de la pièce, nous la dévorions des yeux, attendant que ce fût avec nos bonnes dents, lorsqu’un cri sinistre se fit entendre : Aux armes ! aux armes ! C’étaient les vedettes des gardes d’honneur qui arrivaient au grand galop, pour nous annoncer l’approche de l’ennemi. Nous courûmes à nos compagnies, et le commandant, tout en demandant son cheval, disait à son domestique : « N’oublie pas le pâté ! » Il lui fit au moins dix fois cette recommandation, ce qui nous faisait rire malgré la contrariété que nous éprouvions de nous être contentés de l’avoir vu, car il ne fut plus question de le manger en famille, comme le disait le commandant, pour célébrer le renouvellement de l’année. Elles furent fameuses, nos étrennes de 1814 ! Nous continuâmes notre retraite sur Worms.

Le 2 janvier, à notre départ de Worms, nous eûmes à repousser plusieurs charges de cavalerie, qui ne nous firent aucun mal et où l’ennemi fut assez maltraité. Ayant marché toute la journée, nous arrivâmes à Mayence, au milieu de la nuit, avec la cavalerie russe sur les talons.

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