LIVRE I - CHAPITRE I - L’ATLAS ET LE PLISSEMENT ALPIN
LE CADRE
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La structure de l’Algérie se résume très exactement en un petit membre de phrase : un morceau de l’Atlas.
La France se décompose au premier coup d’œil en grandes régions tout à fait différentes, les Alpes, les Pyrénées, le Plateau Central, etc. Mais il n’y a pas un coin de l’Algérie qui soit autre chose que de l’Atlas ; du moins en gros, dans les lignes générales. Cette simplicité fera précisément la difficulté du problème quand il s’agira de décrire, puisque décrire c’est distinguer des parties. Avant d’en arriver là il faut dire ce qu’est l’ensemble, c’est-à-dire l’Atlas.
L’Atlas est une chaîne de montagnes très connue, pas seulement en elle- même, par les études dont elle a été directement l’objet, mais encore par le reflet des études Alpines. Les Alpes sont à la surface du globe la chaîne de beaucoup la mieux connue, tous les efforts des géologues se sont concentrés sur elles, c’est sur les bases d’observations faites dans les Alpes qu’ont été édifiées toutes les théories orogéniques, à l’aide desquelles on cherche à comprendre les autres chaînes planétaires. Or l’Atlas n’est pas une chaîne autonome, elle est un rameau du système Alpin, du consentement universel des géologues, sans contestation.
On sait très bien comment la chaîne nord-africaine se prolonge sur le sol européen à ses deux extrémités, la marocaine et la tunisienne (fig. 1).
Au Maroc le Rif, qui est la dernière coulisse occidentale de l’Atlas, se continue en Andalousie par la Cordillère Bétique.
De part et d’autre du détroit les deux colonnes d’Hercule, le rocher de Ceuta au sud, et celui de Gibraltar au nord, sont un pendant exact l’un de l’autre ; mêmes calcaires, affectés des mêmes plis ; le détroit n’est qu’une gorge envahie par la mer à travers la Cordillère Riffaine- Bétique.
[Illustration : FIG. 1. — LE SYSTÈME ALPIN ET LA TYRRHÉNIDE.
L’Atlas fait partie du système alpin (Cordillère Bétique, Rif, Atlas, Apennins, Alpes).
La Corse et la Sardaigne sont les témoins d’un continent effondré, la Tyrrhénide, dont d’autres débris sont restés accolés aux côtes de Provence, d’Italie méridionale, et d’Algérie (Kabylies). — L’effondrement Tyrrhénien a laissé sur les côtes de la Méditerranée occidentale un chapelet de roches volcaniques, cicatrices de la cassure.
Le môle résistant de la Tyrrhénide a déterminé l’allure serpentante du système alpin, et a refoulé tous les plissements dans le même sens, vers l’extérieur, c’est-à-dire en ce qui concerne l’Atlas vers le Sud.
Ceci se rapporte à la structure de l’Atlas vu du Nord, de la Méditerranée. Pour comparaison voir la figure 6, chap. 4.]
A l’autre bout de l’Atlas, le bout tunisien, la rupture est plus importante. Cependant les géologues sont unanimes à dire que, par le cap Bon, à travers la Sicile, l’Atlas se prolonge par l’Apennin, qui lui- même dans la région de Gênes va se souder aux Alpes proprement dites. La chaîne des coulisses plissées est continue depuis le Danube jusqu’à l’Andalousie, à travers toute l’Italie et toute l’Afrique du Nord.
Cet ensemble est le système Alpin, le cadre général dans lequel rentre l’Atlas.
Le dessin de ce système est très contourné, la chaîne a d’un bout à l’autre une allure gyratoire. La Cordillère Riffaine-Bétique a la forme d’un hameçon. Le complexe Atlas-Apennin se recourbe de la même façon sur soi-même. L’ensemble fait une ceinture à la Méditerranée occidentale sur les trois quarts de son pourtour. A l’autre extrémité du système Alpin, sur le Danube, les Carpathes ont la même allure enveloppante autour de la plaine hongroise.
