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Chapitre 5 Où l’auteur goûte au skelley pour la première fois

J’étais dans le ward depuis un quart d’heure à peine, lorsque notre collègue du 15 dut s’éclipser, ses services étant pour l’instant requis ailleurs.
Je restai donc seul avec l’Italien, le monsieur accusé de vol, et le garde.

L’Italien ne disait mot ; à peine l’entendait-on de temps en temps, entre deux bâillements, pousser une espèce de grognement inarticulé. Le monsieur accusé de vol ne savait parler que de son affaire, ma foi pas très claire ! et quant au garde, il était, c’est le cas de le dire ou jamais, muet comme une porte de prison.

Il ne me fallut pas bien longtemps pour juger que d’aucun des trois je ne saurais tirer rien d’intéressant.

Par-dessus le marché, pas un livre, et défense absolue d’écrire. Pour plus de sûreté, on était allé jusqu’à me priver d’un petit bout de crayon, que j’avais demandé la permission de conserver.

Dès ce moment, je commençai de trouver la prison désagréable.

Vous croirez peut-être que ce qui m’ennuyait le plus, c’était la perspective de passer trois mois là-dedans. À vrai dire, cette idée ne me plongeait pas dans une allégresse folle ; mais pour l’instant elle ne me préoccupait pas outre mesure. Je me disais que dès le mardi suivant je verrais mes amis, et que, par leur intermédiaire, je pourrais sans doute me procurer des livres, des revues, peut-être même des journaux, obtenir la permission d’écrire, bref m’arranger un genre de vie après tout supportable. Par exemple, qu’allais-je faire dans l’intervalle, seul avec le garde et ces deux brutes ? Profonde question, que je retournais malgré moi dans mon esprit, non sans quelque terreur…

J’en étais à ce point de mes réflexions, lorsque le grincement d’une clef dans la serrure me fit tourner la tête. C’était le pensionnaire du 15 qui nous revenait. En m’apercevant, il me salua, à travers les barreaux, de son plus aimable sourire. Puis il entra, et referma lentement la porte derrière lui.

Alors seulement je vis qu’il portait du bras droit quelque chose, – un objet dont je ne pouvais, de loin, que discerner vaguement la forme.

Je m’approchai, et j’aperçus, posé sur le plancher devant mon bonhomme, un grand seau en ferblanc, tout noir de crasse et tout bossué, contenant une espèce de liquide fumant, d’aspect épais et gluant.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demandai-je.

— Ça, monsieur (car il me disait encore monsieur), ça, c’est le souper.

— Et… ça s’appelle ?

— Ça s’appelle du gruau.

C’était du skelley.

Par un oubli que je ne me suis jamais expliqué, l’Académie française n’a pas encore, que je sache, fait entrer ce mot dans son dictionnaire. Larousse ne le mentionne pas davantage, Littré non plus. Vous êtes donc excusable de n’en point connaître au juste la signification.

Au reste, on s’instruit à tout âge, et quand vous irez en prison vous apprendrez cela très vite : le skelley, en style pénitentiaire, c’est le gruau spécial avec lequel on nourrit les détenus, c’est-à-dire une espèce de moulée opaque ayant à peu près la consistance et la saveur de la colle forte diluée. (Il paraît que c’est excellent pour refréner les passions.)

Tel était le plat de résistance qui m’attendait désormais soir et matin.

Mais il ne faut rien cacher. Disons toute la vérité. Avec le skelley, on nous donnait encore du sel, quelques croûtes de gros pain, et même une certaine espèce de liquide qui est à peu près au thé ordinaire ce que le skelley est au gruau. Voici en effet le menu complet qui à cette heureuse époque m’était servi deux fois par jour et gratuitement, aux frais de l’État :

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