II - L'EMPEREUR HOMME PUBLIC ET HOMME PRIVÉ.
Je me suis maintes fois entretenu du caractère de l'Empereur, mais ce que j'en ai dit se trouvait lié à des circonstances dont je devais rendre compte, et les traits caractéristiques ainsi épars n'ont pas pu se graver dans la mémoire de mes lecteurs. Le moment est venu de leur expliquer l'Empereur comme je me le suis expliqué à moi-même. Qu'on n'oublie pas que c'est un républicain qui parle!
Napoléon Bonaparte était Corse: l'orgueil le domina, jusqu'à ce que la noblesse innée de ses sentiments lui eût fait comprendre que l'orgueil n'était qu'une faiblesse puérile. Alors il remplaça l'orgueil par l'ambition; ainsi, dès son bas âge, son orgueil le poussait parmi les enfants qui étaient plus avancés que lui, et plus tard, à l'école de Brienne, son ambition le portait à prendre place avec les élèves les plus distingués. Cela l'obligeait à travailler.
L'ambition suivit Napoléon Bonaparte dans les camps; elle contribua glorieusement à en faire un général. Cette ambition était alors toute patriotique.
Le général Napoléon Bonaparte débuta dans le commandement des armées comme les vieux généraux en chef finissent. Son ambition le pressait de prendre place au premier rang; il arriva vite à la toute première place du premier rang. Son ambition était devenue une ambition de patriotisme et de gloire.
En Égypte, le poison du pouvoir le subjugua, et son ambition de patriotisme et de gloire fut aussi une ambition de puissance.
Le titre de consul était certainement un titre honorable, c'était une participation à la souveraineté. Un général pouvait s'en contenter: l'ambition intervint. Le général Bonaparte voulut être premier consul. Mais ici l'ambition du général Bonaparte faillit: elle ne lui inspira pas le désir d'être à la fois le premier consul et le premier citoyen de la République.
Le général Bonaparte avait tiré le glaive contre une fraction du peuple que la Convention nationale voulait frapper, il l'avait tiré contre les représentants du peuple qui étaient sous la protection de la loi. La première magistrature de la république, honorablement exercée, aurait peut-être effacé ces deux souvenirs, mais la triple ambition du général Bonaparte n'était pas encore satisfaite, et le premier consul ceignit la couronne impériale. Jour néfaste pour la France et pour lui!
Et qu'on ne pense pas que, monté sur le premier trône du monde, l'Empereur se trouva enfin satisfait. Son ambition patriotique, à laquelle il ne fit jamais défaut, même dans ses moments d'erreur, lui fit rêver que l'Europe n'était pas plus grande que ce qu'il fallait pour fixer les limites de l'empire français; les souverains de l'Europe prouvaient qu'ils anéantiraient la nation française, s'ils n'étaient pas anéantis par elle. Il fallait les briser ou en être brisé.
Une quatrième ambition naquit de la possibilité d'arriver à l'accomplissement des trois autres ambitions. L'Empereur ambitionna d'être, de sa personne, le premier de tous les empereurs européens; il l'était par le fait, il voulut aussi l'être par le droit. Ce qui fit surgir une cinquième ambition, l'ambition de famille. Elle ne fit jamais du bien à l'Empire, elle fit souvent du mal à l'Empereur.
L'Empereur était au faîte des grandeurs humaines, mais il n'était pas au faîte de la véritable grandeur: celle qui naît de l'amour du peuple! Il s'était séparé du peuple.
Tout est peuple dans l'état social: hors du peuple, point de salut. L'Empereur en fit la cruelle épreuve. Il serait injuste de dire que l'Empereur n'aimait pas le peuple, il l'aimait beaucoup, il faisait tout pour lui; seulement, il ne faisait rien par lui. C'était là son erreur, car toute sa suprématie ne lui donnait pas le droit d'agir sans le peuple. Le peuple ne supporte pas l'humiliation, il se sépara de l'Empereur. Toutefois, le peuple chérissait l'Empereur sincèrement; il se serait dévoué pour lui. Mais son bien au-dessus de tous les biens était l'exercice permanent de ses droits naturels et imprescriptibles.
Les renégats du peuple accoururent auprès de l'Empereur: ils s'étaient dits hommes libres, ils s'honorèrent de devenir esclaves. C'était cette fraction qui s'était constituée le peuple du Directoire, qu'on appelait le peuple doré: écume thermidorienne, la base corrompue et corruptrice de toutes les factions liberticides.
Le premier Consul parlait du grand peuple, l'Empereur ne parla que de la grande nation. On ne fit pas attention à ce changement; cependant, il était significatif.
Le berceau de l'Empire se trouva au milieu des fanges directoriales, purgées par le Consulat de leur écume la plus dégoûtante.
