Chapitre 20
Quand il entra dans l’enclos, Jean regarda de tous côtés et ne vit pas son oncle. Il fallait attendre.
« J’attendrai ici en me promenant, grommela-t-il, plutôt que de rentrer à la maison pour y retrouver les sornettes de Gothon et la mine piteuse de Baptiste. »
Mille souvenirs l’avaient ressaisi. Les mots énigmatiques qu’il venait d’entendre le poursuivaient, et une vague inquiétude se mêlait à cette joie de revoir sa Merlinière et son oncle, qui, tout à l’heure, régnait sans partage dans son âme. Il marchait dans le grand jardin, la tête basse, prenant une allée, puis une autre, au hasard.
Tout à coup, ayant levé les yeux dans la direction du bois, il aperçut sous la tonnelle un coin de robe bleue. Il eut comme peur et se jeta entre deux rangées d’énormes groseilliers, pour s’y cacher.
« La demoiselle ! dit-il. Elle existe ! La voilà ! »
Il jeta un coup d’œil sur ses vêtements.
« Elle m’a peut-être vu. Et dans quelle tenue ! Un bouton de moins et la poussière d’une lieue de chemin sur mes bottes. Je ne puis pas me présenter comme cela devant elle. Mais qu’est-ce que c’est que cette demoiselle ?
La curiosité l’emporta sur l’amour-propre : le lieutenant leva la tête au-dessus des groseilliers, et regarda. La « demoiselle » était assise sur le banc de la tonnelle. Mais, de l’endroit où il se trouvait, Jeanne pouvait apercevoir, à cause des treillages tapissés de lierre qui la cachaient en partie, que le bas de la robe de la jeune fille et l’une de ses mains, qui tenait quoi ?… sa propre lettre, à lui, Jean de Trémière.
« C’est trop fort ! murmura-t-il. Elle a ma lettre à la main. Je ne me trompe pas, je reconnais l’enveloppe. »
Jean fit quelques pas dans le sentier, de façon à pouvoir découvrir le visage de la mystérieuse inconnue.
« Oh ! la jolie personne ! » dit-il.
Mais presque aussitôt il fut frappé d’une illumination subite : un cri, comme un sanglot, sortit de sa poitrine.
« Phanette ! » cria-t-il.
Et, chancelant, il s’enfuit vers la Merlinière. Le sang lui battait les tempes. Il sentait dans son cœur l’ancien amour qui revivait tout entier. Une angoisse nouvelle se mêlait en lui à toutes les douleurs du passé subitement ravivées : dans son trouble, cherchant à s’expliquer la présence de Stéphanette, il s’imagina que son oncle, poussé par une bonté naturelle devenue faiblesse avec l’âge, avait oublié le crime qui creusait un abîme entre cette jeune fille et lui, l’avait attirée à la Merlinière, pour la sortir de l’état misérable où elle était, et aussi dans l’espoir qu’elle y retrouverait quelque jour son neveu ; que Jean oublierait tout également, épouserait Stéphanette et viendrait avec elle animer la solitude de la vieille maison. Cette idée étrange lui apparut en ce moment avec un caractère d’évidence. Voilà pourquoi, se dit-il, mon oncle me rappelait, voilà pourquoi il me priait de demander un congé. Est-il possible !
Il souffrait de cette pensée.
« Une honte après tant de malheur ! » murmura-t-il.
Le temps lui manqua pour apercevoir toutes les invraisemblances d’une pareille supposition.
Son oncle venait à lui, les bras tendus.
Ils s’avancèrent l’un vers l’autre, Jean le visage bouleversé, le marquis souriant.
Quand ils se rencontrèrent, le jeune homme regarda le vieillard avec une expression d’angoisse profonde :
« Je sais tout, dit-il, je l’ai vue, elle est là.
— Qui as-tu vu ? dit M. de la Hansaye, qui comprit de suite ce qui était arrivé.
— Phanette ! mon oncle, Phanette à la Merlinière, chez vous, devant moi ! Oh ! mon oncle, qu’avez-vous fait ?
— Mais, mon ami, une chose toute simple.
— Que dites-vous, mon oncle ? interrompit le jeune homme ; c’est ici le dernier endroit où je me serais attendu à la rencontrer !
