Chapitre 6 JE DECIDE DE TENIR MON JOURNAL
Avant notre départ, le maréchal Soult nous passa en revue dans le Champ-de-Mars. Il tombait du verglas, ce qui nous incommoda beaucoup. La revue de cette portion de la garde qui se rendait en Italie, composée d’un régiment de grenadiers et de chasseurs à pied, d’un régiment de grenadiers et de chasseurs à cheval, de la légion de la gendarmerie d’élite et des mameloucks, étant terminée, nous partîmes pour aller coucher à Essonnes. Partis tard, nous arrivâmes tard, cruellement fatigués, à cause de la longueur de l’étape, du mauvais état des chemins, du poids de mon sac, et surtout du manque d’habitude de la marche militaire. Avant de nous distribuer les billets de logement, on maria un vélite avec un vieux chasseur. A la première vue, au ton brusque de mon conjoint, je n’eus pas à m’applaudir du choix que me donnait le hasard.
C’est dans cette journée (en causant avec un vélite de mes amis sur les prodigieux événements dont nous avions été témoins depuis dix mois que nous étions en service, et sur le bonheur que nous avions de voir cette belle Italie, si célèbre dans l’histoire, et surtout depuis les immortelles campagnes de 1796, 1797 et 1800), que l’idée me vint de tenir note de tout ce que je verrais d’intéressant dans ce voyage, et d’enregistrer la date du jour où j’arriverais dans une localité, grande ou petite, en un mot de tenir un journal de mes voyages. Mon ami partagea mon idée, et me dit qu’il en ferait autant.
J’ai toujours tenu ce journal avec régularité, inscrivant presque jour par jour, sur un cahier à ce destiné, les observations dont je croyais devoir conserver le souvenir, sans me préoccuper de l’insignifiance des dates et des faits, et de la manière dont elles étaient rédigées, et du peu d’intérêt que ce travail presque quotidien pouvait présenter. C’était pour moi que je le faisais : il m’importait alors très peu que cela fût bon ou mauvais, insignifiant ou intéressant. L’essentiel était de persévérer et de conserver. J’y suis parvenu après bien des contrariétés et des soins.
Si je le transcris à nouveau, c’est pour réunir les nombreux cahiers dont ce journal se compose, cahiers devenus malpropres, déchirés et effacés dans bien des pages, par suite des nombreux voyages et déplacements qu’ils ont été contraints de subir. Je l’écris aussi pour me remettre dans la mémoire les divers souvenirs qu’il contient. En m’occupant de ce long travail, je trouverai l’occasion d’employer mes journées et mes longues soirées d’hiver, de manière à me les faire paraître moins ennuyeuses. Sortant peu et vivant presque seul, cela me sera un remède contre l’oisiveté et les amères réflexions de la triste vieillesse.
Je n’apporte aucun changement important dans sa rédaction primitive. Tel que je l’écrivis dans mes veillées de voyage ou de garnison et dans mes soirées de bivouac, tel il se trouvera dans son nouveau format. Si mon fils parcourt un jour ce journal, il se convaincra que je n’ai manqué ni de constance dans ma résolution de le tenir, ni de patience pour le mettre au net, travail bien laborieux et fastidieux pour un homme âgé et peu habile à écrire…
18 janvier. – En partant d’Essonnes, nous mîmes nos sacs sur des voitures, ne conservant que nos oursins, que nous portions en bandoulière. Ils étaient renfermés dans des étuis en coutil, qu’on nous avait délivrés la veille de notre départ. Pour pouvoir les attacher sur nos sacs, on nous avait prescrit de nous procurer des courroies, sans fixer leur longueur ni leur couleur, de sorte que c’était une vraie bigarrure. Les frais de transport étaient à notre charge, et devaient coûter 20 centimes par jour. Chaque compagnie avait sa voiture ; nous étions libres de retirer nos sacs, à l’arrivée au gîte.
