CHAPITRE IV
LES DÉSERTS SUCCESSIFS
Quoique le trias algérien soit apparenté plus particulièrement avec l’espagnol, le sel triasique se retrouve dans toute l’Europe, de Lorraine en Galicie ; sur une portion considérable de la planète l’époque triasique a déposé du sel ; le sel est la spécialité de cet étage, comme la houille du carboniférien.
Chez nous en Europe le trias, parmi les dépôts continentaux, est le seul qui atteste des influences désertiques. En Algérie tout au rebours la succession tout entière des dépôts continentaux semble bien montrer la pérennité d’un climat sec, désertique ou steppien, avec de rares interruptions oscillatoires.
L’albien. — On a déjà mentionné les grès albiens, la seule formation continentale crétacée. Ils contiennent pour tout fossile des bois silicifiés. Ils ont constitué une matière de choix pour les graveurs rupestres, ou peut être faut-il dire qu’ils ont, mieux que d’autres roches, conservé leur ouvrage ? On les nomme souvent grès à dragées, ou encore grès à sphéroïdes. Ils couvrent des espaces immenses dans l’Atlas saharien et d’ailleurs aussi dans le Sahara algérien. Ce sont des grès rouges, extraordinairement uniformes, comme couleur et comme texture.
Ils ont été attribués à l’albien à cause de leur situation stratigraphique à la base du cénomanien très fossilifère. Les couches de base du cénomanien sont très chargées de gypse. Au Sahara, près Temassinin[51], exactement dans le Djoua, Roche et Foureau ont signalé au-dessous du cénomanien, « des argiles rouges et vertes, quelquefois blanches, avec intercalation de bancs gypseux » ; le sol de la dépression est souvent couvert de gypse remanié. On a pris d’abord ces formations lagunaires pour du trias. Mais Foureau y a recueilli des fossiles (dinosauriens, tortues, poissons), que Haug a étudiés ; et qu’il rapporte à l’albien. Ce seraient là des raisons déjà suffisantes pour établir que le climat de l’Afrique septentrionale à l’époque albienne était steppien. Mais il y a une autre raison, plus directe.
Les grès rouges, de même facies que les grès albiens, sont très répandus au Sahara et au Soudan ; les grès dévoniens des plateaux Touaregs par exemple, les grès du Sénégal dont l’âge éocène est établi, ressemblent beaucoup aux grès albiens. Il faut en dire autant des grès de Nubie. J’ai recueilli moi-même en Égypte et rapporté à Alger des sphéroïdes, qui sont indiscernables des sphéroïdes albiennes. Or voici ce que dit du grès nubien un géologue égyptien, M. Fourtau[52]. Il constate que ces grès rouges sans fossiles ont été attribués par les différents auteurs aux étages les plus divers, albien ; sénonien, carboniférien, etc. « Tous les auteurs ont raison pour la localité qu’ils ont étudiée.... En réalité nous devons considérer la formation gréseuse qui couvre de si vastes espaces de terrain, depuis la Palestine jusqu’au Soudan égyptien, comme un véritable désert fossile semblable au désert actuel. Aujourd’hui s’il se produisait une nouvelle transgression marine, l’immense mer de sable qui arrêta Zittel et Rohlfs donnerait sans nul doute, naissance à une nouvelle bande de grès. »
Tout porte donc à croire que le grès albien de l’Atlas saharien représente un erg désertique pétrifié.
L’oligocène. — Dans l’Algérie, sur de grands espaces, on trouve en couches épaisses des dépôts continentaux qu’on a confondus longtemps sous le nom général d’oligocène. Ils ont été l’objet de vives discussions entre géologues. Une école, qu’on peut appeler parisienne, conteste l’attribution de certains dépôts à l’étage oligocène. Ce qui a été classé sous cette rubrique serait du tortonien et surtout du pontien.
D’autre part il y a tel gisement, que j’ai vu[53], récemment décrit[54] avec beaucoup de détails, où l’âge pré-miocène et par conséquent oligocène de la formation ne peut pas être sérieusement mis en doute (figure 30). Il ne s’agit pas de suivre dans le détail une argumentation sur des points contestés : on désire ne s’appuyer que sur le consensus des géologues. Il est facile à propos d’oligocène, de dégager les points sur lesquels ce consensus est réalisé. L’école algérienne, opposée à la parisienne, maintient, en général, l’existence de l’oligocène. Mais dans certains cas, dans un cas bien déterminé au moins (au polygone de Constantine), elle ne conteste pas que des couches faussement attribuées à l’oligocène soient en réalité tortoniennes et pontiennes. Qu’on emploie donc le mot oligocène ou celui de pontien, avec tous les points d’interrogation qu’on voudra, il est entendu que ces dénominations s’appliquent à des dépôts continentaux, d’âges mal déterminés, mais certainement postérieurs au trias, certainement divers, et de facies assez uniformes. S’ils avaient été nettement contrastés on ne les aurait pas confondus dans une dénomination commune.
