LA TERREUR BLANCHE
Le lendemain de mon arrivée à Bordeaux, je fus voir quelques connaissances que j’avais dans cette ville. Dans une maison, on me dit : « Nous sommes bons royalistes, mais nous ne voulons de mal à personne. Vous êtes probablement bonapartiste, nous vous engageons à vous assurer si vous n’avez rien de séditieux dans vos malles, parce qu’on est capable d’aller les visiter pendant votre absence, et à ne pas aller dans les cafés, crainte d’être insulté. Enfin dans votre intérêt et pour votre sûreté, nous vous engageons à quitter la ville le plus tôt possible. » C’était une jeune femme de vingt ans qui me disait cela, les larmes aux yeux.
Le soir, je fus au spectacle avec mes amis et un capitaine du 86ème de ma connaissance. On chanta entre les deux pièces la fameuse cantate dont le refrain était : Vive le roi, vive la France, et le chant à la mode, vive Henri IV. Il fallut se lever de suite, et rester debout pendant tout le temps, et agiter son mouchoir blanc. A ne pas le faire, on aurait été jeté des loges dans le parterre. Je n’ai jamais entendu autant crier, hurler, vociférer le cri de : vive le roi, que dans cette infernale soirée. Ce n’était pas un spectacle, mais bien un vrai pandémonium où tous les démons de tous les sexes, de tous les âges et de toutes les conditions, s’étaient réunis pour exprimer des sentiments horribles. Peu de jours avant, les deux frères Faucher, tous deux maréchaux de camp, avaient été fusillés par les royalistes bordelais. La ville accusait les bonapartistes de leur avoir refusé la franchise du port.
Le matin du 14, je fis porter ma malle à la diligence de Clermont, et me décidai à faire le voyage à pied. Mes compagnons suivaient une autre direction. Nous eûmes un déjeuner d’adieu. Au cours de ce repas, un commis voyageur, ancien sous-officier du régiment, se permit de blâmer notre conduite, d’avoir suivi les drapeaux de l’usurpateur. Il s’ensuivit une forte querelle, qui ne cessa que par la disparition du provocateur. Le maître de l’hôtel, qui avait entendu cette discussion, nous dit : « Partez vite dans votre intérêt, et sortez par la porte de derrière. » On se dit adieu à la hâte, et l’on se sépara. Dix minutes après j’avais quitté Bordeaux, passé la Garonne en bateau, et cheminais tranquillement sur la route de Brannes, où j’arrivai pour passer la nuit.
Dans l’auberge, je fus pris pour le fils de la maison, qui était aussi au service. D’abord, je me prêtai à cette plaisante erreur, mais quand elle devint plus sérieuse, je dus faire bien des efforts pour désabuser ces braves gens, qui ne voulaient pas me croire. Je fus obligé, pour les convaincre, de leur montrer ma feuille de route et de demander à me retirer dans ma chambre. Les pleurs de la vieille mère me faisaient mal.
Le 16 octobre, je trouvai à Bergerac, dans l’auberge où je descendis, un capitaine de grenadiers du 47ème, de mes meilleurs amis. Je demeurai là, pour passer avec lui deux jours, dans une douce intimité. Ce capitaine, excellent officier et brave militaire, avait alors une certaine popularité, dans la partie de la France que l’ennemi n’avait pas envahie. Il était chanté, loué, applaudi par tous les Français qui ne voyaient pas dans nos ennemis des amis. Ce fut lui qui, étant de garde, à l’entrée du pont de Tours, du côté de la ville, le jour de la fête du roi de Prusse, fit coucher sur le pont toutes les dames de Tours qui étaient allées célébrer cette fête dans les camps prussiens. Après la retraite, les barrières des deux côtés furent fermées et tout ce qui se trouva entre fut condamné à y rester jusqu’au lendemain matin. Les dames furent chansonnées, et le capitaine félicité par tous les généraux d’avoir un peu vengé l’insulte qu’on faisait à la France.