21 janvier. – Sens. – Séjour. A mon arrivée au logement, mon camarade de lit me dit brusquement qu’il fallait, avant toute chose, nettoyer mon fusil, mes souliers, etc. Je l’envoyai promener, en lui disant que je n’avais pas d’ordre à recevoir. Il s’ensuivit une querelle, qui devait avoir son dénouement le lendemain, lorsqu’un vélite entra avec son camarade, pour nous proposer de nous associer pendant la route et de vivre ensemble. Leur intervention calma nos irritations communes, et la proposition fut acceptée. Dès le soir même, nous nous réunîmes pour souper, et jusqu’à présent nous avons continué de le faire, soit à la halte qui a lieu habituellement à moitié route, soit au lieu d’étape, où l’on prépare le dîner dans le logement le plus commode. En général, nous vivons bien, en ne dépensant que notre solde. Ce vélite s’appelait Journais. Devenu capitaine, il fut fait prisonnier en Espagne et conduit en Angleterre. L’ennui de sa captivité le porta au suicide.
26 janvier. – Depuis Paris, j’avais pris l’habitude d’aller lire dans un café un journal politique, pour me tenir au courant du nouveau du jour. C’est ainsi que j’appris, à Avallon, que nous nous rendions à Milan pour assister au couronnement de Napoléon comme roi d’Italie.
3 février. – Le matin, à Mâcon, avant le départ du régiment, je demandai et obtins la permission de m’embarquer sur le coche, pour me rendre à Villefranche. J’arrivai avant le régiment, quoiqu’il fût déjà tard. Journée froide, neigeuse et meilleure à naviguer sur la Saône qu’à piétiner dans la boue.
5 février. – A Lyon : – Le jeune prince Eugène Beauharnais, beau-fils de l’Empereur, commandant en chef de toute la garde, nous passa en revue sur la place Bellecour, encore encombrée des décombres qu’avait faits le marteau révolutionnaire. En grand costume de chasseur à cheval de la garde, il portait une plaque en argent sur la poitrine et un large ruban rouge ponceau en bandoulière, où était attachée une énorme croix en or. Ce nouveau grade ou cette dignité venait d’être créée, tout récemment, sous le nom de grand’croix de la Légion d’honneur…
Le 13 février, à mon départ de Lyon, j’avais des housiers neufs qui me blessèrent cruellement. Forcé de rester en arrière, j’arrivai longtemps après le régiment, harassé de fatigue, et les pieds dans un état déplorable à Bourgoin.
Avant d’atteindre Pont-Beauvoisin, le 14, on traversa la petite ville de Latour-Dupin. Je m’y arrêtai pour acheter une paire de souliers, ne pouvant plus marcher avec ceux que j’avais aux pieds.
16 février. – A Chambéry : – Avant d’entrer en ville, un vélite, Baratier, qui en était originaire, régala tous les militaires du régiment, en leur offrant du vin et quelques légères pâtisseries. On avait placé, de distance en distance des tonneaux défoncés remplis de vin, et des paysans à l’entour pour nous donner au passage des verres remplis et de cette pâtisserie dont j’ai parlé. La marche avait été ralentie, pour donner le temps de prendre et de boire.
24 février. – Passage du mont Cenis : – Le chemin, difficile, à peine tracé sur la neige, était si glissant que, tous les cent pas, lorsque nous descendîmes sur la pente rapide qui conduit à Novalèse, je tombais sur le dos. Heureusement que mon sac me servait de parachute, car sans lui, je crois que j’aurais été cent fois brisé avant d’arriver au bas de cette pénible et longue descente. Ces fréquentes chutes provenaient de ce que mes souliers étant sans talons, étaient unis et polis comme du verre. Dès notre départ du gîte, nous éprouvâmes un froid assez vif, mais lorsque nous eûmes dépassé le hameau de la Ramasse, et que nous nous fûmes élevés sur les dernières hauteurs, il devint d’une rigueur excessive. Je vis, en passant, l’hospice du mont Cenis, mais rapidement et mal, à cause du brouillard et de la rapidité de la marche. Moins d’une heure après avoir passé ce lieu habité, nous approchions du beau ciel d’Italie. Nous laissions derrière nous les frimas, les tempêtes, et commencions à respirer l’air chaud de cette contrée, qu’on a hâte de voir pour se croire heureux.
La compagnie fut détachée à Bussolino, petite ville à une lieue en avant de Suze, sur la route de Turin. Mon camarade de lit et moi, nous couchions dans une écurie, en société d’un âne et d’une chèvre. Le matin, j’avais lavé et blanchi mon cordon de bonnet, pour passer l’inspection du capitaine. Lorsque je voulus le prendre pour l’attacher à ma coiffure de grande tenue, je trouvai la chèvre qui le mangeait, et qui en avait déjà avalé plus de la moitié. Je le retirai presque en totalité, mais si sale, si détérioré, qu’il me valut deux jours de salle de police. Depuis Lyon, nous avions l’avantage de porter nos sacs, mais j’étais dès lors habitué à la marche.
