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CHAPITRE V

LA MÉDITERRANÉE SUBSTITUÉE A LA TYRRHÉNIDE

L’effondrement. — Cependant entre l’Algérie actuelle ou quaternaire d’une part, et d’autre part une Algérie plus ancienne, celle des bras de mer, il s’est produit un événement de conséquence considérable, l’effondrement de la Tyrrhénide.

A partir du moment où la mâchoire septentrionale de l’étau s’est écroulée, il n’y a plus étau. L’Algérie que nous avons décrite, l’Algérie géosynclinale des bras de mer n’existe plus à proprement parler. Une période tout à fait nouvelle commence.

Voici quelle en est la caractéristique essentielle. Une mer très creuse, et très brusquement abyssale, la Méditerranée, a pris la place exacte qu’occupait une surface continentale, la Tyrrhénide. Naturellement c’est un événement immense.

L’Algérie des bras de mer, si, pour mieux se la représenter par l’imagination, on lui cherche un pendant sur la planète actuelle, se laisserait peut-être comparer avec la mer Rouge. L’une et l’autre sont ou furent une mer longue, étroite et creuse ; un détroit, éventuellement avorté en cul-de-sac, en golfe, entre de grandes étendues continentales arides. Il n’y a pas besoin de souligner le contraste avec l’Algérie actuelle.

Un secret qui est enfoui sous 4000 mètres d’épaisseur d’eau salée, est nécessairement bien gardé. On a précisé pourtant la date de cette grande catastrophe. M. Joleaud place au début du pliocène « l’effondrement définitif du continent ancien[70].

Pour le général de Lamothe la formation de ces abîmes paraît postérieure au pliocène ancien »[71].

En gros, tous les géologues sont d’accord là-dessus, le phénomène est d’hier, à l’échelle de la chronologie géologique. La zone méditerranéenne a le privilège des grands effondrements récents, elle a vu celui du continent Égéen, celui de l’Atlantide. C’est précisément dans cette catégorie-là que rentre approximativement l’effondrement de la Tyrrhénide.

Les conséquences. — Les conséquences n’ont pas pu manquer d’être considérables. Là-dessus les botanistes auraient eu peut-être leur mot à dire. Il y aurait dans la flore de l’Afrique septentrionale beaucoup d’espèces résiduelles qui sont un héritage du tertiaire.

Et par exemple le cèdre. C’est un arbre de sommets. Il témoigne que l’Algérie tertiaire était déjà montagneuse. On sait que dans l’Algérie actuelle il est en recul, il se défend mal. Il y a dans l’Aurès des forêts mortes où les grands cèdres au bois incorruptible sont des squelettes debout enracinés.

On cite aussi l’arganier. Chassé du reste de la Berbérie par la concurrence vitale il est réfugié aujourd’hui dans un coin du Maroc. Il s’y maintient à la faveur d’un climat assez particulier. La chaleur est forte, correspondante à une latitude déjà quasi tropicale ; les pluies sont rares, on est à l’orée du désert ; en revanche, au contact de l’océan, l’air est constamment chargé de vapeur d’eau. C’est là un climat qui aurait des rapports, du moins théoriques, avec celui de la mer Rouge actuelle, où l’humidité de l’air fait un contraste violent avec la sécheresse du sol. Faut-il imaginer qu’il pourrait en avoir avec le climat de l’Algérie des bras de mer ?

Ce sont là des idées qu’un botaniste, M. Maire, exprimait oralement, en passant, d’une manière tout à fait fugitive. Il y aurait là peut-être le programme de recherches possibles qui n’ont pas été faites.

Un événement comme l’effondrement de la Tyrrhénide ne peut pas être resté tout à fait sans conséquences climatiques, au moins dans des nuances importantes, dont un changement de végétation aurait enregistré les traces. On sait en effet déjà que la révolution n’a pas été radicale. Le voisinage plus ou moins proche d’une surface continentale immense et plus ou moins aride, notre Sahara, n’a jamais cessé de faire sentir son influence plus ou moins directe.