Or ce qui apparente leur facies ce sont des caractères qui semblent se référer à un climat sec, désertique ou steppien. L’oligocène (?) est généralement composé de couches rouges ; souvent ce sont des argiles interstratifiées de gypse, et la présence de gypse est significative : d’autres fois ce sont des cailloutis sans presque aucun mélange de terre, et cela aussi est significatif ; le cailloutis pur, croulant sous les pieds, vanné par l’action prolongée du vent, est une formation désertique bien connue.
Là-dessus les géologues des deux écoles sont d’accord. D’après Savornin[55] « la grande épaisseur des dépôts torrentiels n’est conciliable qu’avec un climat subdésertique.... »
Les couches rouges fréquemment gypsifères sont un « véritable dépôt de sebkha ». Aussi « une grande partie du sol était occupée, jusqu’assez près du littoral actuel, par des bassins fermés plus ou moins distincts ». Et M. Savornin, d’accord avec M. Ficheur, retrouve l’emplacement de ces vieux chotts oligocènes (?) : « Médéa, Hodna-nord, chotts sétifiens, région constantinoise, etc. » Cette disposition hydrographique offrait d’étroites analogies avec le régime actuel.
M. Joleaud, de l’école parisienne dit absolument la même chose. Il analyse les poudingues rouges et les argiles à gypse du polygone auprès de Constantine, ces couches même qui, classées jadis oligocènes, sont aujourd’hui pontiennes de l’avis général. Il y trouve des fossiles (hélices) « d’un caractère franchement halophile. Ces mollusques habitaient certainement le bord de grandes lagunes, de véritables chotts probablement très étendus. Ce milieu devait ressembler beaucoup à celui des steppes de l’Algérie actuelle[56]. »
Et plus loin à propos de fossiles trouvés à Smendou (ligne de Constantine à Philippeville) ; « la présence des Cytherea et des Melania indique un milieu laguno-saumâtre. Les cours d’eau tributaires de ces chotts pontiens[57], etc. » Entre les deux écoles de géologues il n’y a donc sur ce point aucune discordance. Que les couches rouges soient oligocènes ou pontiennes elles se sont déposées en tout cas sous un climat steppien.
Notez d’ailleurs que M. Joleaud qui traite un peu l’oligocène en ennemi personnel a publié une carte paléogéographique de cet étage où il a fait figurer des chotts sur l’emplacement du Hodna[58]. Il tient à ce que les vieux dépôts de chott au voisinage de Constantine soient restitués au pontien. Mais que d’autres vieux dépôts de chotts, en d’autres parties de l’Algérie continuent à être attribués à l’oligocène il ne semble pas s’y opposer. D’autre part dans sa carte paléogéographique du tortonien[59] il fait aussi une part importante aux formations lagunaires.
Sans prendre parti le moins du monde, dans les discussions entre géologues sur l’attribution de telle couche à tel étage, il semble donc qu’on ait le droit de dire avec l’assentiment universel : aux étages oligocène, tortonien, pontien, exactement comme au trias, l’Algérie dans ses parties émergées était un pays de chotts.
Pliocène. — Au pliocène aussi elle a un climat désertique. Localement, il y a des cailloutis et des poudingues attribués au pliocène ; auprès de Beni-Ounif, par exemple, s’étend une mer de cailloux plus ou moins roulés, croulant sous le pied, que les géologues attribuent au pliocène, indice d’un climat sec aux orages rares et torrentiels, sur des pentes dénudées. Ce qui est surtout caractéristique de l’étage ce sont les dépôts calcaires continentaux ; dans cette même région de Beni-Ounif (Figuig), un peu plus à l’ouest, vers Bou-Aiech, le cailloutis pliocène, cimenté par du calcaire, fait un poudingue sur lequel les marteaux se brisent. Les calcaires pliocènes sont parfois lacustres (région de Constantine), attestant de grandes étendues d’eaux tranquilles, stagnantes, soumises à une forte évaporation.
