‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 46 sur 66 · CHARLES X

CHARLES X

Le 31 mai 1829, je me rendis à Saint-Cloud, avec tous les officiers supérieurs, pour faire notre cour au roi et à la famille royale. Présentés d’abord à Mme la Dauphine par le colonel, nous le fûmes ensuite à Mgr le Dauphin qui, en entendant prononcer mon nom, se rappela m’avoir proposé pour chef de bataillon deux ans auparavant et m’adressa la parole. Je ne m’attendais pas à tant d’honneur. Réunis ensuite dans la grande galerie du palais pour attendre le roi, nous y restâmes pour entendre la messe, ou plutôt pour causer, n’ayant pu pénétrer dans la chapelle, qui est peu spacieuse. Après la messe, le roi se promena longtemps dans la galerie, adressant la parole à tous ceux qui lui présentaient leurs hommages, avec beaucoup de grâce et d’aménité. Cette présentation me fit grand plaisir, car depuis longtemps je n’avais vu autant de dignitaires, ou de personnages célèbres. C’étaient les ministres, les maréchaux, des pairs, des députés, des ambassadeurs, des généraux. Les courtisans étaient nombreux, l’assemblée éclatante de broderies, de plaques, de cordons, de diamants. Dans cette belle galerie, on était mêlé, confondu, chacun jouant son rôle, guettant un regard du maître et cherchant à l’approcher de plus près, pour se faire voir ou demander quelque faveur. Placé dans un des angles, hors du tourbillon des grands et des admirateurs passionnés de la puissance souveraine, je pus observer à loisir ce magnifique ensemble des grandeurs du jour, chercher à connaître tous ces illustres personnages, et me faire une idée de l’éclat des cours. Je ne vis rien de grand ni de distingué dans les manières du duc d’Angoulême, rien de bon dans les yeux ni les traits de Mme la Dauphine. Quand à Charles X, il me fit l’effet d’un vieillard vert encore, qui inspire du respect, mais dont la figure annonce quelque chose de commun.

Ce célèbre palais de Saint-Cloud me fit ressouvenir qu’autrefois j’y avais monté la garde, en ma qualité de chasseur vélite, que j’y avais vu une cour jeune, brillante, pleine de vigueur et d’espérance. Il y avait bien encore des hommes de cette époque à la cour de Charles X, mais ce n’était plus que l’ombre de ces grands caractères, de ces valeureux officiers, si célèbres par leurs grandes actions de guerre. La gloire avait fait place à l’hypocrisie dévote, les célébrités de l’Empire aux petits hommes de l’émigration, et les grandes actions de Napoléon aux intrigues d’un gouvernement mal assis.

Le soir, je fus au Théâtre Français voir jouer Henri III, drame en cinq actes d’Alexandre Dumas. C’était la pièce à la mode, le triomphe des romantiques. Malgré le beau talent des acteurs, le luxe des décorations et la vérité des costumes, je jugeai la pièce bien au-dessous de sa haute réputation. Du moins je n’y trouvai pas ces grandes émotions que j’avais éprouvées, autrefois, aux pièces de Corneille et de Racine. Mlle Mars, comme à son ordinaire, électrisa tous les spectateurs.

7 juin. – Je vais aux Tuileries voir la procession des chevaliers du Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, fête de l’Ordre. Les chevaliers en manteaux de soie verte, richement brodés, chapeaux à la Henri IV, tuniques, culottes et bas de soie blancs, collier au cou, sortirent des grands appartements, deux à deux, pour se rendre à la chapelle, et revinrent de même dans la salle du trône. Le roi était le dernier. Je ne pus entrer dans la chapelle pour voir les réceptions qu’on y fit, les portes étant fermées après l’entrée des chevaliers. A la sortie, me trouvant dans le premier salon qui suit celui des maréchaux, le roi m’adressa la parole sur le séjour du régiment à Paris. Cette promenade cérémonieuse, plus curieuse encore qu’imposante, m’intéressa cependant, parce qu’elle me mit en position de connaître un foule de grands personnages, célèbres tant par leur illustration propre, que par leur naissance, leurs titres, leurs fonctions et les services qu’ils ont rendu à l’Etat, et beaucoup d’anciens émigrés. Je vis là, pour la première fois, toute la famille du duc d’Orléans.

Un court voyage à Charmes, auprès de sa femme, dont l’état de santé, après une amélioration passagère, est redevenu alarmant, permet à Barrès de voir son fils qui « commence à jaser et marcher ». C’est à peine si la grâce de l’enfant suffit à apporter quelque trêve à ses inquiétudes grandissantes. Il revient à Paris, en juillet, après une absence de vingt jours.

8 août. – Murmures, inquiétudes dans Paris sur l’annonce qu’un changement de ministère aurait lieu dans la journée, et que le prince de Polignac serait nommé président du Conseil. Cette nouvelle d’un ministère congréganiste et contre-révolutionnaire frappait de stupeur tous les amis de nos institutions constitutionnelles.

Ayant à leur tête le comte Coutard, commandant la 1ère division, tous les officiers de la garnison allèrent faire une visite officielle à M. le ministre de la Guerre, le lieutenant-général comte de Bourbon. Je trouvai le ministre embarrassé, peut-être honteux de se voir le chef d’une armée française, lui qui avait abandonné, quelques jours avant la désastreuse bataille de Waterloo, l’armée qui fut vaincue dans cette funeste journée, malheur et deuil de la France. Le poids de cette trahison devait lui peser sur le cœur comme un remords, si, comme il fut dit dans les salons du ministère, des généraux refusèrent de prendre la main qu’il présentait.

15 août. – Je prends le commandement de deux cent cinquante hommes d’élite du régiment, pour aller border la haie, sur une partie du quai de la Cité, jusqu’à la porte de la Métropole, à l’occasion de la procession du Vœu de Louis XIII. A quatre heures, le roi, le dauphin, la dauphine et la cour passèrent à pied dans nos rangs, escortés par les gardes du corps à pied du roi (les Cent Suisses). Le cortège était beau, mais simple. Aucuns cris d’allégresse et d’hommages ne se firent entendre sur le passage du roi. Les cœurs étaient glacés, les visages froids et mornes, depuis l’avènement du ministère Polignac.

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