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ADHESION AU NOUVEAU REGIME

De grand matin, la majeure partie des officiers du régiment qui se trouvaient à Paris se réunirent chez moi pour prendre, tous ensemble, une détermination sur la conduite que nous devions tenir. Il fut résolu à l’unanimité que je me présenterais dans la matinée chez le lieutenant-général, comte Gérard, membre du gouvernement provisoire, et au domicile de M. Laffitte, banquier et député, pour donner notre adhésion au nouvel ordre de choses, et prendre des ordres dans notre singulière position.

Chef de corps, par l’absence du colonel qui était avec les deux bataillons, et du lieutenant-colonel qui était en congé à Lyon, je dus d’abord aviser aux moyens d’assurer la subsistance de la troupe, qui était sans pain depuis deux jours ; et aussi aviser à faire bien comprendre aux hommes de ne point imiter la conduite de leurs camarades, qui avaient quitté leur compagnies et qui ne tarderaient pas à être arrêtés, soit à Paris, soit sur les routes, s’ils avaient cherché à se rendre dans leurs foyers. Je leur recommandai en outre la conservation de leurs effets, et une bonne tenue, s’ils sortaient du quartier, et d’éviter d’aller boire dans les cabarets, crainte de querelle avec les héros du jour, qui étaient fort insolents. Ce furent en grande partie des conseils superflus. Le travail de plusieurs années disparut complètement dans un jour. Plus de respect, de soumission, de discipline, ni de tenue : anarchie et désordre presque complets. Le soir, les effets étaient vendus, déchirés, couverts de boue et de graisse. Ce n’étaient déjà plus des soldats.

Après ma visite dans les casernes, je me rendis au siège du gouvernement provisoire, rue d’Artois (maintenant Laffitte), pour remplir ma mission. Le général Gérard n’y étant pas, je m’adressai au général Pujol, commandant en second la force armée de Paris. Je fus parfaitement bien accueilli, et obtins tout ce que je lui demandai pour le bien-être de mes subordonnés. Après avoir longtemps causé avec lui de notre position et de la part que nous avions prise aux événements, je me retirai très satisfait, et plus que je n’osais l’espérer, car j’avais craint que les articles violents, publiés par les journaux contre le régiment, ne l’eussent indisposé contre nous.

Je fus ensuite à l’Hôtel de Ville voir le général La Fayette, pour lui faire connaître nos intentions. Il me garda peu de temps, étant très occupé à recevoir des rapports et à donner des instructions. J’étais horriblement fatigué à ma rentrée chez moi.

Cette promenade forcée dans Paris, cette longue course en habit de ville, à pied, à cause des barricades, et par une chaleur accablante, me fit connaître les immenses travaux et les épouvantables ravages d’une guerre civile de trois jours. Dans toutes les rues, sur les quais, sur les boulevards et sur les ponts, étaient établies des barricades, placées tous les soixante pas, hautes de quatre à cinq pieds et construites avec des diligences, des omnibus, des voitures de maître, charrettes, camions, tonneaux, caisses ou planches. Sur les boulevards, les arbres étaient coupés et abattus en travers ; les rues en partie dépavées et parsemées de verre de bouteille, pour arrêter la cavalerie. Paris ressemblait à une ville prise d’assaut. Son aspect était morne et sévère. Peu de mouvement dans les rues, beaucoup d’hommes mal habillés, groupés sur différents points ; point de femmes élégantes, de voitures, de boutiques ouvertes ; mais des convois funèbres, des femmes occupées à faire de la charpie, des corps de garde improvisés à tous les coins de rues, des vitres et des réverbères brisés, des murs couverts de proclamations appelant le peuple aux armes, et des ordonnances à cheval se rendant dans toutes les directions. Ce spectacle triste et saisissant, attestait combien l’orage révolutionnaire avait dû être brûlant. Presque toutes les barrières et les corps de garde de la garnison furent incendiés. Beaucoup d’objets d’art furent mutilés, brisés, volés, dans les galeries du Louvre et les appartements du château ; le musée de l’artillerie, l’archevêché, la cathédrale furent aussi dévastés et saccagés. Assez généralement, les vainqueurs donnèrent des preuves de générosité, d’humanité et de désintéressement. Mais aussi il s’en trouva qui égorgèrent sans pitié des hommes désarmés, qui les jetèrent vivants dans la Seine, qui les tuèrent par derrière. Quatre hommes du régiment, un capitaine de la garde royale, de mes amis, avec qui j’avais dîné le dimanche 25, des gardes royaux, des Suisses, des gendarmes, éprouvèrent ce sort. La perte totale du régiment fut d’un capitaine, un lieutenant et seize sous-officiers et soldats tués ; quatre officiers et trente-neuf sous-officiers et chasseurs blessés. Le régiment fut un de ceux qui se conduisirent avec le plus de prudence, qui tira le moins et qui a été cependant signalé, par la presse libérale, comme un parricide et un ennemi de la liberté.

