II
PAULINE BORGHÈSE.--LE CARNAVAL.
La princesse Pauline était un complément d'intimité indispensable pour l'Empereur: elle avait toutes les qualités d'un ange consolateur. La présence du Roi de Rome était la seule qui aurait été plus précieuse que celle de la princesse Pauline. Sans doute Madame Mère, que l'Empereur aimait si tendrement, lui procurait de douces jouissances, mais Madame Mère n'était pas toujours là, et d'ailleurs ses habitudes de vieillesse ne pouvaient pas marcher ensemble avec les habitudes viriles de l'Empereur. C'était même à cause de cela que Madame Mère avait voulu avoir sa maison à part. La princesse Pauline, au contraire, ne considérait en rien pour rien les habitudes de l'Empereur; et si l'Empereur avait eu l'habitude de la battre, résignée à supporter les coups, elle aurait dit: «Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque cela lui est agréable!» Je répète ses propres expressions dans un moment où elle expliquait son dévouement fraternel. Elle était douce, affectueuse, bienveillante, et sa gaieté donnait de l'animation à tout ce qui l'entourait. On pouvait la considérer comme le trésor le plus précieux du palais impérial, l'Empereur à part, cela s'entend.
L'Empereur alla au-devant de la princesse Pauline: tout Porto-Ferrajo était sur les pas de l'Empereur. La première fois la princesse Pauline n'avait fait que paraître et disparaître; maintenant elle venait pour ne plus s'en aller. C'était l'Empereur qui l'avait dit: chacun le répétait, et cela doublait le plaisir de cette heureuse arrivée.
Tous les soins de tendresse que l'Empereur avait eus pour sa mère, il les eut pour sa soeur, et le peuple, dans sa justice distributive, disait que l'on ne pouvait pas être ni meilleur fils ni meilleur frère. Un vivat universel accueillit la princesse Pauline; ce vivat la suivit au palais impérial, où Madame Mère l'attendait. Rien n'est comparable au bonheur de semblables réceptions; aucune manifestation officielle ne peut avoir une telle puissance. Les coeurs ne vibrent pas par ordre.
Porto-Ferrajo illumina. Personne ne le lui avait dit. Cette spontanéité fit plaisir à l'Empereur: elle toucha la princesse.
L'Empereur mit la princesse Pauline en possession de l'appartement qu'il avait lui-même fait préparer pour l'impératrice.
L'intérieur du palais impérial se ressentit de la présence de la princesse Pauline. Il y avait quelques soirées dansantes: elles étaient agréables, parce que l'étiquette n'y mettait pas le _veto_ glacial des grandes soirées. On avait organisé deux ou trois comédies pour les jouer dans une pièce qu'on avait transformée en théâtre du palais. La jeunesse la plus gaie fournissait de droit les acteurs les plus facétieux. Ces messieurs n'étaient pas parfaits, mais ils étaient agréables, ils faisaient rire, et il n'en fallait pas davantage. L'Empereur ne se préoccupait pas trop de ces amusements; il en laissait la direction suprême à sa soeur, pour laquelle c'était une grande affaire.
Toutefois, avant de se démettre de la surintendance des plaisirs, l'Empereur avait voulu diriger lui-même la célébration d'une fête qu'il donnait à l'occasion du retour de cette soeur chérie. L'Empereur présidait à tout; rien n'échappait à son regard; il avait à la fois la galanterie d'un chevalier et la noblesse d'un souverain. Je me trompe: il avait toute la tendresse d'un père au milieu de ses enfants, toute l'affection d'un ami entouré de ses amis. Lorsqu'il entra dans la salle de danse, il s'attendait peut-être que l'orchestre jouerait: _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?_ et au lieu de cet air d'amour, on joua: _Allons, enfants de la patrie..._ L'Empereur s'arrêta, il écouta; il se tourna vers moi et il me dit: «On croirait que c'est vous qui dirigez la musique.» L'Empereur riait, mais en riant il disait à peu près la vérité, car c'était moi qui avais fait jouer la _Marseillaise_. Le chef d'orchestre, Gaudiano, qui me connaissait plus que les alentours de l'Empereur, était venu me consulter pour savoir par où il devait commencer, et je lui avais répondu: «Par le commencement: _Amour sacré de la patrie..._!» Gaudiano était un patriote, il m'avait cru sur parole. L'Empereur dit deux fois que «la _Marseillaise_ avait été le plus grand général de la République». Il dit une fois que «les miracles de la _Marseillaise_ étaient une chose inouïe». L'Empereur prit place sur un fauteuil auquel on avait voulu, je crois, donner la forme d'un trône. L'étiquette voulait qu'on ne passât pas devant l'Empereur sans le saluer: la princesse Pauline suivait ponctuellement cette étiquette. La femme de l'intendant voulut être encore plus ponctuelle: elle passa et repassa tant de fois devant l'Empereur, toujours en le saluant profondément, que l'Empereur finit par faire des signes d'impatience. La société s'autorisa de ces signes d'impatience pour rire tout à son aise. L'Empereur s'en aperçut; il se leva, fit le tour de la salle, et lorsqu'il fut à la femme de l'intendant, il l'entretint avec beaucoup de bienveillance; les rires cessèrent. Le bal se prolongea avant dans la nuit; il était tard lorsque l'Empereur se retira.
