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Chapitre 3 LA DEUXIEME RESTAURATION

Quelques jours après notre rentrée à Brest, le 8 juillet, on apprit officiellement, coup sur coup, l’entrée des ennemis de la France à Paris, le départ de Napoléon et de l’armée pour la rive gauche de la Loire, l’arrivée de Louis XVIII et de toute sa famille à Paris. Tous ces malheurs, suite inévitable du désastre de Waterloo, nous accablèrent de douleur.

Le 19 juillet, le général commandant réunit tous les officiers de la garnison, pour nous engager à reprendre la cocarde blanche, et à faire acte d’adhésion au nouvel ordre des choses. Il nous demanda le sacrifice de nos opinions, dans l’intérêt de la France, qui était gravement en danger, l’ennemi ne demandant que la désunion de l’armée pour la morceler et l’anéantir. Les officiers de la ligne baissèrent la tête, pour gémir sur tant de maux ; mais ceux des bataillons des gardes nationales des Côtes-du-Nord refusèrent avec une violence extrême. Alors, après bien des débats tumultueux, un colonel d’état-major s’écria : « Retirons-nous et faisons notre devoir de bons citoyens, en nous soumettant à ce que nous ne pouvons pas empêcher ! Laissons cette minorité factieuse dans ses rêves insensés et son impuissance ; sauvons Brest contre les Prussiens qui marchent sur la Bretagne, contre les Anglais qui voudraient nous voir en rébellion pour pouvoir prendre la ville et la détruire. »

Les officiers se retirèrent avec leurs chefs pour délibérer de nouveau. Il fut convenu qu’on se conformerait à ce que ferait l’armée de la Loire. Chacun de nous prit cet engagement par écrit, et le signa individuellement. Je fus chargé de porter ces adhésions conditionnelles au gouverneur, qui ne voulut pas les accepter. « C’est une escobarderie, me dit-il : il faut dans notre métier plus de franchise. Allez, mon cher capitaine, dire à vos camarades d’être plus conséquents et de se déclarer franchement pour ou contre le gouvernement des Bourbons. Dans une heure, j’annoncerai par le télégraphe la soumission entière de la garnison ou la résistance de quelques corps. »

De retour chez le major O’Neill, où les officiers m’attendaient, je fis part de l’ultimatum du général. Là-dessus grands cris, vacarme… Après avoir bien exposé la position des choses à tous mes camarades, je pris une feuille de papier où j’écrivis : « Je reconnais pour mon souverain légitime Louis XVIII, et jure de le servir fidèlement. » ; et après l’avoir signée, je la fis passer sous les yeux de quelques voisins qui la copièrent. Une demi-heure après, je les déposais toutes entre les mains du gouverneur qui fut fort satisfait. Le major O’Neill, excellent officier sous tous les rapports, s’était tenu à l’écart, pour ne pas gêner les officiers dans leur détermination.

Le 20 juillet au matin, les canons de la place, des forts en mer et de la rade, saluèrent le nouveau drapeau et la cocarde blanche fut reprise. L’agitation de la veille avait cessé, et les gardes nationales avaient reçu l’ordre de rentrer dans leurs foyers. Le gouverneur nous fit dire qu’il comptait sur la bravoure et le dévouement des troupes de la garnison pour conserver à la France son plus riche matériel.

L’ordonnance du 3 août, qui licenciait l’armée, ne fut mise à exécution, en Bretagne, qu’au début d’octobre, car on craignait le voisinage des Prussiens qui avaient pénétré jusque dans le Morbihan.

Le maréchal de camp Fabre eut la mission de nous licencier. Mission douloureuse, pour un militaire qui aimait ses compagnons de gloire et son pays.

Le 3 octobre, nous passâmes la dernière revue comme 47ème. Le lendemain 4, les derniers débris de cette vaillante armée, qui pendant vingt-quatre années avait rempli le monde de ses exploits et montré ses immortelles couleurs dans toutes les capitales de l’Europe, étaient disséminés sur toutes les routes, le bâton à la main comme des pèlerins, demandant protection à ces ennemis que nous avions si souvent vaincus, plus généreux que nos compatriotes qui traitaient de Brigands de la Loire ces nobles vétérans de la gloire, ces victimes de la trahison.

Il y avait dans le port un chasse-marée en partance pour Bordeaux. Pour ne pas être obligé de rencontrer sur ma route les oppresseurs de mon pays, les soutiens de ces nobles qui se vengeaient sur nous des vingt-cinq années d’humiliations que la Révolution leur avait fait subir, j’y pris passage avec deux officiers.

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