I
LA PREMIÈRE ÉPOQUE DU RÈGNE DE NAPOLÉON.
Le séjour de l'Empereur à l'île d'Elbe a eu quatre époques bien marquées, et je les caractérise. L'époque de la stabilité, l'époque du doute, l'époque des projets, l'époque de l'exécution: les deux premières époques sont celles qui se prolongèrent le plus.
L'Empereur arriva à l'île d'Elbe dégoûté des grandeurs et désirant la tranquillité. Sans doute dans un homme tel que l'Empereur, ce dégoût et ce désir pouvaient n'être pas durables, mais alors ils étaient réels. Ses constructions, ses achats, ses traités ne pouvaient être inspirés que par un esprit d'avenir de jouissance durable, et l'intention d'une jouissance éphémère n'aurait pu se comprendre que par un état de déraison complète. L'Empereur n'était pas homme à épuiser son trésor pour s'entourer d'un luxe de circonstance.
Les journaux français étaient pour ainsi dire supprimés: l'on ne savait que par correspondance ce qui se passait en France. Je crois même qu'il y avait des lettres supprimées: l'un des deux chefs de la police supérieure, d'une nature très légère, était souvent dans les bureaux de la poste, et le directeur de la poste, honnête homme, mais sans énergie, n'aurait peut-être pas osé empêcher un détournement ou une violation. Dans les premiers temps de l'arrivée de l'Empereur, j'eus des lettres décachetées, et je dus m'en plaindre. L'Empereur était avare de nouvelles; il semblait prêter peu d'attention à celles qu'on croyait devoir lui donner, et sa curiosité, naturellement grande, ne paraissait pas facile à exciter. Il détournait les conversations qui attaquaient les Bourbons. Il trouvait même des paroles pour atténuer les crimes politiques des grands personnages de l'Empire contre lesquels son indignation aurait dû de jour en jour devenir plus palpitante. Il avait pour Marmont un langage de mépris ou de pitié. La correspondance était presque sans activité.
Dans sa vie d'intérieur, au milieu de ces conversations qui, même pour les hommes les plus réservés, ne mettent jamais en garde contre la vivacité d'une parole plus ou moins expressive, l'Empereur parlait de choses qu'il aurait «plus tard», et ce «plus tard» signifiait dans quelques années. À son début d'installation, il disait: «Je ferai élever mon fils avec une dizaine d'autres enfants, afin qu'il puisse un peu profiter du bienfait de l'instruction publique», et deux ou trois fois il s'informa des familles auxquelles il pourrait s'adresser pour l'accomplissement de ce désir.
Je fis un voyage en Toscane. Ce voyage n'avait que le caractère semi-officiel, car il était à la fois pour mon administration et pour mes propres affaires, même plus pour mes propres affaires que pour mon administration. Je pris les ordres de l'Empereur. Je n'étais pas alors dans sa confidence; le général Drouot m'avait dit: «Je crois que l'Empereur vous donnera une commission particulière.» Cependant l'Empereur s'était borné à me charger de voir si, à Livourne ou à Florence, il n'y aurait pas un bon fournisseur pour l'île d'Elbe, et particulièrement pour les troupes. Il m'avait aussi chargé de m'informer si l'on trouverait à Pise les professeurs nécessaires pour organiser un collège à Porto-Ferrajo, et à quelles conditions. L'Empereur n'avait pas même paru mettre une grande importance à l'accomplissement de ces commissions. Je n'y voyais que le rapport qu'elles avaient avec un long séjour à l'île d'Elbe. Le général Drouot me paraissait très étonné de ce que l'Empereur s'était borné là. L'Empereur avait seulement ajouté ces quelques mots: «Il faut partir sans tambour ni trompette, car sans cela il semblerait que je vous envoie en mission.» J'allais me mettre en route lorsqu'il me fit appeler. Il me parla ainsi: «On m'avait assuré que votre voyage était un départ définitif de l'île d'Elbe. Le général Drouot me garantit le contraire, et je crois le général Drouot... (J'abrège le colloque.) Verrez-vous le grand-duc?--Si Votre Majesté me l'ordonne.--Voyez-le, c'est un brave homme. Il sera bien aise des renseignements que vous lui donnerez sur ma vie elboise. Faites une visite aux ministres. Observez bien leur allure, surtout celle de Fossombroni. Dans une heure vous aurez bâclé tout cela, car à Florence l'on reçoit vite.--N'importe le temps, je prendrai tout celui qu'il me faudra.--Porterez-vous notre cocarde?--Votre Majesté ne doit pas en douter.--Alors vous ferez plus que le commandant de la marine qui, à Gênes, n'a pas osé la mettre. Visitez les magasins pour connaître si les marchandises anglaises y abondent. Étudiez pour savoir ce qu'il y a de vrai dans ce que l'on raconte de l'influence britannique.» Il me dit encore: «Il y a à Florence plusieurs artistes d'une haute distinction, seules sommités sociales que la tempête politique n'ait pas pu atteindre, et je serais bien aise que vous trouvassiez l'occasion de vous entretenir avec eux.»