— Mon cher enfant…
— Oh ! je sais ce que vous allez me dire, que votre pitié pour elle, votre désir de me revoir près de vous, vous ont fait agir de la sorte, que vous vouliez par elle m’attacher ici ; mais c’est impossible, vous auriez dû penser que c’était impossible. Avez-vous donc oublié, ajouta Jean d’une voix pleine de larmes, que l’honneur, hélas ! l’honneur me commande de la fuir ?
— Oh ! Jean ! dit le marquis d’un ton de reproche.
— Il faut que je parte, continua Jean. Nous ne pouvons plus nous entendre. Vous avez cru pouvoir, par générosité, je le sais, recevoir cette jeune fille ; moi je ne dois ni ne puis vous imiter, je m’en vais.
— Ah çà, mon bon enfant, mais tu n’y es pas du tout ! s’écria le marquis en riant et en serrant dans ses mains les mains tremblantes du lieutenant. Console-toi, ajouta-t-il d’un air grave, l’honneur est sauf.
— Ah ! tant mieux ! répondit Jean, comme délivré d’un poids écrasant. Mais qu’est-ce qu’il y a donc alors ? C’est pourtant bien elle que j’ai vue ?
— Oui, ma nièce.
— Comment votre nièce ? Je l’ai bien reconnue ; c’est Phanette, elle avait ma lettre à la main.
— Mais oui, c’est ma nièce Phanette.
— De grâce, expliquez-vous, mon oncle. Je n’y comprends rien, et c’est une cruelle attente que la mienne.
— S’expliquer, s’expliquer, ce n’est pas facile avec toi, mon petit Jean. Enfin te voilà raisonnable, tu écoutes. Viens, je vais te donner l’explication du mystère, et je t’annonce d’avance que tu vas regretter de ne pas me l’avoir demandée tout de suite, au lieu de dire mille folies comme tu as fait. »
Il emmena le jeune homme hors du jardin, sous les grands noyers de la cour.
« Mon cher enfant, lui dit-il, quand tu t’es épris de cette jeune fille, tu étais convaincu, d’une conviction non raisonnée, mais profonde, qu’elle était en toute chose digne de toi. Sans cela tu ne l’eusses point aimée, n’est-ce pas ? Elle t’apparaissait si belle, si bonne, si pure, que tu n’avais aucun soupçon sur l’honnêteté de sa race. Eh bien ! Ton cœur avait deviné juste : malgré toutes les apparences, il a eu raison. Cette petite Phanette, qui se croyait elle-même fille de ce misérable, qui habitait chez lui presque depuis sa naissance, a été reconnue et avouée par moi pour ma propre nièce, pour la fille de ma sœur, de cette pauvre la Tremblaye dont je t’ai souvent parlé. Ne fais pas l’incrédule, Jean. C’est ta mauvaise tête qui dit non ; mais je suis sûr que ton cœur est déjà converti. D’ailleurs les preuves sont indéniables. Voici comment tout s’est découvert. »
Et M. de la Hansaye raconta au jeune homme l’histoire de Stéphanette. Jean l’écoutait sans l’interrompre. Seules des exclamations trahissaient les émotions multiples et vives qu’il ressentait. Quand le marquis eut achevé son récit :
« Ô mon oncle, dit Jean, que je suis confus d’avoir agi de la sorte avec vous !
— Eh ! mon lieutenant, je te le disais bien, mais ce n’est pas moi que tu as le plus gravement offensé, ajouta le vieillard d’un air sérieux dont Jean fut dupe, c’est elle.
— En effet, répondit Jean consterné.
— Mais je suis sûr qu’elle te pardonnera.
— Vous croyez ? dit le jeune homme, dont le visage passa tout d’un coup de la tristesse à la joie.
— Elle est si bonne, mon ami !
— Bonne comme autrefois ? Aussi naïve, aussi simple ?
— Encore plus accomplie. Si tu savais quelles attentions délicates elle a pour moi, comme elle s’est faite à mes goûts, comme elle recherche uniquement le bonheur des autres !
— Alors Stéphanette de la Tremblaye n’a rien à envier à ma petite Stéphanette des jours passés ?
— Rien, mon Jean.
— Vous a-t-elle quelquefois parlé de moi ?
— Oui, nous avons un peu causé de toi, oh ! très peu.
— Et que disait-elle ? M’aime-t-elle encore ?
— Peut-être bien, dit le marquis avec un sourire.
— Alors, mon oncle, laissez-moi courir à elle, me jeter à ses pieds, lui demander pardon.