Là où les conséquences du grand effondrement se laissent directement constater et mesurer c’est dans le modelé. Il y a là une matière qui a bien un rapport avec le climat ; mais elle en a surtout avec l’apparition toute nouvelle d’un niveau de base marin général au nord de l’Algérie. Les conditions de l’érosion s’en sont trouvées bouleversées de fond en comble.

Les torrents méditerranéens, nés de la catastrophe, ont poussé leur érosion de tête dans le vieux domaine des bassins fermés, suivant une progression que les géologues ont cherché à préciser tout particulièrement dans la province de Constantine.

D’après Joleaud « la région constantinoise formait certainement, au début de la période quaternaire, un bassin fermé plus ou moins semblable au bassin actuel du chott el-Hodna[72]. Graduellement, à commencer par les plus voisins du littoral, les bassins fermés furent captés par des cours d’eau tributaires de la mer, si bien qu’aujourd’hui non seulement tout l’Atlas tellien, mais encore une partie des hautes plaines, a été incorporée au bassin méditerranéen[73]. » Alexandre Joly a mis en relief, à différentes reprises, cette idée que, si on observe la ligne de partage des eaux entre les bassins fermés et le bassin méditerranéen, les phénomènes de capture qui ont déplacé cette limite, l’ont toujours fait dans le même sens, « au profit de la Méditerranée et aux dépens des bassins fermés[74] ». Rien de plus normal d’ailleurs, c’est exactement ce qu’on pouvait attendre.

A ces idées de géologues, par des méthodes purement géographiques, on peut apporter une confirmation, qui en est en même temps l’illustration graphique.

Profils longitudinaux. — On a dressé le profil longitudinal de quatre oueds, le Chéliff, le Bou-Sellam, la Seybouse et le Rummel (fig. 14 à 19). Tous les quatre ont leur cours inférieur dans le Tell, et leur cours supérieur sur les Hauts plateaux ; ce sont les seuls fleuves d’Algérie qui soient franchement dans ce cas.

A différentes autres reprises, dans les chapitres suivants, on aura recours à cette méthode des profils longitudinaux ; et il faut donner ici, d’entrée de jeu, une fois pour toutes, quelques explications sur les règles uniformes qu’on s’est imposées dans l’établissement des profils longitudinaux.

Bien entendu il n’existe pas de profils techniques des rivières algériennes, établis par le nivellement direct des berges. Il faut se borner aux renseignements fournis par la carte de l’état-major. La carte au 50000e donne les courbes de niveau de 10 mètres en 10 mètres. Mais on ne se sent pas moralement certain que le cartographe, sur le terrain, forcé d’aboutir dans un temps limité, ait pu établir partout sa cote avec une exactitude suffisante à 10 mètres près. Vouloir à toute force utiliser toutes les courbes de la carte au 50000e eût été peut-être faire un travail d’une fausse précision. En revanche, avec les courbes maîtresses (lorsqu’elles sont accusées par un trait fort) : avec les cotes en chiffres, qui sont assez nombreuses, et avec le contrôle de la carte au 200000e, on arrive à déterminer avec certitude où passent les courbes de 50 mètres en 50 mètres ; l’équidistance de 50 mètres est d’ailleurs celle de la carte au 200000e ; seul document que nous possédions pour une partie de l’Algérie. C’était une raison de plus pour s’y tenir partout.

C’est donc sur ces bases qu’on a établi, avec tout le soin possible, les profils de quelques fleuves algériens. Il est évident que ces profils ne serrent pas la vérité de très près. Beaucoup de petites irrégularités y sont nécessairement masquées. Du moins, dans les limites des données, on espère qu’ils sont exacts ; et, ces données ayant été les mêmes pour tous, ils sont comparables entre eux.