À Livourne, je fus accueilli comme si les Français régnaient encore dans la Toscane, et les maisons Veuve Chemin, Dupui, Valser me traitèrent avec une bonté indicible, surtout la première. Il y avait d'ailleurs peu de Livournais marquants qui ne me connussent. Tout le monde fut bien pour moi, mais tout le monde me disait aussi que trois mois auparavant on n'aurait pas osé m'accoster. La cocarde elboise fit sensation, même au quartier vénitien, où les Français avaient eu immensément à souffrir lors de l'évacuation de la place.
À Florence, un personnage de la cour vint avec une politesse exquise m'adresser une prière de me rendre au palais Pitti, et à peine me donna-t-on le temps de mettre un habit. Le grand-duc Ferdinand III me reçut de suite; le meilleur de tous les bourgeois ne m'aurait pas reçu avec plus de simplicité. Il me demanda avec un véritable empressement «des nouvelles détaillées de son bien-aimé neveu». Dès que je l'eus assuré que lors même qu'il n'aurait pas eu la bonté de me faire appeler, j'aurais demandé à lui présenter mes hommages parce que l'Empereur me l'avait ordonné, il me regarda fixement et me dit: «_Pater noster!_» _Pater noster!_ qu'est-ce que cela signifiait? Je n'en savais rien. Le grand-duc n'insista pas. Ce prince avait, comme l'Empereur, l'habitude de questionner, il me fit des questions à l'infini, mais ces questions n'étaient que des questions superficielles. Il évitait de me parler des choses qui auraient demandé un raisonnement sérieux. Mais cette réserve ne s'appliquait visiblement qu'à ce qui regardait l'Empereur. Quant à ce qui regardait ses propres affaires, à lui grand-duc, il m'en parla comme à un vieil ami, je n'étais que le dépositaire de ses paroles; ses paroles devaient être transmises à «son cher neveu», à «son bon neveu», à «son bien-aimé neveu», car Ferdinand III ne désignait pas autrement l'Empereur. Ainsi il me raconta qu'il avait eu toutes les peines du monde pour arrêter la violence des réactionnaires qui voulaient détruire de fond en comble le code Napoléon; qu'on lui avait dénoncé un personnage de sa cour, parce qu'il se servait d'une tabatière que l'Empereur lui avait donnée et qui était enrichie de son portrait; que lui, grand-duc, pour punir les dénonciateurs, il avait pendant toute une soirée pris du tabac dans cette tabatière, en félicitant maintes fois celui qui était possesseur d'un présent fait par le plus grand des souverains. Le grand-duc Ferdinand III était amoureux de l'empereur Napoléon.
Je pris congé du grand-duc: j'étais profondément reconnaissant de cet accueil. Au sortir du palais Pitti, à quarante pas de la porte, presque sous les croisées, un marchand forain vendait des chansons contre l'Empereur; j'entrai dans un café, j'écrivis directement au grand-duc pour me plaindre. Dix minutes après le chansonnier était chassé, et le même jour ces insultes en plein vent étaient défendues.
La haute police de Florence n'avait pas imité la politesse du grand-duc; elle m'avait prescrit de me rendre de suite dans ses bureaux, elle me demanda ce que je venais faire dans la capitale du grand-duché; je lui répondis que j'avais confié mon secret au grand-duc, et que j'allais le confier aussi au ministre Fossombroni: la police s'excusa de sa curiosité.
Le ministre Fossombroni, alors le plus grand homme de la Toscane, homme éminent partout (ce qui ne l'a pas empêché de mourir dans la disgrâce de son prince), Fossombroni, dont les travaux, à défaut de monument national, consacreront l'immortalité, Fossombroni me serra la main avec effusion. Sa parole était profondément respectueuse pour l'Empereur; tout ce qu'il disait semblait étudié pour glorifier le génie de «l'illustre banni». Il était très mécontent de tout ce que les réactionnaires faisaient; il me répéta deux fois: «Le monde social est passé sans transition de l'époque des géants à l'époque des pygmées: c'est dégoûtant!» Il me chargea de prier l'Empereur «de bien se tenir sur ses gardes». Il ajouta: «C'est à vous autres à veiller sur lui, car on veut le tuer.» Il ne se soucia pas que je visse ses collègues. Je me laissai diriger par lui.