L'Empereur reprit les habitudes de son cercle quotidien, qu'il laissait cependant embellir, chaque fois que cela lui plaisait, à sa soeur, et il n'était pas rare que sa soeur se plût à cet embellissement.
À côté du cercle de l'Empereur, il y avait quelquefois le cercle de la princesse Pauline, et ce n'était pas le moins agréable. Chez elle, la princesse Pauline avait ses franches coudées, et elle en profitait pour multiplier les plaisirs. C'était son empire, et l'Empereur trouvait toujours quelque prétexte pour aller la visiter. Ces visites faisaient le bonheur de la princesse Pauline: elle le disait avec une naïveté charmante.
La princesse Pauline était celle des soeurs de l'Empereur qui avait le moins de talents, mais ses soeurs étaient bien moins remarquables pour le coeur. Les deux soeurs aînées de la princesse Pauline n'auraient pas donné un centime pour servir l'Empereur, et la princesse Pauline aurait sacrifié sa vie seulement pour lui éviter des chagrins. L'Empereur ne fut pas heureux dans ces (_sic_) deux soeurs, mais il le fut dans ses trois belles-soeurs, la femme du roi Joseph, la femme du roi Louis, la femme du roi Jérôme, et dans la femme de son fils adoptif, le prince Eugène. La reine d'Espagne, Marie-Julie, fut digne dans la prospérité comme dans l'adversité, et, sur le trône ou dans l'exil, sa vie fut un enchaînement honorable de bonté et de bienfaisance; la reine de Hollande, Hortense, qui se montra supérieure à toutes les vicissitudes humaines et dont le nom dans l'infortune est devenu un nom national, Hortense, qui fit de ses enfants des princes citoyens, et qui sur la terre d'exil passa à l'éternité en faisant des voeux pour la France; la reine de Westphalie, Frédérique-Catherine, dont l'autorité paternelle força la main, et dont ensuite on voulut forcer les sentiments d'honneur: née sur les marches du trône, alors qu'elle fut descendue du trône elle refusa de reconnaître à la puissance souveraine le droit de briser le lien conjugal, et, libre alors de sa volonté, elle resta fidèle au serment qu'elle n'aurait pas fait, si, à l'époque où elle le fit, elle avait été maîtresse de ne pas le faire; la princesse Auguste-Amélie de Bavière, femme du prince Eugène, belle d'âme, parfaite de coeur, et qu'une couronne n'aurait pas grandie, car elle était au moins au niveau de toutes les couronnes.