Le système Alpin tout entier, d’un bout à l’autre, à travers toute l’Europe, ne cesse pas de serpenter ainsi ; c’est son originalité propre. Le cas n’est pas isolé à la surface de la planète ; on cite par exemple les Antilles, qui sont une chaîne sous-marine à sommets émergés, et qui dessinent autour du golfe du Mexique un enveloppement plus que semi-circulaire.
Ces allures enveloppantes, serpentantes, suggèrent l’idée d’obstacles contournés. Autour du bassin occidental méditerranéen, et à l’intérieur de ce bassin, quelques grands faits dûment constatés précisent cette idée.
Cordillère Bétique, Atlas, Apennin, ces trois tronçons d’une même chaîne ne se contentent pas de serpenter autour de la Méditerranée occidentale, ils lui tournent invariablement le dos. Il faut entendre de la même façon que nos Alpes françaises familières tournent le dos à la plaine du Pô, et déferlent sur la vallée du Rhône leurs plis et leurs nappes, attestant une poussée qui s’est exercée d’Italie en France. De la même manière exactement l’Apennin déverse ses plis vers l’est, vers l’Adriatique ; l’Atlas vers le sud, vers le Sahara ; et la Cordillère Bétique vers le nord, vers la Meseta ibérique. Il y a donc un centre de refoulement périphérique vers le cœur de la Méditerranée occidentale, vers la Sardaigne.
Qu’est-ce donc que la Sardaigne ? La Sardaigne, avec la partie de la Corse qui lui fait suite, est un môle de vieilles roches cristallines. A mesure qu’on l’étudie davantage, au dire de Suess, « elle possède à un degré de plus en plus net les caractères d’une région extra Alpine » ; Suess signale des analogies avec la Meseta ibérique[1].
On est donc conduit à l’idée qu’il a existé, sur l’emplacement de la Méditerranée occidentale, un môle résistant, qui a refoulé autour de soi les plis du géosynclinal. Cette ancienne terre ferme, abîmée aujourd’hui, sauf le fragment Sarde, sous des épaisseurs d’eau qui vont à 3000 mètres, les naturalistes lui ont donné le nom de Tyrrhénide : il est à peine utile de rappeler qu’ils ont emprunté ce nom à la mer Tyrrhénienne.
Sur les côtes de la Méditerranée occidentale, celles d’Andalousie, d’Afrique, d’Italie, voire de Provence, la Tyrrhénide a laissé des fragments de soi, et des traces de la rupture.
Dans notre Algérie par exemple, les vieilles roches cristallines sont sur la côte, dans les Kabylies, et nulle part ailleurs dans tout l’intérieur du pays. Dans la région d’Alger en particulier trois petits pointements côtiers de schistes cristallins sont significatifs. L’un est celui de la Bouzaréa, le promontoire sur lequel est construit la vieille ville. Les deux autres, à droite et à gauche de la Bouzaréa sont ceux du cap Matifou et du cap Sidi-Ferruch (fig. 32). Ces trois promontoires voisins, parmi lesquels Matifou et Sidi-Ferruch sont tout à fait exigus, sont construits de même. Chacun est un paquet hétérogène de vieilles roches cristallines, collé à une côte de roches tertiaires récentes. Ce sont des corps étrangers, des lambeaux ; puisqu’ils n’ont pas de rapport intelligible avec la terre ferme, il faut chercher leur continuation et leur explication au fond de la mer : ce sont des bavures détachées de la Tyrrhénide.
En Italie les vieilles roches de la Calabre (monts Péloritains, Aspromonte, Sila) font de même un contraste absolu avec tout le reste de l’Apennin. D’après Suess on a trouvé en grandes quantités, éparpillés à travers tout l’Apennin, « des blocs de granite, de syénite, de porphyre, et d’autres roches », et on suppose « que leur pays d’origine se trouverait dans la Tyrrhénide effondrée ». Tout confirme donc « l’hypothèse qu’une grande chaîne en partie granitique, existait jadis à l’ouest de la péninsule »[2].
