‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 45 sur 66 · MON MARIAGE

MON MARIAGE

Le jour même de mon arrivée à Nancy, je fis la rencontre d’un de mes anciens camarades des vélites d’Ecouen, que je n’avais plus revu depuis que j’avais quitté la garde impériale au commencement de 1808. Ce vélite était capitaine d’infanterie chargé du recrutement du département de la Meurthe. Se faire un joyeux accueil était trop naturel à deux militaires qui avaient vécu de la même vie, pendant plus de trois années.

Présenté par lui, dès le lendemain, à sa jeune femme et à sa nouvelle famille, je fus accueilli avec cordialité, et traité par la suite comme un ami qu’on était heureux de revoir. Dans le courant de l’hiver, il me proposa d’aller le printemps à Charmes, petite ville des Vosges, pour faire connaissance de sa grand’mère par sa femme.

Je ne pensais guère alors que ce petit voyage, dans un pays qui m’était aussi inconnu que la personne que j’allais voir, et fait autant par complaisance que par goût, me donnerait une épouse ; que mon ami deviendrait mon cousin, sa belle-mère ma tante, et que sa grand’mère serait aussi la mienne au même titre. C’est ainsi que souvent les choses les plus futiles deviennent, par l’effet du hasard, des événements très importants dans la vie, et qu’on s’engage dans des affaires desquelles on se serait éloigné peut-être, si on avait pu les prévoir.

14 avril 1827. – La veille de Pâques j’arrivai donc chez ma future grand’mère qui m’accueillit parfaitement. Je le fus de même par ses enfants et ses petits-enfants qui habitaient cette ville, c’est-à-dire poliment, aucun motif ne devant les engager à faire plus, puisque j’étais étranger pour eux, et sans rapprochement de position. Cependant une circonstance bizarre fit que je fus un peu considéré comme étant de la famille, c’est que deux frères des personnes près desquelles je me trouvais, avaient été vélites.

La nièce d’un de ces vélites était une jeune fille dont les bonnes manières, l’agrément et un âge assez en rapport avec le mien, me firent impression. Huit jours resté dans cette ville et une fréquentation journalière m’amenèrent à penser à ce qui m’avait le moins occupé jusqu’alors, au mariage. J’en parlai à mon ami, qui approuva mon projet de demande, et ensuite, à ma rentrée à Nancy, à sa belle-mère, qui me fit espérer que mes vœux pourraient être favorablement accueillis.

Bref, après quelques lettres écrites, dont une par mon excellent colonel, je fus autorisé à me présenter.

J’arrivai le 9 mai, je fis la demande le 10, et grâce aux personnes qui s’intéressaient à mon succès, toutes les difficultés furent aplanies, les arrangements convenus, et le jour du mariage, fixé au 3 juillet.

Dès ce moment, je songeai sérieusement aux engagements que j’allais prendre, aux obligations que ma nouvelle situation devait m’imposer, aux démarches à faire pour obtenir toutes les pièces qui m’étaient nécessaires. Je fis plusieurs voyages à Charmes, pour faire ma cour et me faire connaître de celle qui devait devenir ma compagne. Je fus une fois la prendre, pour l’accompagner à Nancy, avec sa mère, pour les emplettes d’usage. Enfin, le 30 juin, je quittai mes camarades de pension pour ne plus manger avec eux.

3 juillet. – Célébration de mon mariage avec Marie-Reine Barbier. – Je n’ai jamais trouvé le temps aussi long que depuis le jour où je fus admis à présenter mes hommages jusqu’à la date qui scella mon bonheur. Etre l’époux de la femme qu’on recherche, sentir pour la première fois trembler sa main dans la vôtre, penser que des liens sacrés et doux vous unissent à jamais, quand on a le pressentiment que ces chaînes qu’on s’impose seront légères à porter, c’est un beau jour de la vie, c’est ce que je considérai comme devant faire mon bonheur. Le colonel et le capitaine Chardron assistèrent à mon mariage, qui fut célébré avec dignité et convenance. Aucun membre de ma famille n’y assista à cause de l’éloignement.

Le 6 juillet, nous fûmes en famille chez un des oncles maternels de ma femme, maître de forges près de Rambervillers et qui par la suite allait être député des Vosges, M. Gouvernel. Le 8, nous étions de retour ; le 11, nous partîmes pour Nancy où nous entrâmes à notre grande satisfaction dans notre petit ménage. Peu de semaines après, quelques symptômes pleins d’espérance nous annoncèrent que notre union prospérait et qu’un nouveau gage de la meilleure des épouses viendrait bénir les liens qui nous unissaient.

Bientôt et comme pour sceller son bonheur, Barrès reçoit, à Nancy, la nouvelle d’un avancement depuis longtemps attendu :

Le dimanche 18 novembre, au moment où l’on allait défiler, après une revue du maréchal de camp commandant le département, le colonel reçut une lettre de M. O’Neill qui lui annonçait que j’étais nommé chef de bataillon, à la date du 14 novembre, pour le 3ème bataillon qu’on allait organiser. Cette agréable nouvelle me fut communiquée immédiatement, ainsi qu’à ma femme, qui se trouvait sur la place Carrière où la troupe était réunie. Les compliments qui lui furent faits en cette occasion et la joie qu’elle en éprouva doublèrent la mienne.

C’était beaucoup d’être nommé chef de bataillon, de l’être au choix, – j’étais le centième capitaine d’infanterie au 1er janvier 1827, – et dans son régiment, de n’avoir pas à faire de nouvelles connaissances, ni à changer d’uniforme, et surtout de ne point voyager dans un moment où ma femme ne le pouvait pas. Enfin je continuais à servir sous les ordres du colonel Perrégaux, dont j’avais tant à me louer depuis 1813, et je ne quittais pas une ville que j’affectionnais pour son agrément et son voisinage de Charmes.

Pendant le mois de décembre, je m’équipai, je reçus des visites, des sérénades, et donnai un grand dîner à la majeure partie des officiers. Tout cela, y compris l’achat d’un beau cheval de selle, me coûta beaucoup d’argent, mais je ne le regrettai pas : il me semblait que je ne pouvais payer trop cher l’avantage et la satisfaction de mon nouveau grade. Quel changement dans ma position ! quelle différence dans le service !

Cependant, le 10 avril 1828, le régiment partait pour Lyon. Mme Barrès, restée à Charmes, met au monde, le 12 mai, un fils, qui reçoit les prénoms de Joseph Auguste. Au moment où il arrive, Barrès trouve sa femme gravement malade d’une inflammation du rein droit : elle put être sauvée, mais resta dans un état de faiblesse des plus inquiétants.

Le début de 1829 lui apporte une nouvelle tristesse : il a la douleur, le 28 janvier, d’apprendre la mort de sa mère, décédée à Blesle à l’âge de soixante-dix-sept ans. Il se rend auprès des siens et passe quelques jours auprès de sa sœur, « à évoquer les temps insoucieux de l’enfance. La tombe s’est fermée, dit-il, sur mes bons parents, et la mienne ne sera pas près de la leur. D’autres destinées, d’autres devoirs ont fixé ma place ailleurs. » En mai 1829, le régiment est de nouveau envoyé à Paris.

Ce ne fut pas sans une bien vive et parfaite satisfaction que je me vis établi à Paris pour une bonne année au moins. Je commençais à me fatiguer des voyages et à m’ennuyer des routes, et puis je voyais la possibilité de conduire ma femme à Paris, après la saison des eaux qu’elle devait aller prendre en été. C’était pour nous deux une joie d’enfant de lui faire visiter ce beau Paris, qu’elle désirait tant connaître.

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