Pour que ces profils aient quelque précision, malgré la petitesse de l’échelle et pour qu’ils soient plus aisément contrôlables, on y a joint, autant que possible, dans le dessin même, l’indication en chiffres des éléments avec lesquels ils ont été construits. Pour chaque tronçon du profil, des chiffres, disposés dans le sens des lignes verticales, se rapportent au nombre de kilomètres qui correspond à une dénivellation de 50 mètres, exception faite pourtant des tronçons trop courts où la pente est très rapide : la place y manquait pour inscrire des chiffres, et il était d’ailleurs moins essentiel de les donner avec précision, puisque entre ces chiffres très faibles (2 ou 3 kilomètres, par exemple) il ne peut y avoir que des différences encore plus faibles, négligeables à l’échelle employée.

Il faut ajouter encore une observation préliminaire. Dans le chevelu des branches supérieures il était indispensable et intéressant de choisir celle qui serait considérée comme maîtresse. On n’est pas guidé, comme en France, par l’onomastique et la tradition. Toutes les différentes branches d’un cours d’eau portent ici un nom différent ; les oueds n’ont pas d’état civil et ne naissent pas officiellement en un point précis, comme la Loire au mont Gerbier-des-Joncs. Comme critérium unique on a donc adopté la longueur ; il était impossible d’en trouver un autre ; sur le débit, les renseignements que nous possédons sont lacunaires et incertains. Par cette méthode on a donc dressé le profil longitudinal du Chéliff, du Bou-Sellam, de la Seybouse et du Rummel. Ces quatre profils sont étroitement apparentés, on le constate d’un coup d’œil ; chacun d’eux est rompu en son milieu, il est composé de deux concavités assez régulières, raccordées par une convexité plus ou moins angulaire. Ce parallélisme ne peut être fortuit. Et d’ailleurs il est d’interprétation très simple. Il y a nécessairement, pour chaque profil, deux rivières primitivement indépendantes (les concavités) raccordées par une capture récente (la convexité).

Voyons les cas particuliers.

Chéliff. — Le Chéliff, fig. 14 et 15, a 700 kilomètres de long, et il est le seul fleuve algérien qui, ayant pris sa source dans l’Atlas saharien, atteigne la mer. C’est le géant des Oueds algériens. Il est composé de deux oueds mis bout à bout, dont l’indépendance apparaît sur le profil, sur la carte, et jusque dans la nomenclature indigène. En amont l’oued Touil traverse les hauts plateaux dans une direction sud- ouest-nord-est, en aval le Chéliff proprement dit traverse le Tell du sud-est au nord-ouest, presque d’est en ouest. Le coude de capture est extrêmement marqué. Il est à Boghari, et c’est là aussi, bien entendu, que le profil accuse une rupture de pente extrêmement nette. En amont, dans la plaine marécageuse de Bou-Ghzoul, qui a 47 kilomètres de diamètre, la pente est seulement de 1,6 p. 1000. En aval, dans les gorges de l’Atlas, elle s’accélère du double, et, jusqu’à Amoura, pendant 80 kilomètres, elle est de 3 m. 2.

Alexandre Joly a décrit l’instabilité de la rivière, la progression phagédénique de l’érosion au voisinage de Boghari et de Bou-Guezoul. Il a recueilli des traditions indigènes, confirmées par l’aspect du terrain, sur des plaines jadis marécageuses et couvertes de roseaux, où le Chéliff actuel est encaissé de plusieurs mètres. « En une vingtaine d’années un canal d’arrosage, profond de quelques centimètres, a transformé son lit en un canal large de plus de 2 mètres, profond de plus de 3 mètres ; dans un seul hiver il a approfondi son lit de plus de 1 m. 30. » D’après les conducteurs des ponts et chaussées, qui ont à défendre leurs ponts et leurs cassis contre la rivière, « il semble certain que, depuis une dizaine d’années, le Chéliff a approfondi annuellement son lit de près de 6 et 8 centimètres au voisinage de Boghari[75] ». Tous ces ravinements sont en coup de scie, des fossés à pic profonds de plusieurs mètres. Il n’y a rien là que de très naturel, comme le montre un coup d’œil sur le profil, Boghari est précisément le point de rupture de pente atteint par l’érosion régressive. C’est là qu’est concentré tout l’effort de la rivière pour régulariser son nouveau profil d’ensemble. Cette érosion si active s’exerce aux dépens d’une grande plaine d’alluvions, semée de marais dont le drainage n’est pas encore achevé ; il en reste les dayas de Bou-Guezoul visitées en hiver par les canards sauvages.

