‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 52 sur 66 · 29 JUILLET

29 JUILLET

Le jour me trouva prêt à me défendre, si j’étais attaqué brutalement, comme le succès de la veille devait me faire craindre, mais je pensais aussi que quelque moyen se présenterait, pour éviter le désastre qui allait fondre sur nous et sur tous les habitants qui nous environnaient. Je ne m’étais jusqu’alors fait aucun plan de conduite que celui que l’honneur me prescrivait de suivre : me défendre et mourir. Cependant, quand je sus par des avis secrets que ma caserne était minée ; que des pétards étaient préparés, pour faire sauter les portes et un mur nous séparant des jardins voisins ; que des matières incendiaires devaient être jetées pour la brûler ; que des troupes de la garnison (deux régiments, 5ème et 53ème de ligne) avaient arboré la cocarde tricolore ; que la garde royale elle-même ne voulait plus se battre ; que tous fuyaient vers Saint-Cloud, et que l’évacuation de Paris serait complète avant quelques heures, si elle ne l’était déjà, je compris, après y avoir bien réfléchi, que ma position n’était ni raisonnée, ni tenable. Accepter le combat, c’était vouer à une mort certaine les quinze officiers et les deux cents soldats, bien portants ou malades, que j’avais avec moi ; c’était vouer à la destruction le bâtiment, les riches magasins, et les maisons voisines. Des torrents de sang couleraient, ma mémoire resterait responsable de tant de calamités, et pour qui ? Pour un roi parjure, pour un gouvernement inepte, et imposé à la France par des baïonnettes étrangères. Jusqu’alors, j’avais servi fidèlement et consciencieusement, je n’avais aucune mauvaise action à me reprocher envers les Bourbons, mais ce malheureux souverain, mal conseillé, ayant violé ses serments, ne m’avait-il pas dégagé des miens ?

Un autre motif, non moins puissant, devait encore me diriger. En admettant la défense aussi belle que possible, je devais finir par succomber, car je ne pouvais attendre aucun secours de personne, et toute retraite m’était ôtée. Comment la faire, au milieu d’une population exaspérée, dans des rues barricadées, ayant à lutter contre des forces décuples des miennes, ou peut-être plus nombreuses encore ? Commencer le combat, se rendre ensuite si on voyait les choses défavorables, c’était vouloir se faire égorger sans pitié, ne devant attendre aucune générosité de la part de ceux qu’on venait d’égorger soi-même… Je faisais toutes ces réflexions, en me promenant dans la cour du quartier ; j’étais calme, je donnais mes ordres avec beaucoup de sang-froid ; mais intérieurement j’éprouvais un malaise, plus facile à comprendre qu’à définir.

Avant dix heures, je fus prévenu, par tous les officiers réunis, que des bandes nombreuses se portaient à toutes les casernes des environs pour désarmer les troupes, qui s’y étaient enfermées, et enlever les armes qui s’y trouvaient en dépôt. En aucune part on n’avait fait résistance : on s’était soumis à la loi du plus fort, à la loi de la raison. Les officiers me dirent qu’il y aurait folie à se conduire autrement, et que pour eux, ils étaient résolus à céder, si on faisait des propositions qu’on pût accepter sans déshonneur. Je leur répondis que c’était bien ainsi que je l’entendais, et les renvoyai chacun à son poste.

Après dix heures, plusieurs attroupements, plus ou moins nombreux, se présentèrent devant la façade principale de la caserne (rue Neuve-Sainte-Geneviève). Leurs voix, leurs gestes, leurs costumes, tout était effrayant. La majeure partie de ces héros des faubourgs et de la banlieue étaient armée. A leur tête, on remarquait des hommes bien vêtus, ayant de bonnes manières, des décorations, des chefs enfin avec lesquels on pouvait s’aboucher. De la fenêtre du premier, où je m’étais placé, je fis signe que je voulais parler. On fit d’abord silence, mais quand on entendit parler de conditions à stipuler, de neutralité à garder, des cris furieux : « A bas les armes, à l’assaut ! » poussés par les énergumènes, ivres de leur succès, couvrirent ma voix. Tous les fusils se dirigèrent vers moi ; quelques soldats qui m’entouraient me saisirent en me disant : « Retirez-vous, commandant, ils vous tueront. » L’agitation était extrême, déjà on montait après les ifs qui servent aux illuminations. C’était, dans toute la force du mot, une des scènes hideuses de 1793.

