L’ATLAS SAHARIEN.
L’Atlas Saharien a une direction générale approximative Est-Ouest. Mais les éléments qui le composent, qui sont courts et nettement individualisés, ont une direction toute différente, bien plus rapprochée du Nord-Sud. C’est ainsi que les brins tordus dont la réunion constitue un câble font un angle très marqué avec le câble lui-même.
Cette structure si particulière caractérise l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre avec une curieuse régularité. (D’après Ritter.)]
Les éléments se relaient au lieu de se prolonger. L’analogie serait assez grande avec le dessin d’un câble composé de brins tordus. Les brins, considérés isolément, font naturellement un angle accusé avec le câble que leur réunion compose. Ici, dans l’Atlas saharien, chaque brin isolé, c’est-à-dire chaque pli, naît au sud, sur la plate-forme saharienne ; ils traversent en écharpe l’épaisseur de la chaîne ; et ils meurent, ils s’effacent à sa limite nord. Ils se groupent en faisceaux, en torons, Ritter dit en amygdales ; chaque amygdale a souvent une individualité géographique assez nette (monts des Kçour, monts du Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl).
De cette torsion, de ce conflit entre deux directions, différents géologues ont fourni différentes explications. Ce qui nous importe pour le moment c’est que cette disposition si particulière se retrouve partout d’un bout à l’autre en Tunisie comme en Algérie, et même dans le Haut Atlas, prolongement marocain de l’Atlas saharien. Roux[80], à propos du dessin en plan des plis dans le sud tunisien, parle d’arcs concaves vers le nord se raccordant à des « arcs concaves vers le sud » ; de « guirlandes », « d’accents circonflexes », Flamand, à propos de l’Atlas saharien sur les confins du Maroc[81], parle de « chaînes géniculées » (repliées en forme de genou) ; de directions « orthogonales ». Ces synonymes expressifs se ramènent aux termes de la description que Ritter a faite une fois pour toutes, et à laquelle tous ses successeurs déclarent expressément se rallier, y compris, à propos de l’Atlas marocain, Louis Gentil[82].
L’Atlas saharien est donc, d’un bout à l’autre, dessiné d’après la même formule, et comme plissé d’un seul jet.
Sur la date de ce plissement il ne subsiste pas non plus d’incertitude. Le socle continental envahi par les mers crétacées et éocènes, a été affecté « d’amples mouvements » (Roux, p. 261).
Un coup d’œil sur les cartes paléogéographiques montre le seuil de Biskra, le Hodna, l’Aurès et les Zibans déjà dessinés par les rivages de la mer cartennienne (fig. 10). M. Savornin qui vient de publier sur la région hodnéenne une très belle étude insiste là-dessus. L’Atlas saharien, dit-il, avait acquis « sa constitution dès le début des temps tertiaires[83] ».
L’époque miocène a vu pourtant produire une accentuation du plissement sensible au moins en certains points, en Tunisie par exemple. Dans la région de Redeyef, le miocène tout entier, y compris l’étage supérieur est « très vigoureusement plissé ». Le plissement a continué au pliocène et s’est fait sentir même au quaternaire[84]. M. Roux a justement attiré l’attention sur le témoignage des terrasses fluviatiles dans l’Atlas saharien. Une étude détaillée en serait d’autant plus intéressante qu’elles furent l’œuvre de rivières dont la mer n’a jamais été le niveau de base. Cette étude n’a jamais été faite. En gros, à juger par ce qu’on entrevoit au passage, elles conduiraient à la conclusion de mouvements orogéniques très récents ; et cela partout, aussi bien dans le Grouz que dans l’Aurès.
Une chaîne où les forces orogéniques n’ont jamais cessé d’être actives, du crétacé au quaternaire, c’est justement tout l’Atlas, aussi bien tellien que saharien. Les géologues sont unanimes là-dessus. En cela, sur cette question d’âge, l’Atlas saharien ne fait aucun contraste avec le tellien, il est lui aussi partie intégrante de l’Atlas, et au même titre.
Mais, dans l’édification de l’Atlas saharien, les forces plissantes, aux prises avec l’épaisseur relativement rigide du socle continental, ont constamment travaillé sur le même plan, à travers les âges ; leurs effets se sont lentement accumulés dans le même cadre préétabli. Il n’y a pas eu, comme dans le géosynclinal tellien, effondrement au fond de la mer et réédification toute fraîche de parties importantes.
Et, quoi qu’il en soit de cette explication, le fait est là. L’Atlas saharien est d’un seul jet : cela seul lui ferait, vis-à-vis de l’Atlas tellien, une originalité extrêmement accusée. Il en a d’autres.