[Illustration : FIG. 14. — PROFIL EN LONG DU CHÉLIFF.

Le profil en long du Chéliff montre deux courbes concaves, qui se rejoignent à Boghari. Chacune d’elles correspond à un système fluvial jadis indépendant : en amont l’oued Touil (oued Nahr Ouassel), qui a été capturé par l’oued d’aval le Chéliff.

On verra le coude de capture sur n’importe quelle carte générale de l’Algérie (voir même sur les fig. 7 et suivantes). L’angle est à peu près droit.]

[Illustration : FIG 15. — LA RÉGION DE BOGHARI.

(Emprunté au 200000e du Service géographique, feuille 24.)

La figure 15 représente au 200000e le point précis où s’est fait la capture, la région de Boghari. Le bas Nahr Ouassel (oued Touil), à bout de course, stagne dans des marais (les daïas de Bou-Guezoul) : puis brusquement il devient le Chéliff et il s’ouvre un chemin d’aspect héroïque à travers l’Atlas de Boghari.]

Il y a donc bien deux oueds, l’oued Touil d’une part, et le Chéliff proprement dit de l’autre, qui ont évolué à part chacun pour soi pendant des âges, et qui ont été rattachés bout à bout par une capture récente.

Pour mettre en valeur l’autonomie ancienne de l’oued Touil, il faut le comparer à son affluent le Nahr Ouassel ; qui prend sa source auprès de Tiaret et qui rejoint l’oued Touil un peu en amont de Boghari. Dans l’état actuel du climat et de l’hydrographie ce serait le nahr Ouassel qui serait la véritable tête du Chéliff et non pas l’oued Touil. Il est beaucoup plus court, il est vrai, et nous n’avons pas de chiffres précis sur son débit. Mais nous sommes certains du moins que c’est une rivière pérenne, au rebours de l’oued Touil qui est à sec. On a profilé le nahr Ouassel à côté de l’oued Touil sur la figure, et la comparaison est instructive. Le profil du nahr Ouassel est en dents de scie ; au contraire celui de l’oued Touil est très régulier ; il n’accuse un crochet insignifiant qu’en un point, aux environs de Taguin (le Taguin où la Smala fut prise ; il y a là de très grosses sources en relation avec une faille). Des deux rivières d’ailleurs c’est l’oued de beaucoup qui a la moindre pente, et qui coule à l’altitude la plus basse, c’est- à-dire dont l’œuvre totale d’érosion a été la plus considérable. C’est lui qui a les caractères non seulement d’une artère maîtresse, mais encore d’un vieux fleuve.

Qu’était-il, ce vieux fleuve, avant d’être devenu par capture la branche supérieure du Chéliff ? Sur la carte et sur le terrain il est impossible de trouver trace d’un lit antérieur par lequel l’oued Touil puisse s’être prolongé dans une direction générale autre que l’actuelle. La plaine de Bou Guezoul est une grande cuvette fermée de tous les côtés ; le fond marécageux de la cuvette est à 630 mètres d’altitude ; abstraction faite de l’étroite coupure, par où la rivière s’échappe aujourd’hui, la cuvette est régulièrement encerclée de tous les côtés par la courbe de 700 mètres ; que cette cuvette, toute tapissée de dépôts continentaux, ait été une sebkha sans écoulement, zone d’épandage de l’oued Touil, c’est l’hypothèse qui s’impose.

Oued Bou-Sellam. — L’oued Bou-Sellam est bien plus humble que le Chéliff. Ce n’est même pas un fleuve indépendant, c’est un simple affluent de l’oued Sahel ; on peut même constater sur son profil que le raccord de sa vallée avec celle de l’oued Sahel, en amont d’Akbou, n’est pas encore tout à fait régularisé. Pourtant les 270 kilomètres de long du Bou-Sellam, s’ils le laissent loin derrière le Chéliff, lui donnent encore un rang honorable parmi les rivières d’Algérie.