Ce qui donne plus particulièrement à l’étage son cachet calcaire, ce sont les encroûtements. Ils sont immensément développés sur les versants de l’atlas saharien, sur le versant sud, en particulier ; la carapace des hammadas recouvre à peu près tout ; pratiquement continue sur une superficie qui a des centaines de kilomètres de diamètre en tout sens, et pourtant d’une épaisseur insignifiante de 1 à 10 mètres. Cette formation si particulière a été beaucoup étudiée par Flamand ; il y a trouvé des fossiles, étudiés par Depéret, qui en affirme l’âge pliocène[60]. Pomel a le premier décrit cette carapace, et il a fourni de sa formation une explication qui, reste incontestée. « Elle résulte d’une sorte d’incrustation stalagmitique superficielle par suite de l’évaporation des eaux plus ou moins salées et séléniteuses qui remontent par capillarité[61]. » La croûte calcaire continue à se former de même sous nos yeux, dans maintes régions de l’Algérie, et même dans les parties sèches du Tell, dans le Chéliff, par exemple, où elle a été étudiée par Brives. Elle fait le désespoir des agriculteurs, parce qu’il faut la briser et que la charrue y parvient à peine. Dans cette Afrique du Nord où le sous-sol perce partout au soleil, à travers des lambeaux insuffisants de sol, la croûte calcaire est une des rares catégories existantes de sol, une catégorie fâcheuse. Par la croûte calcaire le climat pliocène s’apparente à l’actuel. La formation n’est possible que dans un pays très sec, où l’évaporation est intense.
Voici d’autre part ce qu’écrit Joleaud comme conclusion d’une étude sur le pliocène continental de Constantine. « Vers la fin du pliocène, les dépressions existant aux environs de Constantine constituaient des bassins fermés, et leurs eaux se concentraient en des lacs où vivaient des hippopotames, tandis que des chevaux, des antilopes, etc., habitaient les steppes voisines[62] »
Bassins fermés, steppes, et cela jusque dans le nord de Constantine, c’est bien toujours la même note. Sur la nature du climat pliocène le consensus des géologues est réalisé.
Voilà une belle série : trias, albien, oligocène, tortonien, pontien, pliocène, autant de moments du passé où il est établi sans contestation que l’Algérie fut désertique ou steppienne, domaine de chotts, de bassins fermés. Il faut insister là-dessus parce qu’il y a une bonne raison pour qu’on l’oublie. A la période qui a précédé immédiatement la nôtre, au quaternaire, il s’est produit une oscillation du climat dans le sens de l’humidité. Ce passé immédiat qui est très connu, très apparent, risque de nous voiler le passé plus lointain.
Quaternaire. — Le quaternaire ne mérite pas en Berbérie, comme en Europe, le nom d’époque glaciaire. Mais ç’a été, ici comme là, un climat beaucoup plus humide que l’actuel. Au sud de l’Algérie de très grands fleuves l’Igharghar, le Tafassasset, la Saoura, établissaient une communication avec l’Afrique tropicale. Dans les bihour de l’oued R’ir et du Zab, aux portes de Biskra, on retrouve aujourd’hui des poissons soudanais et nilotiques, des chromys, et des « silures[63] ». On les retrouve conservés par miracle et atrophiés dans des conditions qui attestent leur caractère de faune résiduelle. Le représentant le plus miraculeux de cette faune résiduelle est le crocodile de l’oued Mihero, qui subsiste péniblement dans quelques trous d’eau des plateaux Touaregs ; on sait qu’Erwin de Bary avait vu ses empreintes, et que le capitaine Nieger, des Méharistes sahariens, en a rapporté un échantillon à la Faculté des Sciences d’Alger[64]. De pareils faits n’établissent pas seulement l’existence d’une communication par eau à travers le Sahara quaternaire ; ils attestent que cette communication a dû se maintenir jusqu’à une époque rapprochée de nous.
Par cette voie l’Algérie quaternaire a été peuplée d’une faune quaternaire, éléphants, rhinocéros, etc., que les paléontologistes ont étudiée, et que M. Boule appelle « Faune du Zambèze[65] ».
Là-dessus d’ailleurs nous n’en sommes pas réduits au seul témoignage des paléontologistes. Il faut invoquer celui des gravures rupestres. Sur des parois de grès albien, dans l’Atlas saharien, on trouve profondément gravées des figures assez parlantes, représentant des échantillons de la « faune du Zambèze » : des éléphants, en particulier, et de grands buffles aux cornes immenses (bubalus antiquus[66]).
Il faut aller encore plus loin et invoquer le témoignage des historiens. Il est bien établi que l’éléphant Carthaginois vivait en liberté dans ce même atlas saharien où on retrouve son effigie gravée. C’est là que les chasseurs venaient le capturer pour l’enrôler dans les armées carthaginoises. Il fut jusqu’à l’Empire romain la plus grosse pièce de la faune résiduelle[67].