Le 20 octobre, un pauvre diable avec qui j’avais voyagé dans la journée du 17 et à qui j’avais payé une bouteille de vin, sachant que je devais arriver, dans cette soirée, à Argentat, eut la générosité de venir m’attendre sur la route pour me conduire à la meilleure auberge. Il était déjà nuit, et j’étais horriblement fatigué, quand j’y entrai. Ma lassitude, mon abattement, ma tenue assez mesquine, me firent sans doute prendre pour un des généraux proscrits à cette époque de vengeance, car aussitôt assis auprès du feu, un monsieur sortit de l’auberge pour aller chercher les gendarmes et m’arrêter. Je leur présentai ma feuille de route ; ils ne voulurent pas la regarder. Ils me dirent de les suivre chez le maire ; je protestai contre cette manière de faire leur devoir ; ils persistèrent : je dus obéir. Ce pauvre diable dont je viens de parler, et qui ne m’avait pas encore quitté, me disait : « Ne vous fâchez pas, ne résistez pas, ils vous mettraient en prison. » Conduit par eux, le peuple criait sur mon passage : Vive le roi, à bas le brigand de la Loire ! Dix minutes après, j’étais de retour à l’auberge, le maire ayant trouvé mes papiers très en règle, et s’excusant beaucoup d’avoir été contraint à cette mesure de police. Je fus me coucher sans rien prendre, tant la marche de la journée et mon arrestation de la soirée m’avaient accablé.
Le 21, à mon départ d’Argentat, je fus atteint par une forte pluie, qui ne me quitta point jusqu’à mon arrivée à Pleau. N’ayant que ce que j’avais sur moi, je demandai du linge et des effets pour changer en attendant que les miens se séchassent, mais j’étais logé dans une auberge où il n’y avait que des femmes ; je dus me servir d’une de leurs chemises, et passer le reste de la journée au lit, dans une chambre qui servait de salle à manger. C’était jour de foire, le temps était affreux ; j’eus nombreuse compagnie de forains.
En passant par Pleau, j’avais le projet de traverser les hautes montagnes d’Auvergne pour abréger ma route, mais je dus y renoncer, tous les montagnards me disaient que le passage, en cette saison, était impraticable. Je dus alors chercher à atteindre Aurillac, dont je m’étais éloigné en me dirigeant sur Pleau.
J’arrivai à Aurillac, trop blessé aux pieds pour pouvoir continuer de marcher, et j’y attendis la diligence pour terminer mon voyage en voiture.
Le 25 octobre, j’arrivai à Blesle, dans ma famille, bien satisfait de voir la fin de mon voyage. J’étais resté vingt-deux jours en route, c’était beaucoup de temps et de fatigue ! Voyager à pied, seul, un bâton à la main, cela peut être charmant dans la belle saison et pour un amateur de pittoresque, mais pour un militaire, qui a passé les dix plus belles années de sa vie sur les grandes routes, cela n’a plus le même attrait. Je ne fus pas enchanté de ma fantaisie philosophique.
Chez ma mère, je trouvai une lettre du maréchal de camp Romeuf, commandant le département de la Haute-Loire, qui me prévenait que j’étais nommé commandant provisoire de la légion du département, et de me rendre à Brioude, ville non occupée par nos amis les ennemis (ils n’avaient pas dépassé l’Allier), pour commander le noyau qui s’y formait. J’avais besoin de repos, je le pris jusqu’au 4 novembre, tout flatté que j’étais de la préférence qu’on m’avait donnée.
Le 4 novembre, j’allai à Brioude, où je trouvai une centaine d’hommes et l’ordre de partir avec eux pour Craponne, où je trouverais des instructions.
Le 6, je me perdis dans les bois et les neiges des montagnes de la Chaise-Dieu, aussi hautes que sauvages. Heureusement que le maire de la Chaise-Dieu fit sonner les cloches, dont le son me guida.
