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LES ORDONNANCES

Dès le matin de ce grand jour, le régiment prit les armes pour passer la revue administrative de M. le baron de Joinville, intendant militaire de la première division, et se rendit à cet effet dans l’enclos du collège Henri IV, derrière le Panthéon. A dix heures, la troupe était rentrée dans ses quartiers, et les officiers dans leurs logements, sans qu’aucun bruit fût parvenu à nos oreilles sur ce qui agitait déjà Paris. A onze heures, j’ignorais encore complètement que la capitale était en émoi et que j’étais sur un volcan qui devait renverser un trône, dont j’étais appelé à devenir un des défenseurs. Un violent coup de sonnette me tira de cette tranquillité d’esprit. C’était mon colonel qui venait m’annoncer les foudroyantes nouvelles du Moniteur officiel : la publication de plusieurs ordonnances royales, détruisant la liberté de la presse, annihilant divers articles de la Charte constitutionnelle, du Code civil et du Code d’instruction criminelle, annulant les lois électorales votées par les pouvoirs législatifs, supprimant les garanties accordées à la liberté individuelle et dissolvant la Chambre des députés.

Je fus glacé d’épouvante à cette énumération odieuse et à l’idée des malheurs qui allaient se répandre sur notre France. Il semblait, par la douloureuse impression que j’en ressentis, que je pressentisse déjà la majeure partie des sinistres événements qui allaient suivre. Le colonel me dit en se retirant : « Il y aura aujourd’hui du bruit dans Paris. Demain, on tirera des coups de fusil pour protester contre ce coup d’Etat et le faire avorter, s’il est possible. »

Je sortis pour tâcher de lire le Moniteur ; je ne pus y parvenir ; on se l’arrachait, on faisait queue dans les cabinets pour l’avoir à son tour. Des groupes nombreux, dans les rues, causaient avec animation ; les places se remplissaient de jeunes gens, qui parlaient haut et se concertaient déjà pour résister à la tyrannie menaçante. Les figures étaient tristes, concentrées ; une grande agitation se manifestait chez tous les individus qui s’abordaient. Après avoir longtemps parcouru divers quartiers de Paris, pour étudier l’opinion publique, et être sorti de dîner, je fus me promener dans le jardin du Luxembourg. L’affluence y était beaucoup plus grande que de coutume. L’événement du jour faisait le sujet de toutes les conversations. J’entendis des prêtres qui disaient, en parlant de Charles X : « Le voilà donc maître, roi absolu ! Dieu l’a inspiré ! » Les insensés ! J’étais indigné, je me retirai de bonne heure, le cœur navré et livré à de bien pénibles réflexions.

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