Il fallait donner à l'Empire naissant les formes apparentes des vieilles monarchies. L'Empereur avait par nécessité adopté les hommes de la Révolution, mais, malgré les hochets et les titres, ils ne pouvaient pas lui constituer une cour: il appela à son aide les hommes de la contre-révolution.
Il eut à ses côtés la Révolution et la contre-révolution, amalgame incohérent qui ne fit jamais fusion et eut pour résultat de détériorer les hommes de la Révolution et les hommes de la contre-révolution. Fouché de Nantes représentait les uns, Talleyrand-Périgord représentait les autres: ils faillirent également à leurs principes primitifs.
Une sphère semblable ne pouvait pas être l'unique sphère de l'Empereur. Il se créa un monde d'hommes éminemment supérieurs qu'il alla chercher parmi les révolutionnaires comme parmi les contre-révolutionnaires, et qu'il plaça dans les fonctions gouvernementales de l'État: ce fut son monde spécial.
L'Empereur était patriote, il était entièrement dévoué à l'honneur et à la gloire de la patrie. «La France avant tout» fut le sentiment de sa vie entière. Un sentiment pareil, excitant sans cesse son génie, conduisit facilement l'Empereur à lire dans l'âme de ce peuple factice, et il en connut bientôt tous les replis. Connaissance fatale qui lui fit juger l'homme par les hommes qui l'entouraient! Dès lors, il ne crut plus à la vertu, à la probité, au désintéressement; il ne vit l'espèce humaine qu'à travers le prisme trompeur des cours. De là, son incrédulité pour la pureté des existences le plus noblement remplies; de là, un abandon inouï dans la confiance qu'il accordait à des hommes qu'il ne lui était guère possible d'estimer. Il ne pouvait pas se figurer d'être trahi ou trompé par ceux qu'un calcul d'intérêt devait porter à le bien servir. Il menaçait toujours, il ne punissait jamais, il ne savait pas punir. Il se plaisait à prodiguer les récompenses. Encore un trait: quelque fût son dédain pour les hommes, il fouilla sans cesse dans toutes les classes de la société pour y trouver des hommes honorables et honorés.
L'Empereur fut un grand homme, mais il lui manqua d'être un grand citoyen. Il se laissa éblouir par les fausses grandeurs. Lui aussi voulait un trône. Pourquoi les hommes l'ont-ils laissé faire? Pourquoi tant d'ambitions et tant de vénalités lui crièrent-elles: «Soyez empereur!...» La veille de sa malheureuse élévation à l'Empire, nous étions quelques républicains réunis au Palais-Royal, et nous murmurions contre l'ambition patente du premier Consul. Curée, le conventionnel, était avec nous: il disait que si le premier Consul aspirait à la couronne, s'il voulait la prendre, il fallait le mettre hors la loi, et le lendemain, malgré ce qu'il avait dit la veille,--à cause de ce qu'il avait dit,--il demanda que le Tribunat émît le voeu que Napoléon Bonaparte fût proclamé empereur des Français! Et la France entraînée par ses meneurs, restes impurs de la corruption directoriale, répondit à la motion de Curée par...(_sic_).
Curée n'était cependant ni un malhonnête homme, ni un homme corrompu, mais il avait parlé: on lui inspira des craintes et l'on exploita sa faiblesse. L'Empire insulta à la chute républicaine en s'appelant dérisoirement empire républicain, et les républicains restés fidèles à la foi jurée devinrent des parias politiques.
Tel était l'Empereur comme homme public: je vais maintenant l'esquisser comme homme privé.
L'enfance et l'adolescence de l'Empereur furent plus remarquables par la précocité de la raison que par le développement du génie. Son caractère était studieux: on le considérait comme un jeune homme instruit. Toutefois, son premier avancement militaire ne fut pas rapide; il resta sept ou huit ans sans pouvoir atteindre au grade de capitaine, ce qui était rare alors. Tous ses camarades le regardaient comme un bon camarade: il devait l'être, car il n'en oublia jamais aucun.
L'Empereur était essentiellement religieux, je crois même qu'il était un peu superstitieux. Si l'Empereur avait eu une vie calme, une situation ordinaire, il aurait été dévot: il avait des saints de prédilection; les cérémonies du culte lui plaisaient lorsque leur splendeur n'avait pas un air mondain, il n'avait oublié aucune des prières que sa mère lui faisait réciter. La princesse Pauline disait: «L'Empereur sait bien mieux prier que moi.» J'avais un aumônier pour l'administration que je dirigeais; cet aumônier serait mort de peur, si on l'avait fait coucher dans la sacristie: l'Empereur trouva qu'il n'y avait là rien d'extraordinaire; il pensait qu'il était permis de se troubler dans une église non éclairée, surtout au milieu de la nuit. Il ne souffrait pas des paroles qui outrageaient la religion. Mais il ne voulait pas que des prêtres fussent autre chose que des prêtres, qu'ils quittassent la paix du sanctuaire pour porter le trouble dans la société.
