Chapitre 4
La Merlinière, située en pays plat, à une grande lieue de la ville, tout près du parc de Pignerolles, était une petite maison dont le grand toit, rabattu comme un chapeau de faneur, descendait jusque sur les fenêtres à hauteur d’appui. La vigne vierge, le lierre, les clématites, le jasmin blanc, grimpaient le long de ses murs, et dans ce fouillis de feuilles, de fleurs, de rameaux entrelacés, voltigeaient bruyamment, du printemps à l’automne, les abeilles qui poursuivaient les fleurs et les oiseaux qui poursuivaient les abeilles.
La ferme d’un côté, une grange, une écurie, une basse-cour de l’autre, attachées comme deux ailes au corps de logis, formaient au-devant de la Merlinière une grande cour qu’ombrageaient de gros noyers. Au pied de ces arbres, qui donnaient de l’ombre même en hiver, tant leur ramure était puissante et moussue, naissait une herbe drue, toujours verte, semée de grandes violettes dont le parfum pénétrait par bouffées dans la maison, et coupée seulement par une allée droite, qui prolongeait à travers la cour une longue avenue plantée de pommiers.
La Merlinière était née d’un caprice pastoral, à cette heure où le beau monde de France, en habits de soie rose, ouvrait gaiement la porte à la Révolution. Elle avait été l’asile champêtre, le bosquet de refuge, les Charmettes du marquis Merlin de la Hansaye, gentilhomme de cour, qui, malgré les doux noms dont il désignait cette petite terre angevine, n’y passa que quinze jours en dix ans, retenu qu’il était, disait-il, par les soucis de Versailles, loin des plaisirs innocents de la campagne.
Au moment où il s’apprêtait à émigrer, la Révolution vint. Le vieux seigneur mourut. Ses grandes terres de Beauce et de Provence furent confisquées, ce qui épargna au marquis Henri, son fils, l’ennui de faire des comptes et la peine de liquider une succession fort obérée. La Merlinière seule échappa au désastre ; elle était si petite, si loin du domaine patrimonial, qu’on l’oublia, et il se trouva que le jeune gentilhomme, frustré des grands biens de sa famille, ne profita, enfin de compte, que d’une folle dépense de son père.
Pendant toute la Terreur, tout le Directoire et une partie du Consulat, la Merlinière resta close et déserte, à la garde de la Providence, qui la garda fort bien.
Le marquis Henri avait d’abord émigré ; en cela il ne faisait que suivre l’impulsion paternelle et la mode assurément prudente de l’époque.
Mais bientôt, fatigué de jouer aux échecs dans une petite ville de la frontière, il voulut revoir la France, la traversa de l’est à l’ouest à pied, au prix de mille dangers, s’engagea dans l’armée royale, et se battit de tout son cœur pour le roi. Il était beau soldat, infatigable, d’humeur joyeuse, et la guerre de partisans, pleine d’imprévu, d’embuscades, d’alertes, de jolis coups de main, lui convenait à merveille ; il fut donc chouan dès qu’il y eut des chouans, et ne rentra chez lui que quand il n’y en eut plus.
« Je sonnerai de cette trompette-là, avait-il dit souvent, en frappant sur le canon de son fusil, tant qu’on ne sonnera pas l’Angélus. »
Cela le conduisit jusqu’en 1800.
À cette époque, les cloches, celles qui n’avaient été ni brisées ni fondues, recommencèrent à carillonner dans leurs clochers, et le marquis, à moitié content de n’avoir plus à faire le coup de feu dans les sentiers de la Bretagne et du Haut-Anjou, reprit la route de la Merlinière.
Son cœur battait un temps de charge dans sa poitrine quand il entra dans l’avenue que pas un pied humain n’avait foulée depuis huit ans. On était au printemps : les pommiers étaient en fleur, leurs branches toutes roses se réunissaient au-dessus de l’ancienne allée, qu’on reconnaissait encore à quelques cailloux déjà saisis par la mousse et demi-cachés par les herbes. Le marquis arriva vite au bout de l’avenue, ouvrit une petite barrière qu’un énorme buisson de ronces s’était chargé de défendre pendant l’absence du maître, et ne put retenir un cri de surprise et d’admiration.
Plus de maison : un immense dôme de verdure avait tout recouvert, les murs, le toit, les cheminées et jusqu’au petit clocheton d’ardoises dont la cloche, enlacée par des gerbes de clématites et de vignes vierges, silencieuse elle aussi, captive comme ses sœurs, servait de nid à un ménage d’hirondelles nouvellement arrivé. Devenues maîtresses du logis, les plantes sauvages s’étaient élancées à l’assaut de la grange et de la ferme, avaient franchi l’abîme, enroulé leurs vrilles à l’extrémité des branches des grands noyers, grimpé jusqu’au haut, formé des bosquets aériens, des flèches de cathédrales en feuilles, des arcs de triomphe où volaient le soir quelques couples de ramiers ; elles avaient suivi tous leurs caprices, s’étaient bercées à toutes les hauteurs, avaient semé de leurs fleurs éclatantes la masse sombre des vieux arbres ; puis elles s’étaient mises à descendre en longs rubans verts déroulés, dont les plus hardis touchaient déjà la terre, tandis que les autres flottaient au vent avec un bruit léger.
