‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 50 sur 66 · LES TROIS GLORIEUSES – 27 JUILLET

LES TROIS GLORIEUSES – 27 JUILLET

A mon réveil, j’appris qu’il y avait eu, le soir, au Palais-Royal et dans les rues environnantes, un grand tumulte et des attroupements très considérables : on préludait. A trois heures et demie du matin, je montai à cheval, pour me rendre au Champ de Mars, où le régiment devait s’exercer pour son instruction ordinaire.

Au premier repos, le colonel réunit les officiers autour de lui pour leur parler de ce qui préoccupait si vivement les esprits. Il leur dit qu’ils seraient dans les choses possibles que le régiment fut appelé à prendre les armes, dans la journée, pour maintenir l’ordre et dissiper les attroupements. « Si cela arrive, je recommande à tout le monde, chefs et soldats, beaucoup de prudence, du sang-froid et de l’indifférence pour les provocations, injures et menaces qui pourraient vous être faites. Ne prenez en aucun cas l’initiative, attendez l’attaque pour riposter, mais alors, et seulement alors, vous vous défendrez. »

Avant la fin de l’exercice, la place fit demander un piquet de deux cents hommes et prévenir les officiers de ne pas s’écarter de leurs logements. L’orage révolutionnaire commençait à gronder. Tout annonçait qu’il éclaterait dans la soirée. Les officiers étaient pensifs ; on osait à peine se communiquer les inquiétudes qu’on éprouvait, tant la gravité des événements causait d’appréhensions. Un très petit nombre approuvait les ordonnances, la grande majorité les condamnait, et pourtant dans quelques heures nous devions prendre les armes pour les soutenir, les faire trouver bonnes et légales. Cruelle et affligeante position !

Un peu avant cinq heures du soir, l’ordre fut donné de se trouver à six heures, le 1er bataillon, commandant Barthélemy, et l’état-major, sur le Pont-Neuf, en face de la rue de la Monnaie ; le 3ème, commandant Maillard, successeur du chef de bataillon Garcias, sur le quai aux Fleurs, gardant le Pont-au-Change, etc. ; le 2ème (le mien), sur la place du Panthéon, avec un fort détachement sur la place de l’Ecole-de-Médecine. Je devais, avec une partie de mon bataillon (on m’avait pris deux compagnies pour renforcer les deux autres), maintenir l’ordre dans ce quartier populeux (quartiers Saint-Jacques et Saint-Marceau), contenir les Ecoles polytechniques, de droit et de médecine, garder la prison militaire de Montaigne, de la Dette, Sainte-Pélagie, et protéger l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. Mes instructions portaient que je devais, par de fortes et fréquentes patrouilles, conserver mes communications avec tous les établissements dont je viens de parler, avec la caserne des gendarmes de la rue de Tournon, et avec les deux bataillons qui étaient sur la Seine.

C’était beaucoup plus que je n’aurais pu faire, même avec dix fois plus de monde ; aussi, après plusieurs courses dans l’intérieur de l’espace que je gardais, fus-je contraint de me resserrer successivement et de borner ma défense aux alentours de la place du Panthéon, pour ne pas compromettre inutilement la vie de mes hommes, en cas d’attaque imprévue et de surprise préparée sous des prétextes de bon accord. Soixante cartouches furent données à chaque soldat. En les distribuant, comme en faisant partir les patrouilles, je recommandai avec soin et expliquai aux chefs l’usage qu’il devaient en faire, et la conduite qu’ils devaient tenir dans la position critique où ils pourraient souvent se trouver.

Au début de la nuit, jusque vers dix heures, de nombreux attroupements d’hommes de tout rang et de tout âge se présentèrent à l’entrée de la place en criant : « Vive la Charte, vive la Ligne ! » mais toujours sans intentions hostiles, ou du moins ne les faisant pas paraître, car ils voyaient bien que j’étais inexpugnable de la position que j’occupai sur le parvis du monument. Dans nombre de ces groupes, on portait des cadavres qui venaient des rues Richelieu, Saint-Honoré, etc. Les individus qui les portaient et les accompagnaient criaient avec des voix stridentes : « Aux armes ! on égorge vos frères, vos amis, Polignac veut vous rendre esclaves, etc. » Des hommes, des femmes, descendaient dans la rue, jusque sous les yeux des soldats en patrouilles, pour venir tremper leurs mouchoirs dans le sang de ces premières victimes d’une révolution qui commençait sous de sinistres auspices. L’agitation était extrême, des cris d’indignation et de vengeance se faisaient entendre de toutes parts, mais la présence de la troupe comprimait encore l’élan des masses, ou plutôt leur moment d’agir avec vigueur n’était pas arrivé.

Dans ce quartier retiré, le silence règne de bonne heure. Les boutiques avaient été fermées longtemps avant la nuit ; les armes de France, le nom du roi et des membres de la famille royale avaient été effacés des enseignes, et les écussons aux fleurs de lis, arrachés et brisés. Mais des événements plus graves se passaient ailleurs. Nous entendions la mousqueterie et les coups de fusils se succéder rapidement. La guerre civile était commencée : la troupe était aux prises avec une population immense, ardente, jeune, brave, indignée. Quel serrement de cœur j’éprouvai quand j’entendis les premières détonations ! Mon Dieu, qu’elles me firent mal ! C’était la guerre entre Français, au sein du royaume, peut-être de grands massacres et la perte de tous nos droits civils et politiques. La situation des officiers qui ne partageaient pas les opinions des ultra-monarchistes, des émigrés et des prêtres était vraiment à plaindre. Donner la mort ou la recevoir, pour une cause anti-nationale, qu’on défendait à regret, c’était affreux, et cependant le devoir l’exigeait.

Après dix heures, tous les réverbères furent brisés autour de nous, et il n’y eut que ceux de la place du Panthéon qui demeurèrent intacts. A onze heures, tout était tranquille. Je fis cesser les patrouilles et rentrer les détachements placés en différents lieux. Une partie de mes communications étaient interrompues ; pour les rétablir, il aurait fallu employer la force ; je m’y opposai. Mon but et mes instructions étaient de maintenir l’ordre, et non pas d’irriter cette partie de la population qui avait montré, jusqu’alors, beaucoup de prudence et de modération.

Un peu avant deux heures, je reçus l’ordre de faire rentrer ma troupe dans la caserne de Mouffetard. Les hommes étaient horriblement fatigués. Ainsi se termina cette première soirée qui, si elle fut orageuse, du moins ne fut pas ensanglantée.

q

Page 1