III
LE THÉÂTRE.
L'Empereur comprit bientôt qu'il fallait des amusements à ses braves: les amusements nocturnes lui parurent les plus essentiels. Il décida que l'on ferait de suite un théâtre. On chercha un local; l'autorité administrative indiqua l'église de Saint-François. L'Empereur hésita un moment, il craignait la réprobation des consciences religieuses timorées. Les magistrats municipaux le rassurèrent: depuis longtemps cette église servait de magasin militaire; elle avait déjà été employée pour les besoins de la cité. Le clergé lui-même ne fit entendre aucune plainte; personne donc ne cria au sacrilège, loin de là. Une députation des premières notabilités alla remercier l'Empereur de ce qu'il dotait Porto-Ferrajo d'un édifice qui lui était absolument nécessaire; mais l'édifice seul ne suffisait pas. La transformation en salle de spectacle devait être dispendieuse, les accessoires pour monter la scène pouvaient aussi s'élever à une somme importante, et la bourse de l'Empereur n'était plus intarissable. D'ailleurs, l'Empereur donnait sa part en donnant un bâtiment que l'on considérait comme sa propriété, quoique à vrai dire cela fût un peu douteux, à moins que l'État ne comptât pour rien dans la souveraineté de l'île d'Elbe. L'Empereur décida que les loges du théâtre à construire seraient par anticipation vendues aux prix que fixerait plus tard l'assemblée des acheteurs réunis en société, et dans un clin d'oeil la vente fut consommée: il n'y eut pas de loges pour tous ceux qui en voulurent. On avait cru que le premier rang devait être destiné aux plus hauts fonctionnaires et aux grandes familles: cet arrangement d'amour-propre éprouva quelque obstacle dès son accomplissement. Il y eut des jaloux, par conséquent des critiques, ce qui de part et d'autre avait quelque chose de ridicule. Nous étions tous de la même hauteur et de la même grandeur: l'Empereur nous nivelait.
Ainsi le théâtre de Saint-François eut une foule de propriétaires, ce qui arrive souvent en Italie. Les propriétaires s'organisèrent; ils donnèrent à leur organisation le titre d'_Accademia dei fortunati_, Académie des fortunés. L'Académie décida que l'inscription suivante serait mise sur le frontispice du bâtiment: «_A noi la sorte._» L'Empereur alla au-devant de tout ce qui pouvait être agréable aux académiciens; il se prêta à toutes leurs fantaisies, qui d'ailleurs n'avaient pour but que de lui plaire.
Chaque sociétaire fit sa propre affaire de l'affaire commune; tous se donnèrent une tâche à remplir. Aussi architectes, maçons, mécaniciens, décorateurs, peintres, menuisiers, serruriers, tout marcha de front, les arts et les métiers, et dans moins de trois mois le théâtre fut livré au public. On aurait cru que l'Empereur en avait l'entreprise, tant il surveillait l'exécution.
Ce monument pouvait et devait être considéré comme un petit chef-d'oeuvre.
Le peintre, artiste piémontais, se surpassa sur la toile d'avant-scène, et son oeuvre méritait d'être conservée. Elle représentait Apollon banni du ciel gardant les troupeaux chez Admète, et heureux, instruisant les bergers. L'auteur de cette allégorie fit aussi un beau portrait de l'Empereur en pied. Ce portrait a disparu, je ne sais pourquoi, car publiquement le gouvernement toscan ne l'avait pas proscrit, et personne parmi les gens de bien ne pouvait avoir intérêt à le faire disparaître. C'était un portrait remarquable.
L'inauguration du théâtre eut beaucoup de similitude avec les fêtes de famille. L'Empereur y prit part plutôt en père qu'en souverain.
Les comédiens étaient arrivés à point nommé. Leur troupe ne tenait pas un premier rang, peut-être même un second, mais elle faisait passer les veillées en compagnie, et cela comptait pour beaucoup dans une vie d'ostracisme.
Nous en étions encore à la lune de miel, je veux dire aux jours où l'Empereur n'avait pas décidé ce qu'il ferait; ses opérations semblaient être empreintes de stabilité.
CHAPITRE IV: LES PROMENADES ET EXCURSIONS DE NAPOLÉON.
I.--Le cap Stella.--Chasse réservée de l'Empereur.--Amusements de l'Empereur.--Prétendue décadence de l'Empereur.--Les jeux innocents, les commérages.--La pêche au cap Stella.--Une farce de Napoléon au général Bertrand.--Une bouillabaisse.
II.--Deux journées à Rio.--Promenade au Monte Giove.--La pêche.--Chargement des bâtiments.--Horreur de Napoléon pour les vêtements noirs.--L'ermite de Monte Serrato.--Les caroubiers de M. Rebuffat.