Resté toujours à la place que j’occupais, je parvins à faire entendre que je désirais m’entretenir avec deux ou trois de leurs chefs. Cette proposition acceptée, je fis ouvrir la porte aux trois commissaires désignés qui se trouvaient être : un élève de l’Ecole polytechnique, un étudiant en droit de ma connaissance, et un personnage décoré, probablement officier en demi-solde, dont je fus très peu satisfait. Après des débats assez longs, dans cette conférence diplomatico-militaire, qui se tenait dans le corps de garde, il fut établi qu’on n’entrerait point dans ma caserne, que je ne remettrais qu’un certain nombre de fusils qu’on ferait passer par les croisées, et que l’élève de l’Ecole Polytechnique, un peu malade, resterait en otage près de moi pour la garantie des conditions convenues. Tout fut exécuté de bonne foi, de part et d’autre. Quand j’eus déclaré à plusieurs reprises que je n’avais plus d’armes à donner, on se retira fort satisfait, en criant : « Vive le commandant, vive le 15ème léger ! » Quant à moi, je les envoyais au diable de bien bon cœur. Je fis de suite armer de nouveau les chasseurs qui ne l’étaient plus, et reprendre à chacun les postes qui leur étaient désignés.

Je n’eus qu’à me louer des commissaires avec lesquels je traitais. Ils furent pleins de bons procédés. Pour atténuer tout ce que cet événement avait de douloureux pour moi, ils me firent de bienveillants compliments sur la manière dont j’avais conduit cette affaire jusqu’à sa fin, sur le succès que j’avais obtenu pour la conservation des magasins, sur ma conduite prudente et habile de la veille, place du Panthéon, etc. Malgré tous ces éloges, exprimés avec générosité, l’idée d’avoir remis des armes sans combattre m’obsédait comme un reproche. Il me semblait que j’avais terni par une honteuse condescendance mes vingt-six années de service. Du reste, je ne vis pas, dans les regards des officiers, un seul signe de blâme ni de mécontentement ; au contraire, ils me témoignèrent tous leur profonde gratitude, et leur satisfaction de s’être tirés honorablement d’une position assez délicate. Pour me le prouver, ils m’embrassèrent tous. Cet épanchement de l’âme, après une crise semblable, avait quelque chose de salutaire pour nous. Si ce n’était pas une justification, c’était du moins l’approbation de tous.

Nos casernes de Lourcine et du Foin furent pillées, mais les soldats qui les occupaient furent respectés. Le même sort fut réservé aux casernes des gardes du corps, de la garde, et des autres régiments de la garnison. Celle de Babylone, où étaient les Suisses de la garde, fut défendue d’abord, et ensuite abandonnée, après avoir vu tomber plusieurs des Suisses, sous les coups d’une attaque en règle par une masse d’insurgés. Heureusement les défenseurs purent gagner les boulevards dont ils étaient proches, car ils auraient été tous massacrés. Après qu’ils l’eurent pillée, les insurgés y mirent le feu.

Peu de temps après que j’avais remis une partie de mes armes, d’autres bandes d’insurgés se présentèrent. Il fallut leur en donner encore ; d’autres suivirent avec les mêmes exigences. C’était en vain que je leur disais que je n’en avais plus, ils en voulaient absolument. Ils demandaient à visiter la caserne, ce que je refusais obstinément. Pour éviter ce malheur et le contact de ces hordes déguenillées, je fis prendre quelques fusils au magasin, où il s’en trouvait plus de cinq cents, ainsi que plusieurs milliers de cartouches à balles. Ces bandes se renouvelant sans cesse, je compris que ma position se compliquait et devenait inquiétante. Pour sauver mes hommes, qui n’auraient pu bientôt plus se défendre, en cas de persistance dans le projet de pénétrer dans la caserne, je sortis du quartier pour aller inviter un capitaine de la garde nationale, que je voyais en uniforme à l’extrémité de la rue, à mettre un poste de gardes nationaux armés pour la protéger et la garder, renonçant désormais à le faire. Je lui remis les clés des magasins et des bureaux, en le rendant responsable de tout ce qui s’y trouvait. Il s’en chargea et conserva tout, excepté ce qui était l’objet d’armement et de grand équipement, qu’il fit prendre pour organiser les compagnies de sa légion.

