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Chapitre 21

M. Henriet accueillit Jean avec des exclamations de surprise et de joie. Ils dînèrent ensemble, dans la grande salle à manger carrelée qui composait avec une cuisine tout le rez-de-chaussée de la Lande, et, après dîner, s’étant assis sous le manteau de la cheminée, ils commencèrent une interminable causerie. M. Henriet raconta par le menu tout ce qu’il savait de Stéphanette et s’étendit complaisamment, à maintes reprises, sur les incomparables perfections de sa belle voisine. Jean ne se lassait pas d’écouter son hôte, le relançant d’un mot dès qu’il cessait de parler. Quand ils songèrent à se séparer, ils s’aperçurent avec étonnement qu’il était une heure du matin.

Le lieutenant ne s’en éveilla pas moins dès l’aube. Il courut à sa fenêtre : une brume légère flottait sur les vignes, d’où s’élevaient, d’espace en espace, quelques noyers et des pêchers de plein vent roses de fleurs ; dans le ciel, pas un nuage : le dragon de la girouette avait son dard tourné vers l’ouest.

La journée s’annonce bien, pensa Jean.

Il revêtit son plus bel uniforme, qu’un domestique était allé chercher la veille à Angers, se promena de long en large dans sa chambre, essaya vainement de lire une demi-page d’un traité d’agriculture égaré sur une table, fredonna un air de chasse, et à la fin, impatienté de ne pas entendre M. Henriet se lever, alla résolument frapper à la porte du bonhomme.

« Beau temps, monsieur Henriet, temps superbe !

— Eh ! mon bon ami, répondit le campagnard, vous auriez bien pu attendre un peu pour me le dire : il est six heures du matin, et nous ne partons qu’à neuf. Je dormais comme un jeune homme, un jeune homme qui ne serait point amoureux », ajouta-t-il avec un rire sonore.

Comme le dernier coup de neuf heures sonnait au bourg, M. Henriet, en redingote, rasé de frais, prononça le traditionnel : « Hue, la Blanche ! » et le cabriolet s’ébranla.

Quelle claire matinée ! Comme l’air était léger ! Comme les lointains étaient bleus ! Mille chansons sortaient des nids, des fermes éveillées, des feuilles qu’agitait la brise. Toute la plaine était inondée de lumière, et cependant le ciel était pâle, comme si les dernières neiges de l’hiver s’étaient fondues dans l’azur.

Jean jouissait pleinement de cette poésie printanière, M. Henriet beaucoup moins.

« Voyez-vous la gelée blanche ? dit-il au jeune homme.

— Oui, répondit Jean ; comme elle a suspendu de jolies perles aux toiles d’araignées ! »

Le campagnard haussa les épaules.

« Ce n’est pas cela que je remarquais, mon ami, mais bien que la vigne avait souffert cette nuit.

— Ah ! » fit le lieutenant d’un air d’indifférence profonde.

Après quelques minutes de silence :

« Savez-vous ce que me rappelle notre voyage à la Merlinière, mon jeune ami ? reprit M. Henriet, ma première visite, – officielle, s’entend, – à celle qui fut MmeHenriet. Nous nous aimions depuis longtemps, comme vous. Elle n’était pas laide, allez, et quelle brave femme ! J’étais donc parti pour aller chez mon futur beau-père, dans cette même voiture. Quand j’arrivai, je connaissais bien Jacqueline pourtant, j’étais sûr d’elle comme elle était sûre de moi ; eh bien ! je ne trouvai pas un mot à lui dire, pas un. Alors mon beau-père mit la main de Jacqueline dans la mienne : « Tiens, ma fille, dit-il, il n’ose pas ; allez donc vous promener tous deux dans le verger, et tâchez de vous accorder. » Ah ! mon ami Jean, dès que nous fûmes dehors et seuls, je ne cherchai plus mes mots : ils venaient d’eux-mêmes, et tous à la fois. »

Jean écoutait d’un air distrait, en fouettant la Blanche avec une persévérance inutile.

« Ne pressez pas tant la Blanche, dit M. Henriet, nous arrivons. Je vais prendre par la traverse, et dans cinq minutes mon lieutenant, nous serons à la Merlinière. »

M. Henriet tourna en effet à droite et s’engagea dans la ruette des bois, sorte de pâture bordée d’un côté par les hautes futaies du parc et de l’autre par de grands taillis non clos qui dépendaient d’un château voisin. La voiture roulait doucement sur l’herbe. Les deux voyageurs étaient devenus silencieux. De temps à autre, au-dessus de leurs têtes, quelques ramiers effarouchés s’envolaient à travers les feuilles.

À la Merlinière, on attendait.

Stéphanette avait mis plus de temps que de coutume à sa toilette. Elle descendit dans le salon, garnit les vases de fleurs nouvelles, et posa sur la table le petit miroir de Venise, comme un témoin des anciens jours. Puis elle vint trouver son oncle, qui se promenait fiévreux sous les noyers, et lui faisant la révérence :

« Est-ce ainsi que vous me vouliez, monsieur le marquis ?

— Ravissante, ma chère enfant ; mais n’attendez pas que je vous remercie, car ce n’est pas pour moi, je suppose, que vous avez mis cette rose dans vos cheveux ? »

Dès huit heures, Baptiste avait été posté à l’entrée de la cour pour signaler les voyageurs ; il donna trois fausses alertes, mais la quatrième fois il eut raison : c’étaient bien Jean et M. Henriet qui entraient dans l’avenue.

M. de la Hansaye alla recevoir son ami et son neveu, leur souhaita la bienvenue, et sans rien ajouter, étant trop ému pour parler beaucoup, il les introduisit dans le salon, où se trouvait Stéphanette.

La jeune fille était debout près de la fenêtre.

M. Henriet entra le premier, la salua et laissa Jean passer devant lui.

Le lieutenant fit quelques pas dans le salon, puis subitement s’arrêta, baissa les yeux :

« Mademoiselle, balbutia-t-il, jamais je ne pourrai assez m’excuser auprès de vous. »

Stéphanette vit qu’il s’embrouillait.

« Je vous pardonne bien volontiers, monsieur Jean », dit-elle.

Le visage du lieutenant s’épanouit.

« Ô Phanette ! » répondit-il.

Et tous deux se regardèrent.

Le marquis comprit l’éloquence de ce regard, et, s’avançant vers le jeune homme :

« Mon cher enfant, lui dit-il, nous avons beaucoup causé de toi hier soir avec ma nièce. Je t’avais promis de plaider pour toi, je l’ai fait, et je me suis aperçu que ta cause était gagnée d’avance. »

Il le prit par la main, le conduisit près de la jeune fille, et ajouta :

« Monsieur le chevalier de Trémière, je vous permets d’embrasser Mlle Stéphanette de la Tremblaye, votre fiancée. »

Alors, se retournant vers M. Henriet, qui contemplait cette scène tout attendri :

« Mon cher Henriet, dit le marquis, je n’ai jamais été plus heureux. Et vous ?

— Moi, répondit le bonhomme, une seule fois mais il y a bien longtemps. »

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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