Plissement ébauché. — Un second point essentiel est que l’Atlas saharien est plissé faiblement. C’est presque un corollaire de ce qu’on vient de dire. Le dessin général du plissement apparaît en plan, à la surface du sol et sur la carte, avec la netteté qu’on a vue, justement parce que les plis sont rares et simples, faciles à déchiffrer d’un coup d’œil. Dès le premier moment où un géologue s’est occupé de l’Atlas saharien, ce géologue, qui fut Ritter, a mis définitivement en lumière ce grand fait. « Le plissement, dit-il, est resté à l’état d’ébauche[85][86]. » Cet Atlas saharien n’est pas une sierra à crête accusée ; c’est plutôt un plateau ondulé, froissé. Tous les géologues ont acquiescé à la formule de Ritter (Flamand, Roux, Savornin).
Géologues et géographes établissent un parallélisme entre l’Atlas saharien et notre Jura français ; de Martonne par exemple[87], le général Berthaut[88]. La comparaison est devenue classique. Ce sont deux bons exemples courants d’un plissement peu accusé.
Cette analogie dans les énergies comparables des deux plissements a pour conséquence la parenté des deux modelés.
Ces termes populaires expressifs que les montagnards du Jura donnent à des détails du relief, les cluses, les ruz, les crêts, les combes et qui ont passé dans l’usage courant de la géographie physique, des géographes comme de Martonne[89], des topographes comme le général Berthaut[90], des géologues comme Roux[91] se trouvent tout naturellement entraînés à les employer dans une description de l’Atlas saharien. Le dôme à centre évidé (cratère d’érosion de Roux, voir fig. 13), si fréquent dans l’Atlas saharien est aussi une forme jurassienne[92].
Modelé désertique. — Pourtant ce modelé jurassien est l’œuvre d’une érosion jeune, qui n’a pas eu le temps d’effacer entièrement et de rendre méconnaissable la surface structurale primitive. Assurément il y a une nuance importante à noter à ce point de vue entre le Jura et l’Atlas saharien.
« Les plis de l’Atlas saharien, dit le général Berthaut, étant plus dégradés que ceux du Jura, présentent une plus grande densité de détails topographiques : crêts, ravins, combes, festons, écailles, etc., s’y montrent plus nombreux et plus serrés[93]. »
M. Roux souligne la présence, dans certains coins de l’Atlas saharien, de véritables « synclinaux perchés », tout à fait typiques. Ce sont, par exemple, le Kalaat-es-Senam sur la frontière tunisienne, le djebel Milok au nord de Laghouat. « Cette inversion du relief, comme le fait observer de Martonne, est un signe certain d’une évolution poussée jusqu’à la maturité » ; et c’est dans les Alpes, non plus dans le Jura, que de Martonne en cherche des exemples[94].
L’Atlas saharien, frère du Jura, s’en distinguerait donc par une usure du relief beaucoup plus accentuée. On n’est pas certain, à vrai dire, que cette explication soit entièrement satisfaisante. Il est évident en tout cas qu’elle est incomplète, et ce qu’elle passe sous silence pourrait bien être l’essentiel. L’Atlas saharien se distingue du Jura, des Alpes, et de toutes les chaînes de chez nous, qui sont familières à nos géographes, en ce qu’il a un modelé désertique.
En effet, comme on l’a déjà dit longuement, il n’a, pour ainsi dire, jamais cessé d’être zone de bassins fermés. Sous nos yeux, aujourd’hui, à son extrémité orientale, dans le sud tunisien, le bassin fermé du Djerid va jusqu’à Gabès, c’est-à-dire jusqu’à la mer. Depuis l’oligocène, en tout cas depuis le pontien, cette chaîne tout entière n’a jamais été normalement drainée par des fleuves aboutissant à la mer. C’est un fait d’immense conséquence, au point de vue modelé. Le cycle d’érosion n’est plus le même, suivant que le niveau de base est fourni par le chott voisin qui se comble, et non plus par la mer lointaine, dont la capacité réceptive en matière d’alluvions est pratiquement illimitée. Sur tout le flanc sud de Figuig à Gabès, le contact géologique entre l’Atlas et la plate-forme saharienne ne s’observe nulle part ; il est masqué invariablement par des épaisseurs inconnues d’atterrissements continentaux, que les géologues ont classé mio- pliocènes, et qui sont les éboulis et les débris de la chaîne, les résultats accumulés de son usure à travers les âges. Ils sont restés où le ruissellement sur les pentes les a abandonnés, à bout de force dans les zones d’épandage. La chaîne est enfouie sous ses propres débris. Le colmatage en bassins fermés est soumis à des lois particulières : le niveau de base qui est une simple zone d’épandage tend à se relever sans trêve par l’accumulation des alluvions ; il en résulte une incertitude du cours inférieur ; la rivière est rejetée par le résultat de son travail à la recherche éternelle d’une zone d’épandage nouvelle ; et le colmatage s’étend donc de proche en proche sur des étendues illimitées.