A mon retour de l’Hôtel de Ville, j’appris que deux de nos officiers (un capitaine criblé de dettes, et le porte-drapeau, homme fort taré, tous deux les obligés du colonel) qui avaient quitté la veille, dans le Bois de Boulogne, leurs camarades et leur drapeau, s’étaient présentés à l’Hôtel de Ville, pour offrir leurs services au gouvernement provisoire, et faire parade d’un dévouement patriotique dont ils ne se doutaient pas deux jours auparavant. A force de calomnies et de mensonges, ils parvinrent à faire croire au général Dubourg que, s’il leur donnait pleins pouvoirs, ils organiseraient un bataillon modèle et sûr, ce qui ne serait pas, si on le laissait entre les mains des officiers actuels, tous animés, surtout son chef (c’était moi), d’un très mauvais esprit. Ils obtinrent sans difficulté les pleins pouvoirs qu’ils demandaient, et se mirent de suite à l’œuvre. Le capitaine se nomma chef de bataillon, et fit tous les sergents-majors sous-lieutenants, en attendant qu’il pût entraîner dans son parti quelques officiers pour en faire des capitaines et de lieutenants. C’est au moment qu’il révolutionnait ainsi les trois casernes que je rentrais chez moi. J’y trouvai tous les officiers de mon bataillon, qui m’attendaient avec impatience, furieux, indignés contre l’audace de ces deux officiers, dont la conduite, dans cette circonstance, égalait la lâcheté habituelle. Après avoir entendu leurs récits et leurs plaintes, reçu leur témoignage d’estime et d’affection, j’écrivis au général La Fayette, pour lui faire part de ce qui se passait, de la surprise qui avait été faite au général Dubourg, de la conduite honorable que tous les officiers de mon bataillon avait tenue pendant les trois journées, et lui montrer que nous étions calomniés par deux intrigants sans influence sur l’esprit des soldats, qui avaient lâchement abandonné leur drapeau pour venir à Paris mendier un avancement qu’ils ne méritaient pas.

Un officier porta ma lettre, et, une demi-heure après, je reçus l’ordre de conserver le commandement, ainsi que tous les officiers que j’avais avec moi. Je fis tout de suite mettre cette réponse à l’ordre du jour dans les trois casernes, et donner la consigne d’arrêter ces deux officiers pour les conduire à la prison de l’Abbaye.

31 juillet. – Je fus dans la matinée chez le lieutenant-général comte Roguet, nommé commandant des troupes de Paris, pour prendre ses ordres et lui rendre compte des événements intérieurs du corps. L’acte d’indiscipline de ces deux officiers le mécontenta beaucoup. Il m’ordonna de les faire arrêter. Il me demanda de lui remettre, dans la soirée, un rapport très circonstancié sur l’esprit et la situation de la portion de corps que je commandais, sur les magasins du régiment, sur les pertes éprouvées et sur les moyens employés pour assurer la subsistance de la troupe depuis les événements.

