‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 7 sur 66 · UNE SOIREE AU PALAIS ROYAL

UNE SOIREE AU PALAIS ROYAL

Quelques jours après notre rentrée à Ecouen, je retournai à Paris, avec mon nouvel ami Tournilhac, pour faire mes adieux à plusieurs de mes compatriotes, et chercher quelque argent chez l’un d’eux. Après avoir pris un très léger déjeuner, que je payai du dernier argent qui me restait, nous nous séparâmes pour aller chacun de notre côté à nos affaires, et recevoir ce que nous espérions toucher. Il fut convenu qu’on n’accepterait aucune invitation et qu’on se réunirait, à 5 heures précises, sous les galeries de bois du Palais Royal.

Je fus exact au rendez-vous, ayant l’estomac aussi vide que la bourse. J’attendis longtemps, bien longtemps, sans voir arriver celui que j’appelais intérieurement mon sauveur. Ma position était critique. Sans argent, sans pain, sans asile, je tremblais de peur et de froid, car le temps était rigoureux. Je craignais que mon étourdi, placé devant une succulente table et près d’un bon feu, ne m’eût oublié. Je faisais de bien tristes réflexions. Enfin il arriva, aussi pauvre que moi, mais plus résolu. Il me dit : « Allons chez un capitaine de hussards de ma connaissance. C’est un bon et brave militaire, retenu chez lui par la goutte ; il sera enchanté de donner à dîner à deux héros affamés. »

En effet, nous fûmes parfaitement et cordialement accueillis. Après un excellent dîner, donné de bon cœur et mangé de même, près d’un bon feu, mon monsieur sans gêne dit : « Ce n’est pas tout, capitaine. Il faut que tu me donnes cent sous pour aller au spectacle et payer notre lit dans un hôtel. » Le capitaine, en homme qui sait vivre, nous donna la pièce et nous souhaita beaucoup de plaisir. Je fus émerveillé de cette réception presque paternelle, et de la joie que ressentait ce digne homme d’obliger deux étourdis.

Après notre sortie du Vaudeville, nous fûmes au café des Aveugles dépenser encore ; toutefois, avec assez d’argent de reste pour payer un lit ; mais il était plus de minuit, les hôtels étaient fermés, nous nous trouvions encore une fois sur le pavé. Fatigués, grelottants de froid, nous nous réfugiâmes dans un corps de garde, où l’on voulut bien nous recevoir. Ah ! je me promis bien de ne plus me retrouver dans une semblable position par ma faute.

Le lendemain, nous rentrâmes à Ecouen, le gousset plus garni, et satisfaits d’avoir pu témoigner tous nos remerciements à ce bon capitaine que, dans ma reconnaissance, je comparais à Bayard, le chevalier généreux, sans peur et sans reproche.

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