En Provence les monts des Maures (Esterel, îles d’Hyères) font ce même contraste de corps étranger avec les Alpes. En tout cas ils n’ont pas « avec les plis provençaux une liaison intime ; ils affectent plutôt les caractères d’un fragment d’avant-pays »[3].
Par les cassures le long desquelles la Tyrrhénide s’est abîmée, des roches éruptives se sont fait jour, qu’on observe en chapelet tout le long des côtes.
En Italie des volcans sont encore en activité, le Vésuve, le groupe Etna-îles Lipari ; d’autres sont à peine éteints et d’aspect frais comme ceux de la campagne Romaine, le Volture ; et tous ont un caractère nettement Tyrrhénien. En Andalousie les caps de Gata et de Palos sont de roche éruptive.
En Algérie le cas est très net. L’intérieur du pays est à peu près complètement dépourvu de roches éruptives. Elles sont concentrées sur la côte, où elles abondent.
La plupart des pointements sont des promontoires, cap de Fer, cap Bougaroun, cap Djinet, cap Figalo, etc. ; une énumération complète serait deux fois plus longue. Ou bien encore des îles ; sur cette côte abrupte toutes les îles, je crois, sans exception sont de roches éruptives : île Galite, Habibas, Rachgoun, Zaffarines, Alboran.
C’est vraiment très particulier. Cela seul suffirait à montrer qu’une grande cassure longe la côte.
Et notez que toutes ces côtes sont secouées par des séismes. Inutile d’insister sur l’Italie méridionale, ni même sur l’Afrique du Nord, on a présent à l’esprit les tremblements de terre d’Oran, de Blida.
De la côte espagnole entre Almeria et Carthagène on nous dit qu’aucune portion du littoral ibérique, sauf les environs de Lisbonne, n’est exposée à de plus violents et de plus fréquents tremblements de terre[4].
Pour établir l’existence de la Tyrrhénide, les zoologistes viennent en aide aux géologues, et ils apportent eux aussi des arguments décisifs. Le zoologiste anglais Forsyth Major les a groupés dans un article intitulé Tyrrhénis[5].
Les îles de la mer Tyrrhénienne ont une faune subfossile et actuelle qui n’a rien d’insulaire. On a identifié des ossements de cerfs dans la petite île de Pianosa ; de même à Giannutri dont l’étendue ne dépasse pas 200 hectares. Un grand nombre de trouvailles analogues ont été faites à l’île d’Elbe. Sur les 16 espèces de mammifères qui vivent en Corse et en Sardaigne on en compterait 7 qui manquent dans la péninsule italienne, tandis que ces 7 espèces vivent toutes en Algérie. Il s’agirait donc d’une terre fragmentée à une époque très récente.
La Tyrrhénide est donc une hypothèse très solidement établie. C’est même plus qu’une hypothèse, on peut dire apparemment que c’est un fait. Mais bien entendu cette ancienne terre est très floue ; elle a des contours et un âge indécis.
D’ailleurs en résumant des arguments empruntés à des sciences naturelles variées, on risque d’avoir commis des inexactitudes.
Le but qu’on se proposait pourtant est très simple et on espère l’avoir atteint. On n’a pas songé à rendre de la Tyrrhénide un compte détaillé. C’est de l’Atlas dont il s’agit ? Cette chaîne plissée ne serait pas intelligible, si on n’eût pas dit un mot du môle résistant qui a borné le géosynclinal au nord, et qui a joué le rôle de refouloir.
[Note 1 : No 116, t. I, p. 306.]
[Note 2 : No 116, t. III, p. 871.]
[Note 3 : Id., p. 899.]
[Note 4 : Suess, no 116, t. I, p. 295.]
[Note 5 : Cité par Suess, no 116, t. I, p. 446.]