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Chapitre 3

En quittant son neveu, le marquis monta vers la haute ville pour reprendre le chemin de la Merlinière. Il marchait la tête basse, regardant au dedans de lui-même, comme il arrive aux songeurs. Dans son âme passaient et repassaient, procession tumultueuse et lugubre, les souvenirs d’autrefois. Par moments, la scène muette dont il venait d’être témoin, entre Jean et la fille du brocanteur, revivait en lui, importune comme une question insoluble. Ce regard, ce sourire qui l’avaient d’abord étonné, l’inquiétaient à présent.

« En somme, se dit-il en s’arrêtant, pourquoi m’émouvoir ; un regard, un sourire, qu’est-ce que cela ? »

Il fit encore quelques pas, et s’arrêta de nouveau.

« A-t-elle vraiment souri ? Eh ! oui, elle a souri, et même je me rappelle qu’elle ressemblait en ce moment… Quelle chose étrange ! Elle ressemblait… Il y a des parentés d’expression que rien n’explique, si ce n’est peut-être le même rayonnement divin dans les âmes également pures. »

Et il serrait sous son bras le petit miroir dont le cristal touchait son cœur.

Parvenu à la moitié de la rue Saint-Julien, il se détourna de la route qu’il suivait, et prit la rue Haute-Saint-Martin.

« Je veux en avoir le dernier mot avant ce soir, se dit-il, et le meilleur moyen d’éclaircir l’affaire, c’est d’aller voir Me Furondeau. Quand on a l’esprit travaillé de quelque méchante aventure, il y paraît toujours dans la conduite. Si mon neveu est dans ce cas, je le saurai, je veux le savoir. ».

Me Furondeau, chez lequel Jean de Trémière était employé en qualité de clerc logé, habitait à l’extrémité de la rue Haute-Saint-Martin, tout près de l’église de ce nom, l’ancien manoir des Ponthoise, qu’on appelait la Maison des Trois-Échelles. Cette maison, aujourd’hui démolie, avait trois issues sur trois rues, et attenait par derrière aux hôtelleries de Saint-Martin, de l’Ours et du Dauphin.

L’heureux emplacement de son étude avait été pour quelque chose dans la fortune très considérable que Me Furondeau avait commencée sous l’ancien régime, décuplée sous la Révolution, arrondie sous l’Empire, et qu’il comptait achever sous la Restauration. Mais l’adroit notaire devait encore davantage aux circonstances et à son tempérament exceptionnel d’homme de lucre. Il était de ceux qui naissent pour devenir riches, qui le deviennent fatalement, que les circonstances en apparence les plus contraires servent autant que les bonnes, qui sont condamnés à être millionnaires sans savoir l’être. Ces hommes exercent sur l’or une attraction magnétique ; ils ont deux mains pour recevoir et pas une pour donner. Ce sont des citernes où la richesse s’amasse, comme une eau stagnante que rien n’évapore, et qui ne rafraîchit rien autour d’elle.

Des trois issues de son hôtel, l’une était pour le notaire et pour sa famille ; la seconde servait aux clients ordinaires ; par la troisième entraient, à certains jours, les prodigues de la ville et aussi de pauvres gentilshommes ou bourgeois ruinés par l’un ou l’autre des gouvernements précédents, et qui lui empruntaient avec reconnaissance l’argent qu’il avait gagné à vendre, sous la République, leurs terres, leurs prés et les logis de leurs ancêtres.

Me Furondeau était empressé avec les grands et pressé avec les petits, adroit à dissimuler une bonne affaire sous l’apparence d’un service, plein de bonhomie et d’insensibilité, habile à se contredire dès qu’on lui demandait une affirmation, prôneur de toutes les tolérances parce qu’il avait besoin de toutes les indulgences, et partisan convaincu de tous les régimes politiques dont il s’était également servi. En vain les libéraux, qui le croyaient libéral, avaient essayé de le pousser aux élections. Il avait préféré rester l’ami des Élus. « Une place qu’on prend, c’est un ennemi qu’on se fait, disait-il, même quand la place est vacante. »

Depuis le retour de Louis XVIII, il était devenu royaliste, ou plutôt n’avait jamais cessé de l’être. Combien étaient-ils alors, combien sont-ils encore en France, ceux qui se disent vieux serviteurs des régimes nouveaux ? On remarquait de grandes modifications dans son costume, plus soigné, plus recherché, et dans ce qu’on pourrait appeler son régime religieux : il allait ostensiblement à la messe les jours de grandes fêtes, et parlait avec componction des égarements funestes de la Révolution. Voyant que la monarchie se consolidait et que les affaires prenaient de l’essor, il avait même formé le projet, et ne s’en cachait pas, de changer son meuble de salon, qui était de style Empire, pour un meuble Louis XVI ou même Louis XIV, selon le tour que prendrait la politique.

Le marquis de Hansaye entra par la petite porte des clients sans reproche, traversa un long couloir sur lequel s’ouvrait un grand nombre de portes, passa près de la salle des clercs, ancienne cuisine monumentale changée en atelier de calligraphie, où douze clercs de tous âges et de tous cheveux écrivaient sous l’œil morne et sévère d’un vieux praticien blanc comme sa plume, et frappa à la porte du cabinet de MeFurondeau.

« Entrez, dit la voix roulante du notaire, et veuillez vous asseoir, je suis à vous. »

En récitant cette formule, Me Furondeau n’avait pas levé les yeux. Il paraphait une lettre.