Ce fut pour moi une grande satisfaction de n’avoir plus de rapport avec toutes ces bandes à faces sinistres, qui venaient, la plupart, chercher des fusils pour les revendre aux gardes nationaux qui s’organisaient à la hâte pour sauver Paris du pillage. Je savais que le régiment était sorti de Paris, je n’avais plus à craindre que les armes que je donnais fussent employées contre lui. C’est ce qui m’avait fait tant tenir à leur conservation. De son côté, le capitaine que j’avais installé dans le corps de garde ne voulut plus en donner à tous ceux qui se présentaient. Il fallait être de l’arrondissement, et être connu par un citoyen honorable pour en obtenir. Je lui dis souvent : « N’armez pas les prolétaires, maintenant que tout est fini. Ils pourraient continuer la révolution pour leur compte, et nous livrer à l’anarchie démagogique. » Les rapports que j’eus avec ce capitaine et avec plusieurs autres officiers, qui vinrent le seconder, furent très agréables.

Pendant cette tourmente, le détachement, laissé la veille pour la garde de la prison de Montaigne, rentra en ordre, mais désarmée. Ce fut en vain que le capitaine Chardron, qui le commandait, observa aux insurgés que sa mission était d’empêcher les malfaiteurs qui s’y trouvaient renfermés de se répandre dans Paris, pour commettre des délits et peut-être des crimes ; il ne put parvenir à faire comprendre à un de ces derniers attroupements, moins prudent que plusieurs autres qui l’avaient précédé, les motifs qu’il avait pour tenir à la conservation de ses armes. Il ne fut pas écouté. Il dut céder. Résister eut été une folie, quand tous se soumettaient autour de lui. Cependant, il ne le fit que sur mon invitation. Une fois parti, les prisonniers sortirent, et répandirent bientôt dans les rues la consternation. Le premier usage qu’ils firent de leur liberté, ce fut d’aller chez le capitaine qui avait ordonné de faire feu sur eux, pour l’assassiner. Heureusement qu’il put s’échapper par une porte de derrière de son appartement, et se réfugier dans une maison où on ne le vit pas entrer.

A la caserne, j’étais resté, seul officier, pour maintenir les soldats dans la ligne de leur devoir, les protéger et leur faire connaître la nouvelle position où ils allaient se trouver. Je pensais les avoir convaincus, mais le démon de la discorde et de l’insubordination vint détruire l’effet de mes paternelles recommandations. « Nous n’avons plus d’armes, plus de drapeau, plus de gouvernement, nous sommes donc libérés du service, et maîtres de nos actions. Vive la liberté, et au diable l’obéissance et la discipline ! » Et au même instant ils se précipitèrent tous vers la porte, pour sortir. Vainement je m’y opposai, les liens de la soumission aux lois étaient brisés, ma voix et mon grade méconnus. Je dus céder à cette autre rébellion. A six heures du soir, je sortis de la caserne. Tout ce qui arrivait depuis trois jours m’avait brisé le cœur ; je doutais encore, après être sorti de cette caserne où mon pouvoir était si fort, quelques heures auparavant, qu’un trône si haut placé dans l’opinion des peuples venait de s’écrouler, qu’un roi si puissant était déchu, sa couronne brisée, et lui-même peut-être en fuite pour éviter la colère d’une grande nation irritée. Quand je songeais à tout cela, j’en avais des vertiges, une espèce de fièvre dévorante.

Mon beau-frère, M. Kellermann, bibliothécaire à l’Ecole des ponts et chaussées, était venu me prendre à la caserne, peu avant que j’en sortisse. Sa présence me fit du bien. J’avais besoin d’être plaint, consolé, de recevoir des témoignages d’amitié pour chasser de ma pensée les impressions de la journée. Elles étaient douloureuses. Je ne pouvais que voir, avec plaisir, la France recouvrant la plénitude de ses droits politiques, mais le choc avait été trop violent, trop extraordinaire, pour que ma raison n’en fût pas ébranlée, et pût apprécier à première vue tous les avantages qu’une pareille secousse devait amener. Je craignais la guerre civile, le triomphe des prolétaires, l’institution d’une république, la guerre étrangère, enfin tous les maux qu’engendrent l’anarchie et le triomphe des partis extrêmes.