Une espèce de monomanie dominait l'excellent naturel de la princesse Pauline: elle voulait toujours être ou paraître malade. Le seul défaut qu'elle trouvât à son frère était celui de la contrarier à cet égard, et, en effet, l'Empereur se plaisait souvent à lui dire que ses maladies étaient des rêves. La princesse Pauline avait une mauvaise santé, mais elle s'était habituée à exagérer ses incommodités passagères. Le 1er janvier, j'allai lui souhaiter la bonne année, que je lui souhaitai de bon coeur, car je l'aimais sincèrement. Après le compliment, elle me demanda «comment je trouvais son teint». Je répondis: «Comme le matin je trouvais celui des roses.» Cela lui donna un peu de bouderie, elle imaginait que c'était mal à moi de la contrarier ce jour-là, puis elle se mit à rire de sa susceptibilité. Une autre fois, je la trouvai allant à la promenade en chaise à porteurs; je m'approchai pour lui présenter mon hommage. Elle me dit: «Vous voyez bien que je suis souffrante, puisque l'Empereur m'a engagée à prendre le grand air.» Pour prendre le grand air, la bonne princesse n'avait qu'à se mettre à l'une de ses croisées, car son appartement était exposé à tous les airs, et c'est peut-être ce que l'Empereur avait voulu lui faire entendre. Mais le désir de se rendre intéressante n'allait pas jusqu'à la faire renoncer à la danse qui lui nuisait ou qui pouvait lui nuire, et, eût-elle été plus malade encore, elle aurait dansé sans cesse si l'Empereur n'y avait mis bon ordre. Le capitaine Loubers était son danseur officiel. La princesse Pauline n'aurait pas joui de son plaisir particulier si elle n'avait été assurée qu'il était entouré d'un plaisir général: c'était une pâte humaine de perfection. Je cite un seul trait de son caractère: elle s'habillait pour paraître au cercle dansant de l'Empereur; sa femme de chambre, jeune demoiselle corse, la mécontenta dans son service, et, impatientée, elle lui donna un soufflet. Arrivée au bal, elle était inquiète; ses yeux se portaient avec anxiété vers une porte où les premiers serviteurs de l'Empereur avaient la permission de se placer pour voir les divertissements. La princesse faisait partie d'une contredanse, mais son regard était toujours fixé sur la porte. Tout à coup, quittant la contredanse, elle courut à la porte et elle y embrassa vivement une jeune personne à laquelle elle dit hautement avec émotion: «Pardonne-moi, cela ne m'arrivera plus.» C'était la femme de chambre.
Aucune famille porto-ferrajaise ne donnait des soirées: c'était presque impossible en présence des soirées de l'Empereur. La princesse Pauline me pressait de recevoir; mais j'étais trop petitement logé à Porto-Ferrajo, et je recevais à Rio-Marine: l'élite des braves y venait, je tâchais de lui rendre mon hospitalité agréable. La vérité est qu'elle s'en contentait; car c'était toujours à qui rirait le plus. La princesse Pauline voulait s'associer à cette gaieté de bon aloi; elle me le disait souvent, mais l'Empereur ne voulait pas que, dans la mauvaise saison, elle s'exposât à franchir les monts, et l'Empereur commandait.
Lorsque le carnaval fut arrivé, la princesse Pauline usa de toute son influence pour que le théâtre donnât plus de vie aux divertissements nocturnes, et le théâtre répondit aux intentions de cette princesse avec d'autant plus d'empressement qu'on était persuadé que la princesse ne cherchait qu'à distraire l'Empereur: ce qui était vrai.
Depuis quelque temps, l'Empereur était plus rêveur que de coutume, sans cependant être sombre. La princesse Pauline s'inquiétait; le général Drouot m'en avait parlé plusieurs fois. L'Empereur se prêtait de la meilleure grâce du monde à tout ce que sa soeur faisait pour lui être agréable; d'ailleurs, il n'aimait l'isolement que pour travailler sans distraction. Pendant la durée du carnaval, il alla plus fréquemment aux représentations théâtrales, et il assista même à un bal masqué. Ce bal eut cela de remarquable, outre la présence de l'Empereur, que la princesse Pauline y alla travestie en Napolitaine, mise avec un goût exquis, une grâce enchanteresse, et paraissant encore plus jolie que jamais. Son triomphe fut complet. Tout le monde était sincèrement émerveillé. L'Empereur lui-même comptait parmi les admirateurs.
Le carnaval parcourut sa carrière. La garde impériale, qui l'avait aimé pendant sa vie, se chargea de faire les honneurs de son convoi funèbre, et elle s'en acquitta à merveille; beaucoup de jeunes gens du pays s'associèrent à ce deuil facétieux. Le pauvre carnaval fut donc solennellement enterré. Le commandant Mallet conduisait le cortège; habillé en Sultan, monté sur le cheval blanc de l'Empereur, richement couvert des cachemires de la princesse Pauline, il était fier comme Artaban, et il y avait vraiment de quoi l'être. À côté de lui, était le capitaine des lanciers polonais, Schultz, qui représentait Don Quichotte, et qui le représentait à s'y méprendre. C'était naturel: le capitaine Schultz avait cinq pieds neuf pouces, il était mince, et son cheval était l'haridelle (_sic_) la plus haridelle de l'île d'Elbe; le costume répondait parfaitement au cavalier et au coursier; c'était en tout point le héros de Michel Cervantès. Il y avait beaucoup d'autres beaux costumes. Et cette cérémonie avait lieu quelques jours avant notre départ!