Madame Mère m'assurait que l'Empereur avait toujours eu un coeur d'or: «Lorsqu'il était petit enfant, me disait-elle, il était constamment prêt à partager avec les autres petits enfants, alors même qu'on ne partageait pas avec lui, et, quelquefois, je devais le gronder.» Cette générosité des premiers jours de sa vie ne se démentit jamais, et ses plus grands ennemis l'ont reconnu. Il resta toujours fidèle à ses liaisons de jeunesse: il combla de bienfaits tous ceux avec lesquels il avait eu alors quelques rapports d'intimité. La France ne sait que trop combien il fut bon parent. Il aima constamment Joséphine, mais il n'oublia point une dame qu'il avait connue en Égypte, et qui l'avait suivi en France. Son blâme était sévère pour l'homme qui affichait une maîtresse; il l'était aussi pour la femme dont la parole n'était pas réservée.
Dans la vie privée, il se laissait moins aller aux mots blessants que dans la vie publique; il se servait même de la vie privée pour réparer les torts de la vie publique. Il ne lui était pas cependant facile de faire le bonhomme: son habitude de pouvoir absolu ne prêtait pas au laisser aller. Toutefois, il y avait des circonstances où le bonhomme était seul. Par exemple, on ne voyait que le bonhomme dans les petites invitations, lorsqu'il pouvait se considérer comme étant tête à tête, et alors rien n'indiquait l'Empereur, parce qu'il s'effaçait entièrement. J'ai quatre fois joui de cette distinction honorable, une fois pour manger des huîtres, repas pendant la durée duquel l'Empereur fut d'une gaieté indicible. C'était son moment le plus gai.
Le savoir de l'Empereur était si vaste, si général, que l'Empereur pouvait mêler sa parole à toutes les questions du ressort de l'esprit humain; il aimait mieux discuter sur des choses dans le débat desquelles il pouvait apprendre que sur des choses dans le débat desquelles il pouvait instruire, et il ne s'en cachait pas. Dans ses raisonnements ordinaires, il se mettait à la portée de tout le monde et il n'intimidait personne. Son opinion était péremptoire quant aux questions politiques. «En morale, disait-il, il ne faut ni des _si_, ni des _mais_. La morale doit être toute de pureté, ou je ne la comprends pas.» Je l'ai entendu adresser ces paroles à une dame qui était à cet égard loin de penser comme lui.
Les chirurgiens affectent pour l'ordinaire une dureté qui souvent n'est que factice; j'ai vu Samson, le meilleur de tous les hommes, l'une des plus hautes sommités chirurgicales, vouloir paraître dur en ayant les larmes aux yeux. L'Empereur était un peu de cette trempe: il cherchait à cacher sa sensibilité, alors même que sa sensibilité l'étouffait. Il ne pouvait pas nommer son fils sans se troubler, il ne pouvait pas parler d'un événement malheureux sans que sa parole fût péniblement altérée, et son coeur était faible autant que son âme était forte. On lui aurait fait faire beaucoup de choses en le prenant par la sensibilité.
Au milieu de ses grandes qualités, l'Empereur avait une manie des petits esprits qui excite encore mon étonnement: l'Empereur aimait trop à connaître le détail vulgaire des vies du foyer, la teneur des bavardages dans les coteries, ce que disait celui-ci, ce que faisait celui-là, et il ne se montrait pas toujours sans susceptibilité pour les niaiseries.
Ma grande étude a été de suivre l'Empereur pas à pas. Je ne l'ai pas un seul moment perdu de vue pendant toutes ses explorations de l'île d'Elbe, de la Pianosa et de Palmajola. Là où je n'étais pas avec lui, j'allais de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre compte par ceux qui sans erreur pouvaient à peu près m'instruire. Il y avait entre les quelques personnes qui entouraient plus particulièrement l'Empereur une espèce d'engagement de se dire mutuellement ce qu'elles savaient,--et elles se le disaient, à moins que le devoir du secret imposé ne les obligeât à garder le silence,--de manière que, pour tout ce qui n'avait pas besoin d'être couvert d'un voile, ces quelques personnes connaissaient ensemble ce que l'Empereur faisait, ce qu'il disait et presque ce qu'il pensait. Mais un homme tel que l'Empereur ne pouvait pas laisser deviner les graves sujets de méditation qui devaient changer ou désarmer sa destinée: alors son âme était impénétrable, son coeur sans vibrations, ses traits sans mobilité, son regard sans feu et ses gestes sans énergie. Tout dans sa nature était soumis à la force de sa volonté. Au moral comme au physique, il ne paraissait que ce qu'il voulait paraître. On ne savait rien de lui, surtout lorsqu'on croyait en savoir quelque chose. Mais lui n'ignorait aucune des pensées dont il était l'objet, car ces pensées, il les faisait naître, et il leur imprimait la direction dont il pouvait tirer le parti le plus avantageux.