— Non, non, n’y va pas, dit le marquis. Tu la ferais mourir, la pauvre petite, avec toutes les émotions que tu lui causes ; tu viens de la fuir ; d’où en est-elle, après une scène pareille ? Il faut que je lui parle le premier, et que nous causions de toi à fond. Après cela tu pourras la voir…
— Puisque vous allez la voir, vous, dites-lui au moins que je ne savais pas, que je regrette…
— C’est entendu.
— Dites-lui que je l’ai toujours et toute seule aimée ; que là-bas, loin de vous, à Paris, son image me suivait partout ; dites-lui que j’ai lutté contre son souvenir, que j’ai souffert, que j’ai pleuré, que je ne pouvais triompher d’elle.
— Pauvre enfant.
— Dites-lui qu’à présent je ne combats plus, que je l’aime de toute mon âme, que…
— Quand aurions-nous fini, mon beau lieutenant, interrompit le marquis, si je te laissais dire tout ce qu’il faudrait lui répéter ? Sois tranquille, je ferai de mon mieux, et je plaiderai pour toi, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C’est que tu vas quitter la Merlinière à l’instant. Stéphanette peut revenir d’un moment à l’autre, je ne veux pas qu’elle te retrouve ici. Rends-toi chez mon ami Henriet. Raconte-lui ce qui s’est passé aujourd’hui. Vous causerez toute la nuit de Stéphanette, si cela vous plaît, car il est presque aussi enthousiaste que toi de ma nièce, prends-y garde ! Et puis, demain matin, tu m’amèneras Henriet. Je lui ai promis qu’au premier déjeuner, après ton retour, il aurait son couvert mis. Alors, mon Jean, alors tu la reverras. »
Le vieillard s’arrêta un instant, et, tendant la main au jeune homme tout ému, il ajouta :
« Demain ce sera un beau jour, mon petit Jean. »
Le lieutenant embrassa son oncle et s’engagea dans l’avenue. Il marchait allègrement, comme le jour où, deux ans auparavant, il courait par le même chemin annoncer à Stéphanette que le marquis ne s’opposait pas à leur mariage. Mais sa joie n’était plus la même. Ce n’était plus l’ivresse enthousiaste qui cherchait à se répandre autour d’elle et parcourait le ciel et la terre pour y trouver son aliment. C’était une joie plus recueillie, plus profonde, plus maîtresse d’elle-même ; c’était l’homme après l’enfant ; c’était l’hymne nuptial après la chanson d’amour. Il se reposait délicieusement dans ses pensées. Toutes les souffrances d’autrefois avaient perdu leur aiguillon et, si elles repassaient encore dans son esprit, c’était comme un contraste à la douceur du présent, il sentait le bonheur qui venait à lui, comme un ami longtemps désiré qu’on entend frapper à la porte. Le chemin qu’il avait parcouru dans la vie lui apparaissait tout illuminé de miséricorde, et la reconnaissance emplissait son âme et l’élevait droit à Dieu.
Stéphanette, qui n’entendait plus depuis quelque temps déjà la voix de son oncle, s’était décidée à rentrer à la maison. Inquiète, pâle encore d’émotion, elle revenait par l’allée du jardin, qu’un vieux mur, dégradé par endroits, séparait seulement de l’avenue
Elle entendit le pas de Jean qui s’éloignait.
C’est lui, pensa-t-elle. Et, avisant dans le mur une brèche que le temps avait faite et que le lierre seul avait réparée, elle passa la tête à travers les feuilles, qui encadrèrent son joli visage de leurs couronnes sauvages. Elle vit Jean déjà loin. Mais, en se penchant, elle avait détaché du vieux mur une pierre qui tomba sur le gazon. Le jeune homme tourna la tête. Leurs yeux se rencontrèrent. Ce ne fut qu’un éclair ; mais Stéphanette avait eu le temps de lire dans le regard de son ami la tendresse et la joie qu’il emportait dans son cœur.
Elle se rejeta vivement en arrière.
« Il ne part pas, il m’aime, il est joyeux ! » murmura-t-elle.
Jean n’y put tenir. Il courut vers la brèche où Stéphanette lui était apparue.
Elle n’était plus là. Il parcourut des yeux le grand jardin, et n’y vit point la jeune fille.
Déjà Stéphanette avait rejoint son oncle, et sur son jeune front la sérénité commençait à renaître.
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