L’érosion aussi obéit à des lois nouvelles ; il n’y a pas attaque générale par de grands fleuves brutaux éventrant profondément la chaîne. Dans les compartiments séparés des bassins fermés l’érosion travaille en petit. Chaque groupe montagneux est modelé à part, délicatement, par une érosion régulièrement périphérique, l’ennoyage et par conséquent la protection du pied allant de pair avec l’attaque du sommet. Ainsi s’expliquent, j’imagine, ces paysages, que décrit Ritter, où « quelque montagne décharnée s’avance, dans l’horizon plat, comme un éperon de navire » : ces « vastes plaines que séparent de longues crêtes aiguës et bien alignées ». Flamand les compare à des « chenilles processionnaires » se suivant à la queue leu-leu.
On a parfois comparé l’Atlas saharien aux chaînes de l’Iran, d’ailleurs bien mal connues et cette comparaison a chance de n’être pas inexacte. J’en suggérerais volontiers une autre avec les Basin Ranges des États- Unis, sans être d’ailleurs autrement sûr de ce que j’avance. Cet enfouissement de l’Atlas saharien sous ses propres débris, il est curieux qu’on ne l’ait, je crois bien, jamais mentionné. Il pourrait bien être pourtant la caractéristique la plus importante de la chaîne, celle qui explique les autres, au moins pour une bonne part.
Lien entre les deux. — Et par exemple n’est-il pas en relation de cause à effet avec l’autre grande caractéristique, la simplicité des plis. Les théoriciens de la tectonique, en étudiant les plissements de l’écorce terrestre, sont arrivés à cette conclusion qui est de simple bon sens. Un pli donné est d’autant plus accusé qu’on l’envisage à une profondeur plus grande dans l’épaisseur de l’écorce. Il est toujours léger dans les couches superficielles[95].
Une chaîne comme les Alpes apparaît de tectonique très compliquée, parce que l’érosion actionnée par le niveau de base marin, a mis au jour le cœur profond des plis.
Il en est de même de l’Atlas tellien. Mais l’Atlas saharien, de modelé désertique, a conservé au contraire des parties importantes, ou en tout cas des traces encore reconnaissables de la surface structurale primitive ; c’est-à-dire une simplicité de dessin général, dont nous ne savons pas ce qu’elle masque en profondeur.
A vrai dire elle pourrait bien masquer une allure tectonique assez différente, à profondeur égale, de ce qu’on observe dans l’Atlas tellien. Les cartes paléogéographiques ont déjà montré qu’il y a une différence essentielle de nature entre le géosynclinal tellien et le socle continental de l’Atlas saharien. Il est naturel d’admettre a priori que la réaction aux compressions latérales n’a pas été la même de part et d’autre. Là-dessus nous pourrons emprunter quelques lignes à un géologue M. Joleaud[96]. « Dans le nord de l’Afrique Mineure qui a conservé pendant toute la durée des temps oolithiques et crétacés un caractère nettement géosynclinal, les forces tectoniques se propagèrent à travers une puissante série bathyale, en donnant naissance partout à des plis bien accusés. Dans le centre et le sud les mouvements orogéniques tertiaires se transmirent à travers des dépôts néritiques formant un ensemble bien moins développé en hauteur. » M. Joleaud pense que dans cette zone des dépôts néritiques, ou du socle continental, la plate-forme paléozoïque, moins profondément enfouie, a pu faire sentir son influence, et même « commander en quelque sorte l’orogénie tertiaire ». Nous en saurons plus long le jour où le Grand Atlas marocain aura été bien étudié. Il semble en effet que le Grand Atlas soit la prolongation de l’Atlas saharien surhaussée et décapée jusqu’au cœur paléozoïque. Dans l’état de nos connaissances de la réserve s’impose.
En géographie physique, comme dans toutes les sciences naturelles, il faut se méfier sans doute d’une explication unique appliquée à des faits complexes. L’Atlas tellien d’une part, et le saharien de l’autre, ont deux bonnes raisons d’être l’un très compliqué, et l’autre très simple. Il faut noter seulement que ces deux causes agissent dans le même sens, leurs effets s’additionnent. Il en résulte que les deux Atlas sont des individualités bien distinctes.
[Note 77 : No 100.]
[Note 78 : No 41.]
[Note 79 : Nos 102 et 103.]
[Note 80 : No 103, p. 271.]
[Note 81 : No 41, p. 786.]
[Note 82 : No 57, p. 147.]
[Note 83 : No 115, p. 428.]
[Note 84 : No 102, p. 658 et 103, p. 267, fig. 3.]
[Note 85 : No 100, p. 11.]
[Note 86 : No 100, fig. 1, p. 100.]
[Note 87 : No 82, p. 498.]
[Note 88 : No 24, t. I, p. 197.]
[Note 89 : No 82, p. 498.]
[Note 90 : No 24, t. I, p. 180.]
[Note 91 : No 103, p. 258.]
[Note 92 : No 82, fig. 229.]
[Note 93 : No 24, t. I, p. 197.]
[Note 94 : No 82, fig. 231.]
[Note 95 : No 82, p. 503, fig. 233.]
[Note 96 : No 70, p. 351.]