« Baptiste, s’écria le marquis, tu vas commencer par être bûcheron à la Merlinière. C’est joli cette forêt, mais il faut bien que j’entre chez moi. Chez moi, Baptiste, c’est là-dessous. Vois-tu, mon gars, mes aïeux étaient plus riches que moi, et cependant pas un, je le gage, n’aura eu comme moi, pour faire cuire sa soupe, des rondins de clématite et des fagots de jasmin.
— Peut-être bien, monsieur le marquis », dit Baptiste sérieusement.
Baptiste, c’était le jardinier du marquis, un jardinier qui n’avait jamais jardiné, ayant été garçon de ferme, puis soldat dans l’armée de Bonchamp. Le marquis et lui s’étaient connus le jour du passage de la Loire par les troupes vendéennes en déroute. Ils étaient montés dans le même bateau, tellement chargé de fuyards que l’eau entrait par-dessus les bords. Tout à coup une planche se rompit. Le bateau coula. Baptiste serait allé droit au fond, comme une pierre, s’il n’avait de sa main vigoureuse saisi le bras du marquis, excellent nageur. Celui-ci essaya vainement de se dégager, Baptiste ne lâcha pas. Par miracle ils abordèrent. En prenant pied, le marquis dit tout simplement :
« Tu nages tout à fait mal, mon gars, mais tu as une poigne solide, et tu dois bien bêcher ; à la paix, je te ferai jardinier. »
La promesse avait été tenue, et Baptiste cultivait à la Merlinière un grand jardin, moitié potager, moitié verger, dont il allait vendre à la ville les légumes et les fruits. On jugeait au premier coup d’œil qu’il n’était pas du pays quand on le voyait passer le matin, avec sa grande figure sérieuse et rasée, ses cheveux longs, ses yeux bleus enfoncés sous d’épais sourcils, sa démarche lente et bouvière, au milieu des filles de la vallée de la Loire, vives, roses, alertes, qui allaient vendre leur lait au marché. Elles l’avaient surnommé le père Chouan. Quand elles le dépassaient, elles lui criaient en riant : ce Bonjour, père Chouan, comme vous allez vite, ce matin ! » Et lui, toujours grave, répondait d’un hochement de tête à ces volées de belles jeunesses à la voix claire et joyeuse.
Le marquis avait également recueilli à la Merlinière une ancienne servante de son père, excellente fille, bourrue et tendre, dévouée jusqu’à la mort, et qui ne rougissait pas, en plein XIXe siècle, de s’appeler Gothon.
Entouré de ces deux serviteurs et d’un fermier qui cultivait pour lui quelques hectares de bonnes terres, le marquis Merlin de la Hansaye vivait à la Merlinière, remerciant Dieu de son sort et ne lui demandant plus rien depuis que le roi était remonté sur le trône, c’est-à-dire depuis un an.
Il n’avait que deux passions, mais très vives : son neveu et les vieilleries d’art. Un bahut Renaissance le fascinait ; une paire de chenets anciens le tenait en extase : ces débris d’une opulence détruite avaient un attrait puissant pour cet homme qui avait connu la fortune et qui, sans la regretter précisément, restait, comme on reste toujours en pareil cas, impérieusement attaché à quelques-uns des biens qu’elle procure.
Toutes les semaines, le marquis allait rendre visite à son neveu, et par la même occasion passait en revue les collections des brocanteurs. À part une absence assez longue qu’il avait faite avec Baptiste pendant les Cent-Jours, et dont Gothon ignorait encore la cause, le marquis n’avait pas depuis quinze ans quitté la Merlinière. Il y vivait fort simplement, partageant son temps entre la lecture, le jardinage, la prière et ses pauvres. Ses pauvres, c’étaient tous ceux des environs, et il n’en chômait pas, au sortir de ces longues guerres de l’Empire, qui avaient fait tant de veuves et d’orphelins. Sans doute il ne donnait pas beaucoup, n’ayant que peu pour lui-même ; mais il donnait si bien !
Le marquis avait une figure régulière et pleine, un grand air, une politesse parfaite, causait fort bien, presque toujours gaiement, bien qu’il eût traversé de tristes jours, car une foi simple et solide avait conservé en lui, malgré l’âge, toute la jeunesse du cœur ; c’était, en un mot, un de ces vieillards superbes et charmants qui passent dans notre siècle agité sans s’y mêler, conservant d’un autre temps, qui avait sans doute ses défauts, des vertus que le nôtre ignore, et ces bonnes manières de vivre, de penser, d’agir à la française, qui semblent perdues en France. Pauvres chères images qui s’évanouissent une à une dans l’ombre ! Elles y seront bientôt toutes entrées, et la mode nouvelle de vivre, enfiévrée, dépensière et peu gaie ; n’aura plus pour la condamner de témoins plus vieux qu’elle.
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