27 février. – A Turin : – Séjour jusqu’au 2 mars inclus. Le soir de notre arrivée, une neige très épaisse couvrit la ville et la campagne, de manière à rendre l’une et l’autre impraticables. Malgré sa continuité et le peu d’agrément qu’il y avait à sortir, je ne voulus pas me priver du plaisir de parcourir tous les quartiers, visiter les monuments, connaître les curiosités que cette belle et jolie ville renferme. Je vis à peu près tout ce qu’il était possible de voir.
Pendant ces trois jours de repos, notre capitaine, M. Bigarré, reçut l’avis qu’il était nommé major au 4ème régiment de ligne, commandé par le prince Joseph Bonaparte. Comme Son Altesse Impériale n’était jamais à la tête de son régiment, le major Bigarré put se considérer comme colonel au 4ème de ligne ! Avant de quitter le régiment, il donna à tous les officiers un plumet d’uniforme en plumes de héron et un grand dîner. C’était faire ses adieux d’une manière courtoise et distinguée.
9 mars. – A Abbiategrasso : – C’est là que les Français furent forcés, en 1524, ce qui coûta la vie au chevalier Bayard.
10 mars. – A Milan terme de notre voyage et de nos fatigues : – J’étais bien portant, bien satisfait de goûter un peu de repos, et de me trouver dans la capitale de la riche Lombardie, caserné dans la citadelle au château de Milan. Dès notre arrivée, les officiers, sous-officiers et soldats de la garde royale italienne vinrent nous inviter à dîner, pour le jour même. Nous, chasseurs, nous fûmes avec les chasseurs à leur caserne, où nous trouvâmes, dans une vaste cour, de nombreuses tables, très bien servies pour un repas de soldats. Ce banquet donné par nos cadets fut gai et très brillant, par la multitude de personnes de haute distinction qui y assistèrent comme spectateurs. Elles voulurent jouir de ce beau coup d’œil, de la franche concorde qui y régna, et de cette joyeuse et belle réunion qui devait cimenter l’alliance des deux peuples.
(Quelques jours avant de rentrer en France, nous rendîmes à la garde royale sa politesse. Le banquet eut lieu dans les cours de la citadelle, avec moins de pompe, mais autant de cordialité.)
8 mai. – Deux mois après notre arrivée, l’Empereur Napoléon fit son entrée solennelle dans la capitale de son nouveau royaume. Cette prise de possession fut magnifique. Les troupes d’infanterie bordaient les rues où il passa, à cheval, au milieu des gardes d’honneur, brillamment costumées, que toutes les villes du royaume avaient envoyées. Deux divisions de cavalerie et une de cuirassiers précédaient et suivaient qui réunissait tous les officiers généraux et l’état-major de l’armée française en Italie. Je vis à la tête des troupes le général en chef de cette armée, le vainqueur de Fleurus, le maréchal Jourdan, ainsi que beaucoup de généraux qui, quoique jeunes, comptaient de hauts faits d’armes.
26 mai. – Le couronnement n’eut pas l’éclat de celui de Paris, mais n’en fut pas moins beau. Nous bordâmes la haie dans deux quartiers différents sur le passage de l’Empereur : lorsqu’il se rendit à l’église Saint-Ambroise, pour poser la couronne de fer sur sa tête, et lorsqu’il rentra au palais après la cérémonie terminée. Le couronnement se fit le matin dans l’église métropolitaine : la troupe resta massée autour de la cathédrale, l’Empereur s’étant rendu à pied de son palais à l’église par une élégante galerie construite exprès pour cette grande solennité. La cérémonie du soir eut principalement pour but de le montrer au peuple dans tout l’apparat de la majesté royale. Avec l’Empereur étaient l’Impératrice, les princes Joseph et Louis Napoléon, le prince Murat, le prince Eugène, plusieurs maréchaux et généraux, les ministres du royaume, les grands et les personnes des deux cours qui précédaient, suivaient ou entouraient les voitures du cortège. Un temps superbe favorisa cette imposante cérémonie et en augmenta l’éclat.