A trois heures, quand le travail était achevé, le lieutenant-colonel arriva de Lyon. Je le lui présentai, pour le signer et le porter, en sa qualité de chef de corps. Par modestie, il refusa l’un et l’autre, mais ensuite, se ravisant et prévoyant que cette visite pourrait lui être utile plus tard, il m’accompagna au quartier général, place Vendôme, où logeait le comte Roguet. Quelle fut ma surprise, dans notre entretien, avec le général, sur les efforts que nous devions faire pour ramener la discipline, d’entendre cet officier dire avec beaucoup de suffisance qu’il regrettait fort de s’être trouvé absent du régiment pendant les événements, que sa présence au corps, et l’influence qu’il y exerçait, auraient empêché le 15ème de prendre part à cette lutte, et que, dès le premier jour, il l’aurait entraîné à se mettre du côté du peuple ! Cette impudence me révolta, et amena cette réponse fort simple et très naturelle : « Et le devoir, et vos serments ? » Le général approuva de la tête mon observation, et nous congédia.

Sur la place, nous eûmes une vive altercation, où je lui reprochai le blâme qu’il semblait vouloir jeter sur ceux qui n’avaient fait que mettre en action ce que lui-même avait si souvent recommandé dans ses allocutions à la troupe assemblée, où il ne savait quelles expressions employer pour parler de sa fidélité, de son dévouement au roi et de son amour pour la famille royale. Voilà bien l’esprit de beaucoup des hommes que j’ai connus ! Quand l’idole est debout, ils l’encensent ; quand elle est à terre, ils lui donnent un coup de pied.

Ce même jour, le duc d’Orléans fut reconnu lieutenant-général du royaume, ayant accepté l’offre que lui avait faite la Chambre des députés de se mettre à la tête du gouvernement provisoire. Son arrivée à Paris et sa présentation au peuple, par le général La Fayette, sur la place de Grève, produisirent un bon effet sur tous les hommes amis de leur pays. On ne désespéra plus du salut de la patrie.

1er août. – Dans la matinée, le lieutenant-colonel, à qui je venais de remettre le commandement du régiment, réunit tous les hommes dans la cour de la caserne de Lourcine, pour les haranguer. Il nous dit très sérieusement qu’il avait servi avec fidélité la République, le Consulat, l’empereur Napoléon, Louis XVIII et Charles X, et qu’il servirait de même le souverain que les Chambres appelleraient au trône. Les officiers sourirent et le reconnurent pour la plus vieille girouette du régiment. Au fait, ce n’était ni sa faute ni la nôtre, si les événements nous forçaient à servir tant de gouvernements divers, mais il aurait pu se dispenser de faire parade de nos honteuses palinodies, de la fréquence de nos serments si solennellement prêtés, et souvent si peu respectés. Ses frais d’éloquence touchèrent peu les soldats qui se croyaient dégagés depuis le 29 juillet de tout frein disciplinaire.

2 août. – Ce jour-là, les débris de nos 1er et 3ème bataillons nous revinrent. Le colonel nous les renvoyait, sans les accompagner.

Voici leur histoire. J’ai dit que les deux bataillons étaient arrivés à Vaucresson, le 29 juillet. Fort mal à ce bivouac, et inquiets sur les suites que pouvait avoir pour les officiers leur éloignement de Paris, les officiers commencèrent à murmurer. Dès le 30, les ambitieux et les mariés quittèrent furtivement. Leur défection et la désertion des soldats furent plus ostensibles le 31. En effet, ce jour-là, le colonel Perrégaux avait donné l’ordre de se rapprocher de Rambouillet, où s’était retirée la cour. Le colonel, qui avait amèrement censuré les ordonnances du 25 juillet, ne voulait pas entraîner son régiment à continuer une défense qui n’était ni dans ses principes, ni dans ses intérêts, mais il lui répugnait d’abandonner une cause malheureuse, sans avoir reçu l’avis officiel que ses services n’étaient plus nécessaires. C’est pourquoi il crut devoir se rapprocher de Rambouillet, où le roi était déjà abandonné par la majeure partie de sa garde et par ses courtisans. Ce mouvement en avant éclaircit singulièrement les rangs : le soir, il n’y restait plus guère que ces hommes fidèles et dévoués que tous les événements ont toujours trouvés à leur poste. En conséquence, le colonel invita les deux chefs de bataillon à conduire leurs hommes à Paris, en prenant les mesures convenables pour assurer leur retour d’une manière légale. Il fit rendre au drapeau les honneurs militaires, et partit pour Rambouillet, accompagné d’un officier et d’un détachement de sous-officiers et de caporaux qui s’offrirent spontanément pour escorter le drapeau. A son arrivée au château, il remit au roi le drapeau du 15ème en lui disant : « Sire, vous me l’aviez confié, je vous le rends, puisque je ne puis plus le défendre. » Le roi le remercia beaucoup et le nomma commandeur de la Légion d’honneur, pensant encore pouvoir récompenser la fidélité au malheur, mais le pouvoir souverain était brisé dans ses mains depuis son départ de Saint-Cloud. Ce fut une lettre morte.