[Illustration : FIG. 16. — PROFIL EN LONG DU BOU-SELLAM.

Le profil accuse une double concavité. La pointe de la partie convexe est en amont des gorges du Guergour, à la limite de l’Atlas Tellien et de la haute plaine (Sétif).]

Quoi qu’il en soit le Bou-Sellam est un pendant exact du Chéliff, à une échelle réduite (fig. 16 et 17).

Son profil aussi est nettement cassé en deux par une bosse convexe, séparant deux guirlandes concaves. La rupture de pente est au Guergour. Tandis que, en amont, dans la plaine de Sétif l’oued coule assez lentement, avec une pente de 3,1 p. 1000, dans les gorges très encaissées du Guergour la pente triple, et atteint 12,5. C’est le point où la capture s’est produite, et où l’érosion de tête de l’oued conquérant conserve sa violence ?

Au crochet du profil longitudinal correspond sur la carte un coude de capture très accusé. Le Bou-Sellam prend sa source au djebel Megriss et il coule d’abord nord sud, ce qui l’amène rapidement sur les hauts plateaux de Sétif, il y conserve d’abord sa direction méridionale, vers le Hodna ; puis, après quelques hésitations, il vire brusquement cap pour cap, prend franchement le chemin du nord, rentre dans le Tell et aboutit à Bougie.

Les deux sections ainsi raccordées ont des profils très différents. La section amont, celle de Sétif, est évidemment de beaucoup la plus vieille et la plus évoluée ; son profil est une concavité très accusée et très régulière. La section aval au contraire a un profil à peine concave et en crémaillère ; c’est un profil de jeune torrent. Ce contraste suffirait à lui seul à établir l’indépendance ancienne des deux sections. Ce sont deux oueds restés longtemps distincts, deux individualités.

[Illustration : FIG. 17. — LE COUDE DE CAPTURE DU BOU-SELLAM.

(Carton emprunté à la carte au 200000e, no 16. Sétif.)

Sur la figure 17 on voit le Bou-Sellam prendre sa source sur le versant Sud de l’Atlas Tellien, en amont de Sétif. Il se dirige d’abord droit au Sud et arrive dans un bas-fond marécageux. Là il tourne brusquement cap pour cap, et prend le chemin du Nord celui des montagnes natales. Il les traverse aux gorges profondes du Guergour (à une dizaine de kilomètres en aval hors de la figure).

Aujourd’hui les marais du Bou-Sellam ne communiquent plus avec le Chott el-Malah, dont ils ne sont séparés par aucun obstacle. La capture est évidente.]

La carte laisse deviner de quelles façons a pu finir l’oued d’amont, avant la capture. En aval de Sétif, la région, où le Bou-Sellam, après des tergiversations, retourne décidément en arrière, est le fond marécageux d’une très grande cuvette. Un coin du marais porte sur la carte le nom de chott el-Malah, toute la région inscrite dans la boucle de l’oued porte aussi sur la carte ce nom de Malah, qui signifie « sel », et qui suggère donc l’idée d’un ancien bassin fermé encore insuffisamment traîné. On conçoit aisément que ce chott el-Malah ait pu être, dans la période antérieure à l’actuelle, zone d’épandage du haut Bou-Sellam. Pourtant dans la prolongation exacte de sa vallée au sud une longue et large trouée d’érosion coupe en deux les montagnes du Hodna. Le village de Colbert s’y trouve. Cette grande vallée est aujourd’hui parcourue par deux oueds, qui coulent en sens inverse : au nord, l’oued Melah va rejoindre le Bou-Sellam, il a très peu de pente et il est semé de fondrières ; au sud, l’oued Soubilla se précipite brusquement vers le Hodna par des gorges très profondes. Le seuil de séparation entre ces deux oueds est à une centaine de mètres au-dessus de la vallée actuelle du Bou-Sellam. Par cette grande vallée de Colbert on peut concevoir que, à un moment donné du passé, le Bou-Sellam prenait le chemin du Hodna. Il est vrai que le seuil est encore moins élevé (une cinquantaine de mètres) entre la cuvette de Sétif et la région des Sebkhas (Sebkhas avoisinant le village d’Ampère, chott el-Beida).