Le lendemain 7, j’arrivai de la Chaise-Dieu à Craponne. On avait rêvé que les généraux proscrits s’étaient cachés dans les environs. Ma mission était de visiter tous les villages, de désarmer les habitants, de battre les bois, de fouiller les montagnes et de me mettre en rapport avec les colonnes mobiles de la Loire et du Puy-de-Dôme. Je le fis par devoir, mais sans conviction ; assez ostensiblement pour qu’on connût d’avance mes projets. Un jour, cette petite ville de Craponne ressembla à un quartier général d’armée. Les préfets de ces trois départements et le général comte de la Roche-Aymon, escortés de zélés royalistes à cheval et en riche uniforme, s’y trouvèrent réunis pour se concerter sur les moyens d’arrêter les projets révolutionnaires des bonapartistes, des libéraux, des brigands de la Loire. La peur leur faisait voir partout des conspirateurs, mais ils ne faisaient rien pour calmer les populations irritées.
Le 5 avril 1816, au Puy, un incident se produit. Quelques officiers, à l’hôtel, proposent de boire à la santé du roi. Soupçonné de n’avoir pas répondu à cette invite avec assez d’empressement, Barrès est dénoncé au colonel, puis au général, puis au préfet qui décident de le maintenir dans la légion, mais de le réprimander. « Il fallait alors, écrit-il, être chaud royaliste, chaud jusqu’à l’extravagance. »
Mes fonctions de commandant de place m’assujettissaient à bien des occupations puériles, à des courses de nuit, à des enquêtes préparatoires, à des appels fréquents chez le général et le préfet. Ces messieurs voyaient partout des complots, des conspirations, des boutons à l’aigle, des cocardes tricolores, des signes de rébellion. C’était à qui montrerait le plus de zèle et de dévouement pour la bonne cause. Un dimanche du mois de juillet 1816, le préfet, pour célébrer l’anniversaire de la rentrée des Bourbons à Paris, fit apporter, sur la plus grande place du Puy, tout le papier timbré à l’effigie impériale, les sceaux des communes de la République et de l’Empire, et un magnifique buste colossal en marbre blanc d’Italie de l’empereur Napoléon, chef d’œuvre du célèbre statuaire Julien, qui l’avait offert lui-même à ses ingrats et barbares compatriotes. Tout cela fut brûlé, mutilé, brisé, en présence de la troupe et de la garde nationale sous les armes, des autorités civiles, militaires, judiciaires, au bruit du canon, aux cris sauvages de « Vive le roi ! ». Cet acte de vandalisme me brisa le cœur.[3]
Le 15 août 1816, nous reçûmes l’ordre de partir pour Besançon. Ce fut comique. Le général Romeuf nous accompagna, pour surveiller notre marche. La gendarmerie nous suivait derrière, pour empêcher la désertion des soldats. A Yssingeaux, le comte de Moidière, notre lieutenant-colonel, proposa sérieusement aux commandants de compagnie de prendre aux soldats leur culotte, pour les empêcher de partir la nuit, et de la leur rapporter le lendemain matin pour la route ! En vérité, ces gens-là avaient perdu la tête.
A notre arrivée à Besançon, nous vîmes les inspecteurs généraux chargés d’achever notre organisation. L’un d’eux était un général allemand, passé au service de la France, le prince de Hohenlohe ! Leur première opération fut de désigner la moitié des officiers de tous grades pour aller en semestre forcé. Je fus de ce nombre. On pense si cette mesure inique déplut à tous les officiers qui la subirent ! Pour mon compte, elle me contraria beaucoup, car je n’étais guère dans ce moment en position de supporter les frais d’un voyage aussi inattendu. Je m’en retournai en Auvergne.
J. – B. Barrès poursuivi par la dénonciation qui l’accuse d’avoir refusé de boire à la santé du roi est cependant nommé capitaine de grenadier du 2ème bataillon. En mars 1817, il va d’Auvergne rejoindre la légion à Strasbourg et successivement en 1818 et 1819, il tient garnison au Puy, à Grenoble, et à Montlouis, près de la frontière espagnole.
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