Les débris de nos 1er et 3ème bataillons nous arrivèrent donc à Paris, dans la matinée, le 2 août, sous le commandement de leurs chefs, tambours battants et baïonnettes au bout des fusils. C’était la première troupe armée de la ligne qu’on revoyait dans nos parages ; et ils se présentaient dans cette attitude militaire, en vertu d’une convention faite avec les commissaires envoyés pour recevoir leur adhésion. Les honnêtes gens virent avec plaisir que la force armée régulière et disciplinée allait reprendre le service de la capitale.

Grâce à l’arrivée de ces deux bataillons, le régiment se trouva de nouveau réuni. Mais ce n’était plus le même corps. Que de divisions, parmi les officiers ! Des ambitions bien peu justifiées se montraient, des haines se manifestaient à toutes les réunions. Le 15ème avait cessé d’être le modèle des autres corps. Sur les 1500 hommes qu’il avait présentés à la revue du 26, il ne lui en restait pas 400. Plus de 1000 hommes avaient déserté. Quant à la tenue, elle n’existait plus. La plupart des soldats vendaient, le soir, les effets qu’on leur délivrait le matin.

9 août 1830. – Louis Philippe, roi des Français, accepte la nouvelle Charte, et prête serment devant les députés réunis au palais de la Chambre…

Pour moi, à deux heures et demie du matin, je pris le commandement d’une nombreuse corvée, que je devais conduire à Vincennes pour recevoir six cents fusils. Je rentrai à deux heures après midi, bien mécontent des hommes et de leurs officiers qui n’osaient plus les commander. Cette journée me laissa de douloureux souvenirs sur le funeste effet de l’indiscipline. Quelle différence avec les soldats d’avant la Révolution ! quel changement profond dans les caractères en si peu de jours ! Ce qui occasionna en grande partie les nombreux écarts de désobéissance dont les soldats se rendirent coupables, c’est la faim. Restés à Vincennes plus longtemps qu’on ne pensait, parce que d’autres régiments s’y trouvaient en même temps que nous, l’heure du déjeuner était passée depuis longtemps quand notre tour d’être armés arriva, ce qui exaspéra les hommes, facilement irritables à cette époque de dissolution sociale. La plus grande difficulté, ce fut de les empêcher d’entrer dans Paris par la rue du Faubourg-Saint-Antoine, que je ne voulais pas traverser, dans la crainte que le peuple avide d’armes ne les désarmât : ce que mes indisciplinés chasseurs auraient volontiers laissé faire, pour ne pas se donner la peine de porter leurs armes. Enfin je parvins, presque seul, à vaincre toutes ces résistances, et arrivai au quartier sans avoir perdu un seul fusil, malgré toutes les tentations qu’on mit en jeu pour que les hommes en vendissent, pendant ce long trajet, autour des murs d’enceinte et depuis la barrière de la Râpée jusqu’à la caserne. Si ces hommes furent ce jour-là mauvais soldats, ils furent du moins honnêtes gens.

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