Pour concevoir le passé du Bou-Sellam avant la capture on a donc l’embarras du choix, entre hypothèses qui peuvent avoir été réalisées successivement ou alternativement. Mais ces hypothèses ont toutes un point commun, et se ramènent au fait suivant : Le Bou-Sellam aboutissait dans une cuvette fermée, quelle qu’elle fût, jusqu’au moment assez proche de nous où il fut capturé par l’érosion de tête d’un torrent tellien.

C’est donc bien un pendant du Chéliff.

La Seybouse. — C’en est un aussi de la Seybouse (fig. 18), qui est un oued classé par son débit puissant au premier rang des rivières algériennes, mais non par la longueur de son cours. Elle a 223 kilomètres de long entre son embouchure, qui est à Bône, et sa source qu’elle prend, sous le nom d’oued Cherf, auprès d’Aïn-Beïda.

[Illustration : FIG. 18. — PROFIL EN LONG DE LA SEYBOUSE.]

[Illustration : FIG. 19. — PROFIL EN LONG DU RUMMEL.

La Seybouse est le fleuve qui a son embouchure à Bône. Le Rummel est le fleuve de Constantine.

Les deux profils ont une parenté évidente entre soi et avec les figures 14 et 16. Il faut considérer l’ensemble de ces quatre figures, en se souvenant que les quatre fleuves profilés sont les seuls oueds Telliens, prenant leur source sur les hauts plateaux. C’est donc une règle sans exception que les fleuves de cette catégorie sont composés de deux oueds, réunis en un seul par une capture. L’oued d’amont a longtemps appartenu a un bassin fermé, son profil régulier atteste la maturité. L’oued d’aval est un jeune torrent Tellien à profil heurté.

Les quatre figures sont donc une illustration graphique du grand fait que voici. Depuis l’effondrement de la Tyrrhénide les oueds Telliens, ayant désormais la mer comme niveau de base, sont des agents d’érosion puissants. Ils n’ont pas cessé d’étendre leurs conquêtes au détriment de la zone antique des bassins fermés.]

L’oued Cherf coule donc sur les Hauts Plateaux et la Seybouse dans le Tell ; le profil suggère que les deux oueds (Cherf et Seybouse) ont été longtemps distincts, et que le premier a été capturé par le second. En amont de Guelma ils sont réunis par des rapides où la pente atteint 25 p. 1000. Les Hauts Plateaux dans le bassin de l’oued Cherf sont naturellement tapissés des atterrissements continentaux gypso-salins habituels.

Oued Rummel. — Le Rummel (fig. 19) (oued el-Kebir dans la partie inférieure de son cours) appartient à la même catégorie. Il rappelle plus particulièrement le Bou-Sellam par le crochet aigu de son coude de capture. Comme le Bou-Sellam il prend sa source dans l’Atlas tellien, coule d’abord au sud, puis à l’est sur les Hauts Plateaux jusqu’à Constantine. C’est là que se fait dans les gorges fameuses du Rummel entre l’oued d’amont et l’oued d’aval un raccord dont le profil accuse l’extrême brutalité ; l’oued tombe d’une centaine de mètres à la traversée de la ville (sa chute alimente les moulins Lavie). De part et d’autre de Constantine les profils des deux oueds sont extrêmement contrastés. L’oued d’aval a un profil en crémaillère de torrent jeune et conquérant. Et c’est lui d’ailleurs dont M. Joleaud a retracé les conquêtes.

[Illustration : FIG. 20. — L’OUED BOU-MERZOUG ET L’OUED CHOTT-SABOUN.