Quand il eut fini, il regarda son visiteur, le reconnut, vint à lui avec empressement en lui tendant les deux mains.

Le marquis n’en toucha qu’une du bout des doigts.

« Comment allez-vous, monsieur le marquis ?

— Fort bien ; j’ai, vous le savez, une santé à toute épreuve. Et mon neveu, maître Furondeau, êtes-vous content de lui ?

— De M. le chevalier de Trémière ? Mais certainement, monsieur le marquis, certainement.

— De grâce, ne lui donnez pas ce titre, auquel il a droit, le pauvre enfant, mais qui fait une singulière figure dans l’état civil d’un clerc de notaire. Est-il toujours appliqué au travail ?

— Très appliqué, comme par le passé.

— N’aime-t-il pas trop à quitter l’étude, à courir la ville ?

— Il ne sort que par mon ordre ; c’est un principe chez moi, monsieur le marquis ; les clercs que je loge sont surveillés, choyés, soignés comme des enfants de la maison.

— Et son caractère, est-il resté le même ? N’avez-vous pas remarqué chez mon neveu de ces brusques changements d’humeur que l’âge expliquerait en partie ? Vingt ans, l’âge des giboulées !

— Mais non, monsieur le marquis, M. Jean est d’humeur égale, joyeuse même ; il sait être très sérieux quand il le faut, seulement…

— Seulement ?

— Il n’a pas l’esprit d’affaires. Jamais il ne fera un notaire. Jugez-en par un seul trait : il y a huit jours, une de mes locataires vient chez moi pour me payer son terme de loyer. Il lui manquait trente francs, qu’elle déclarait ne pouvoir payer tout de suite, disant qu’elle était veuve, qu’elle avait plusieurs enfants, que le travail n’allait pas… Vous savez, ces locataires en retard ont toujours des raisons à donner. Je ne l’écoute même pas, je la renvoie, et je l’avertis qu’elle aura la saisie chez elle dans la huitaine. C’est mon système, et c’est le bon. Voilà cette femme qui se met à pleurer. M. de Trémière était présent. Il tire sa bourse, et me donne les trente francs, ses économies de trois mois peut-être ! Je les ai pris. Mais vous comprenez que ce n’est pas ainsi qu’on devient homme d’affaires.

— Il a bien fait, dit vivement le marquis. Tout enfant, il avait le cœur généreux. »

Me Furondeau repartit, sans paraître s’apercevoir du compliment :

« Généreux, on l’est dans toute votre famille, monsieur le marquis. Vous avez fait vous-même une grande générosité en recueillant cet enfant chez vous, il y a plus de dix ans, je crois ?

— Oui, c’était en 1805, au printemps,

— Rien ne vous obligeait à l’élever, à l’adopter en réalité ; sinon en droit, comme vous l’avez fait : il est votre parent d’assez loin ; vous n’étiez nullement obligé, je le répète, à le traiter ainsi.

— Ce que j’ai fait, tout autre, au contraire, l’eût fait à ma place, maître Furondeau. Comment ! Voilà un pauvre enfant dont le père et la mère étaient morts en émigration, qui demande asile au dernier des Merlin, au dernier descendant d’une famille alliée à la sienne, qui m’arrive à la Merlinière tout petit, tout frêle, affamé, à peine vêtu, et je l’aurais renvoyé ? Il m’a d’ailleurs bien récompensé de mes soins : il a rendu joyeuse et utile la fin d’une vie qui sans lui eût été triste et sans but. Mais les années ont galopé ; le petit Jean est devenu homme, et depuis deux ans le voilà, faute de mieux, gratteur de papier. Nous n’avions pas le choix d’une carrière alors, c’était sous l’Empire. Aujourd’hui je vois bien que le notariat lui déplaît. Je l’avais prévu. Mais que faire ?

— Il vous serait facile, monsieur le marquis, maintenant que nos princes légitimes, – le notaire scanda fortement ces deux mots, – sont remontés sur le trône, d’obtenir une place pour votre neveu dans l’administration, dans les finances, que sais-je ? Vous aurez ce que vous demanderez. Quand on a vos états de service, on obtient tout ce qu’on veut, pour soi et pour d’autres, ajouta Me Furondeau en clignant les petits yeux de sa grosse face.

— Non, maître Furondeau, dit M. de la Hansaye, qui se leva, voyant bien que le notaire ne lui apprendrait rien de ce qu’il voulait savoir, à moins qu’une absolue nécessité ne m’y force, je ne demanderai rien, ni pour moi, cela va sans dire, ni pour d’autres. Outre qu’il m’en coûterait, je l’avoue, de solliciter quoi que ce soit, d’avoir l’air de me faire payer le sang que j’ai versé, je me trouverais en singulière compagnie parmi les quêteurs d’emplois. Dans cette foire aux vanités, on rencontre plus d’anciens bleus que de blancs : on pourrait croire que j’ai quelque vilenie à me faire pardonner.

— Toujours le même, pas pratique, repartit le notaire en riant. Votre neveu vous ressemble. À une autre fois, monsieur le marquis. Enchanté de vous avoir vu. »

Me Furondeau reconduisit M. de la Hansaye jusqu’à la porte de la rue, et, s’inclinant sur le seuil, il enleva sa calotte à houppe d’une main goutteuse et maladroite.

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