Mon beau-frère dîna chez moi, où il y avait une pension bourgeoise qui nous fournissait tout ce dont nous avions besoin. Il me donna des détails sur les événements des trois jours, que j’ignorais complètement. Pendant le dîner une dame, jeune et jolie, mais que je ne connaissais pas assez pour espérer d’elle une si grande preuve d’intérêt, vint me voir avec son mari, pour m’exprimer toute la joie qu’elle éprouvait de me trouver sain et sauf. Je fus bien vivement touché de cette obligeante attention ; une mère, une femme, une sœur, n’auraient ni mieux exprimé leur joie, ni donné plus d’expression à leur légitime tendresse. Cette visite inattendue me fit oublier bien des souvenirs amers.

Au cours de cette journée du 29, les deux bataillons du régiment qui étaient sur l’autre rive de la Seine, après avoir passé une partie de la nuit et de la matinée dans le jardin des Tuileries, étaient allés prendre position dans les Champs-Elysées. C’était le moment où les Parisiens attaquaient le Louvre, et peu après le palais du roi. Le palais pris, toutes les troupes se retirèrent en désordre sur Saint-Cloud, en prenant toutes les directions qui y conduisent. Notre 15ème, toujours rallié et maintenu, forma l’arrière-garde pour soutenir la retraite. Il se retirait par le quai. Malheureusement, la barrière des Bonshommes ou de Passy était fermée et défendue par les gardes nationaux d’Auteuil, Boulogne, Passy, etc. La situation était critique : attaqué en queue et en flanc, placé entre la Seine et la colline de Chaillot, que garnissaient des tirailleurs audacieux et adroits, on se trouvait acculé dans une impasse, et dans l’impossibilité de faire aucun mouvement, à moins de revenir sur ses pas pour marcher sur le ventre des Parisiens et prendre le pont d’Iéna. Le capitaine Bidou, qui commandait la première compagnie des carabiniers, eut l’heureuse idée de faire mettre la crosse en l’air à sa compagnie. Ce signal pacifique fut compris et la barrière s’ouvrit pour laisser passer le seul régiment qui ne fût pas entièrement démoralisé. Quoiqu’il ne répondît pas aux coups de feu, des individus placés sur la colline, et cachés derrière des murs, ne discontinuèrent pas de tirer sur lui, et, par malheur, avec une adresse féroce. Un capitaine fut tué, ainsi que plusieurs soldats, deux officiers et beaucoup de soldats furent blessés. Ils tombèrent victimes de la funeste adresse de quelques individus, qui croyaient sans doute s’illustrer en assassinant de sang-froid et sans danger des compatriotes, plus français et meilleurs citoyens qu’eux, puisqu’ils ne répondaient pas à leur attaque, et qu’ils se retiraient sans combattre. Cet acte barbare fut un véritable crime, qu’on ne saurait trop anathématiser.

Après avoir passé la barrière, le régiment fut se reposer sous les ombrages du Bois de Boulogne, où les habitants d’Auteuil, sur la demande du colonel, lui apportèrent avec empressement des vivres. La chaleur était excessive, on était accablé de fatigues, de chagrins et de funestes pressentiments. C’était entre midi et quatre heures. Le dauphin vint voir le régiment. Il fut accueilli froidement. Le prestige avait disparu, le malheur avait passé sur toutes les têtes, si fières, si droites quelques jours auparavant. On vit un homme, plus que médiocre, se montrer quand le danger était passé, qui ne sut ni remercier, ni encourager. La défection commença, après cette revue. On se mit en marche pour Vaucresson, en passant par Saint-Cloud, où l’on délibéra longtemps pour savoir si on permettrait de traverser le parc, pour abréger la distance. Le régiment passa sous les fenêtres du roi ; il était alors à dîner, ce qui fut cause sans doute qu’il ne se dérangea pas pour le voir, et pour saisir cette occasion de dire de ces choses qui dédommagent un peu des fatigues et des dangers courus. Cette indifférence maladroite blessa vivement les officiers, qui regrettèrent alors d’avoir quitté Paris et de s’être exposés pour un prince qui ne leur en tenait aucun compte.

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