La Toscane avait alors trois célèbres artistes: Benvenuti, dont le pinceau s'est illustré à la coupole de la chapelle des Médicis; Santarelli, qui égala les plus grands lapidaires de l'antiquité, et Morghen, le premier graveur du siècle. Je connaissais ces trois illustres personnages, j'eus du bonheur à passer quelques moments avec eux. Je passai aussi quelques moments agréables avec Bartolini, génie supérieur en sculpture; il avait le projet de faire le voyage de l'île d'Elbe, mais cela ne dépendit pas de lui, il ne le fit pas, et plus tard il m'en témoigna ses regrets.
À Pise, pépinière des hommes appartenant par état à l'instruction publique, il n'y eut pas cependant, lors de mon passage, d'individus convenables aux intentions de l'Empereur.
Mais à Pise, André Vacca, mon ami, chirurgien qui porta l'art de guérir à son perfectionnement, me donna l'hospitalité, et, avec son coeur brûlant, il se mit «corps et âme», selon sa propre expression, aux ordres de l'Empereur.
De retour à Livourne pour m'embarquer, je visitai les magasins et j'étudiai l'opinion livournaise. Les magasins étaient encombrés de marchandises anglaises, surtout de draps, mais l'écoulement par la vente n'était pas rapide. L'opinion des Livournais avait plusieurs nuances: le haut commerce craignait la rivalité britannique, car déjà les Anglais créaient des maisons de concurrence; le commerce intermédiaire trouvait que les consommateurs revenaient des folies qu'ils avaient faites pour se parer d'étoffes nouvelles; le peuple mercenaire travaillait, il gagnait et il célébrait ceux qui le faisaient gagner.
Je rendis compte à l'Empereur. Il écouta avec attendrissement tout ce que je lui racontais du grand-duc Ferdinand III. Il me dit: «Ce sont des éloges qui partent du coeur et qui arrivent au coeur; le temps et le lieu attestent leur sincérité. Mon oncle a toujours été un honnête homme; il conserve le souvenir de ce que je voulais faire pour lui.» C'était la première fois que l'Empereur disait «mon oncle» en parlant du grand-duc. Je lui fis connaître l'amoncellement que l'on trouvait à Livourne pour les vêtements militaires ou de marine.
L'Empereur n'interpréta pas bien mes paroles; il crut que je voulais lui conseiller d'acheter de ces draps pour le besoin de ses troupes, et il s'écria presque avec indignation: «J'aimerais mieux les voir couvertes de haillons, que de recourir aux Anglais pour habiller les braves gens qui les composent!» Néanmoins, je ne crois pas que les draps qu'il fit acheter à Gênes fussent des draps français, et, certainement, ce n'étaient pas aussi des draps liguriens.
L'Empereur s'amusa beaucoup de mon embarras par et pour le «_Pater noster_», et il me promit de m'expliquer cela plus tard; ce qui me prouva que ce «_Pater noster_» avait quelque chose de mystérieux. Il me fit répéter mot à mot toutes les paroles du ministre Fossombroni. Il se rappella (_sic_) avec intérêt d'André Vacca.
Pendant que j'étais sur le continent, l'Empereur avait fait une course à Rio, et l'agent comptable, qui en mon absence avait l'intérim de l'administration, s'était empressé de lui communiquer le plan d'une église qui devait être dédiée à saint Napoléon, et dont, avant nos malheurs nationaux, j'avais déjà fait creuser les fondements. L'Empereur s'étonna beaucoup de ce que je ne lui avais pas dit un seul mot à cet égard; il me demanda la raison de mon silence; il ajouta: «J'adopte votre plan. Maintenant j'ai trop de besogne sur les bras: nous commencerons aux premiers jours de l'année prochaine. Dans moins de deux ans tout sera fini.» Je répète cela pour justifier l'opinion qu'en arrivant à l'île d'Elbe, l'Empereur ne croyait pas en partir dans dix mois, et qu'il n'en serait pas parti si on ne s'était pas fait un jeu de la violation de son traité avec les trois grandes puissances de la coalition.
L'Empereur fit également demander en son nom par le grand maréchal le payement du trimestre échu des subsides annuels stipulés par ce même traité, et Talleyrand, à qui l'on s'était adressé en sa qualité de ministre des affaires étrangères, eut l'impudence de ne pas répondre.