Il y eut ensuite une succession de fêtes brillantes ; je vis Garnerin s’enlever dans les airs ; des courses en chars me donnèrent une idée des célèbres Olympiades ; un feu d’artifice immense occupait tout le sommet de la façade de la citadelle du côté de la ville. L’illumination du dôme de la cathédrale surpassa toutes les autres, qui furent nombreuses, par son éclat et l’immensité de ses feux ; des jeux de toute espèce eurent lieu sur la place plantée d’arbres et entourée de magnifiques palais. Je vis là le plan de la bataille de Marengo, à une heure donnée de la journée, en relief et sur une grande échelle : tous les corps des deux armées y figuraient sur l’emplacement qu’ils occupaient au moment de l’action que le tableau représentait. Ces brillantes fêtes durèrent plusieurs jours et furent très suivies.
3 juin. – Ce matin, la générale fut battue dans les cours de la citadelle, bien longtemps avant l’heure et la batterie du réveil. S’habiller, s’armer et se former, tout cela fut l’affaire d’un instant. On se rendit sur la place de l’Esplanade, où se trouvait Napoléon. Après quelques temps d’exercice, il ordonne de charger les armes réellement pour faire l’exercice à feu. On lui observe qu’on n’a que des cartouches à balle : cela ne fait rien, on les déchirera du côté de la balle. Les manœuvres commencent ; des feux de tous genres sont exécutés, devant des milliers de personnes venues pour être témoins de ce spectacle matinal, qui avait lieu devant les premières maisons de la ville. Eh bien ! malgré la précipitation qu’on y mettait, on n’eut pas à déplorer un seul malheur ; pas un soldat n’oublia d’exécuter l’ordre qui lui avait été donné de déchirer la cartouche du côté du projectile. Ce fait prouve la confiance de l’Empereur dans le dévouement de sa garde, le sang-froid et l’adresse des militaires qui la composaient, car l’Empereur était souvent en avant des feux et surveillait l’exécution des mouvements.
Dans les premiers jours de juin, le doge de Gênes, Gérôme Durazzo, vint apporter à l’Empereur le vœu du Sénat et du peuple de Gênes pour la réunion de la République ligurienne à l’Empire français. Je faisais partie de la garde d’honneur qui lui fut envoyée. Mais cette puissance déchue refusa cet honneur et renvoya sur le champ cette garde. Il fit remettre à chacun de nous trois francs et une bague en brillant à l’officier qui nous commandait.
Les quatre-vingt douze jours que je restai à Milan, je les employai à visiter la ville et ses monuments. J’allais souvent à la bibliothèque de Brera passer quelques heures. Je fus une fois au grand théâtre de la Scala, qu’on dit un des plus beaux de l’Italie. J’allais lire, tous les jours, dans un café, le Journal de l’Empire et, dans un cabinet de lecture, les romans en vogue. Je fus voir plusieurs fois, au couvent de Sainte-Marie, M. l’abbé Depradt, mon compatriote et ami de mon père, aumônier de l’Empereur. (Il a été ingrat par la suite envers son bienfaiteur.) J’allais souvent, avec d’autres vélites, parcourir les environs de Milan, admirables par leur belle culture et leur vigoureuse végétation. J’ai vu, dans ces courses, de belles campagnes, et particulièrement celle où est le célèbre écho qui répète jusqu’à quarante fois. C’est dans la cour du château de la Simonette que se fait entendre ce remarquable phénomène naturel. Dans ces promenades, quelque fois assez longues, nous nous arrêtions pour goûter dans une des nombreuses guinguettes que nous rencontrions ; mais on n’y trouvait jamais d’autres choses que des œufs durs, de la salade et du gros vin.
Le service et les exercices y furent très peu fatigants. Une augmentation de solde et quelques autres avantages contribuèrent à nous faire trouver charmant le séjour de Milan. Pour mon compte, je regrettai beaucoup d’en partir. La vie animale y était chère et peu variée : si je n’oublie jamais les heureux moments que j’y ai passés, je n’oublierai pas non plus que, pendant trois mois, notre repas du soir a toujours consisté en riz, ce qui avait fini par me rendre ce farineux insupportable.
Enfin, après plusieurs parades et revues, passées soit par l’Empereur, soit par des maréchaux, nous quittâmes Milan le 22 prairial (11 juin) pour retourner à Paris.
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