L’évidence d’un climat quaternaire beaucoup plus humide que l’actuel s’impose à l’attention en Algérie. Il faut être en garde contre des conclusions hâtives et incomplètes. En disant que le climat désertique actuel a succédé à une ère pluvieuse on ne dit rien que d’exact, mais on est extrêmement éloigné de rendre un compte complet du passé connu. Le climat quaternaire lui-même, en Algérie, diffère de l’actuel en degré, mais non pas en essence. Il ne s’est pas tout à fait dégagé des influences steppiennes. Pour cette mise au point il faut rappeler quelques faits dûment établis.
L’expression « faune du Zambèze » a été choisie parce qu’elle s’applique à une faune mixte, comprenant à côté d’espèces tropicales comme l’éléphant, des bêtes steppiennes comme la girafe. Le quaternaire algérien a des autruches et des chameaux.
Pour nous mettre en état d’imaginer ce climat quaternaire le fait le plus net, tout à fait probant, est celui-ci. L’oued Igharghar, qui descend du Hoggar aboutit à la cuvette des grands chotts sud-tunisiens. C’est là qu’il finit. D’une part aucune mer quaternaire ou néogène n’a jamais pénétré dans cette cuvette, qui est restée domaine continental au moins depuis la fin de l’éocène. D’autre part cette cuvette est actuellement séparée de la mer par le seuil de Gabès. Or on a établi après étude minutieuse qu’à travers ce seuil, qui eût été la seule voie possible, la cuvette quaternaire ne s’est jamais vidée dans la mer[68]. A propos de cette région, partiellement située au-dessous du niveau de la mer, on a rêvé de mer saharienne à créer industriellement ; la mission Choisy y a fait des travaux topographiques de détail, préparatoires de projets éventuels. Ce pays qui excite l’imagination et qui est à portée immédiate de la Tunisie a tenté d’autres travailleurs[69]. Il est tout à fait certain que l’Igharghar, même en son plus beau temps, celui des silures et des crocodiles, n’a jamais atteint la mer. Il se terminait entre Biskra et Gabès dans une cuvette fermée. En ce temps, c’était apparemment l’affluent d’un lac Tchad immense dont les chotts actuels sont un pauvre reliquat. Autour de ce Tchad nous sommes à l’aise pour imaginer, comme autour de l’autre, du véritable, une faune soudanaise et zambézienne. Entre un Tchad et un chapelet de chotts il y a une immense différence de degré, bien entendu, mais essentiellement l’un et l’autre sont la même chose, la zone d’épandage d’un bassin fermé.
Pour interpréter la signification des atterrissements quaternaires il faut noter un dernier trait, leur immensité ; sur la carte géologique ils tiennent un bon tiers de toute la carte. Elle a vieilli sans doute et, depuis sa publication, nombre de dépôts continentaux, classés jadis quaternaires, ont été restitués à des étages plus anciens, pliocène, pontien. La part du quaternaire demeure pourtant immense, à confondre l’imagination, comme disait Pomel, notre imagination dressée par l’exemple de la France, où la carte géologique ne montre rien de pareil. C’est une preuve nouvelle d’un climat insuffisamment humide. Dans un pays à climat normal et régulièrement drainé, comme la France, les alluvions sont, pour la plupart, entraînées à la mer ; mais dans les cuvettes fermées, les alluvions se juxtaposent et s’entassent en masses énormes, parce qu’elles y restent toutes. L’immensité des atterrissements quaternaires suffirait à établir, à elle seule, que la période quaternaire a connu, comme les précédentes, ce régime steppien de bassins fermés, qu’elle a transmis à l’actuelle.
[Note 51 : No 66, p. 814.]
[Note 52 : No 42.]
[Note 53 : No 45, p. 246, fig. 1.]
[Note 54 : No 38 passim. Voir bibliographie du sujet dans Dalloni, no 31.]
[Note 55 : No 111.]
[Note 56 : No 70, p. 245.]
[Note 57 : No 70, p. 254.]
[Note 58 : No 70, p. 279.]
[Note 59 : No 70, p. 283.]
[Note 60 : No 41, p. 695.]
[Note 61 : No 87, p. 193.]
[Note 62 : No 70, p. 319.]
[Note 63 : No 28, p. 102.]
[Note 64 : 82 bis et ter.]
[Note 65 : Voir la bibliographie no 64, t. I, p. 100 et suiv.]
[Note 66 : No 63, t. I, p. 44, fig. 11.]
[Note 67 : No 64, t. I, p. 74 et 108.]
[Note 68 : No 81, p. 70, 86 et 222.]
[Note 69 : No 83, p. 21 et suiv.]