Le chemin de fer entre Constantine et Batna longe successivement deux oueds, le Bou-Merzoug affluent du Rummel, et l’oued Chott-Saboun (bassin fermé). On a imaginé (hypothèse A. Grund) que ces deux oueds seraient les débris aujourd’hui distincts, d’un système fluvial continu, que le progrès du climat désertique aurait tronçonné.]

[Illustration : FIG. 21. — PROFIL EN LONG DE L’OUED BOU-MERZOUG PROLONGÉ.

Sur la figure 21, la courbe si concave et si régulière de l’oued Chott- Saboun atteste l’isolement ancien de la vallée, qui a évolué pour son compte jusqu’à la sénilité.

Le Bou-Merzoug, l’une des têtes d’un torrent Tellien, dans un avenir indéterminé, si les circonstances actuelles persistent assez longtemps, pourra capturer l’oued Chott-Saboun et constituer avec lui un système fluvial du type Chéliff, Bou-Sellam, etc.

Les figures 20 et 21 sont comme une contre-épreuve des précédentes, conduisant aux mêmes conclusions.]

Bou-Merzoug. — En amont de Constantine le Rummel reçoit un affluent, le Bou-Merzoug, qui était considéré dans l’antiquité comme l’artère maîtresse, la tête du fleuve ; les Romains l’appelaient Ampsagas. Si on admet ce point de vue, et si on établit le profil en long de l’oued Bou- Merzoug (fig. 20 et 21) on obtient un résultat curieux, à condition de le prolonger par le profil de l’oued Chott-Saboun (source à Lambèse dans l’Aurès). Le Chott-Saboun (Sebkha Zmoul) qui est la zone d’épandage de l’oued Chott-Saboun, est séparé de la haute vallée du Bou-Merzoug par un seuil insignifiant, une ondulation de la haute plaine. Actuellement encore ce oued est une artère de bassin fermé, ayant évolué à part pendant des âges, avec le chott Saboun comme niveau de base, puisque la concavité très accusée de son profil semble bien avoir atteint l’équilibre. Le long du Bou-Merzoug cependant l’érosion régressive, déterminée par le rattachement du Rummel au bassin méditerranéen, est parvenue actuellement jusqu’à El-Guerra, ou plus précisément Aïn-Mlila. Si les conditions actuelles persistent pendant des siècles encore, il est manifeste que l’érosion régressive finira par rattacher l’oued Chott-Saboun au bassin du Rummel, c’est-à-dire à la Méditerranée. Le complexe oued Chott-Saboun-oued Bou-Merzoug est un Chéliff en voie de réalisation, un Chéliff futur. Le profil de cet oued imaginaire rapproché des quatre autres qui s’appliquent à des oueds réels, est une contre-épreuve intéressante.

Conclusions. — L’étude du modelé nous conduit donc à des conclusions qui sont nettement celles des géologues.

Le domaine des bassins fermés est en régression plus ou moins rapide depuis que les relations actuelles existent entre la terre et la mer, depuis que la Méditerranée a pris la place de la Tyrrhénide effondrée, c’est-à-dire apparemment le pliocène. Depuis ce temps-là les oueds telliens, avec la mer comme niveau de base, ont été alimentés par des pluies dont l’importance absolue a beaucoup varié, mais qui sont demeurées relativement beaucoup plus abondantes sur le versant nord méditerranéen de l’Atlas que sur le versant sud. Ces oueds telliens ont donc été conquérants sans interruption, ils le sont encore sous nos yeux. Du grand effondrement tyrrhénien ç’a été la conséquence la plus importante, celle du moins qui saute davantage aux yeux, qui se laisse mesurer. Et ce n’est rien moins d’ailleurs que la différenciation du Tell, quelque chose de considérable.

[Note 70 : No 70, p. 287.]

[Note 71 : No 80, p. 244.]

[Note 72 : No 69.]

[Note 73 : No 70, p. 319.]

[Note 74 : Nos 76 et 74.]

[Note 75 : No 75, p. 510 et no 76, p. 9.]

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