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CHAPITRE II

LA GRANDE FAILLE TOUAT. - ROUSSILLON

Le butoir correspondant à la Tyrrhénide, au sud de l’Atlas, c’est naturellement la plate-forme Saharienne. Au rebours de la Tyrrhénide elle n’a pas été soustraite à l’observation par l’effondrement sous la mer. Et cependant ses rapports avec le plissement de l’Atlas n’ont pas attiré l’attention des géologues au même degré, tant s’en faut, que la Tyrrhénide. C’est tout naturel. Le monde méditerranéen a été incomparablement plus étudié que le Sahara. Je me trouve m’être, depuis une vingtaine d’années, familiarisé avec le Sahara, et je crois que, si on prend en considération sa structure, on est conduit à comprendre beaucoup mieux celle de l’Algérie. Il me semble d’abord qu’un très gros fait a échappé à l’attention ; l’existence d’une grande faille, ou, si l’on préfère une expression moins précise, un grand accident, qui, dans la zone frontière entre Maroc et Algérie, intéresse à la fois la plate- forme Saharienne, l’Atlas, et d’ailleurs aussi la Méditerranée. On le suit, j’imagine, depuis le Tidikelt et le Touat jusqu’aux Pyrénées orientales.

Rue de Palmiers. — Au Sahara Oranais le trait essentiel est l’existence de ce qu’un chroniqueur arabe appelle une « rue de palmiers ». Toutes les oasis, sans exception, se succèdent en ligne à peu près continue, en rue, en route bordée et jalonnée de palmiers, depuis l’Atlas jusqu’à In-Salah. Ce ruban de verdure a un millier de kilomètres de long ; il est si mince que si on pouvait le dessiner à l’échelle sur nos cartes, il faudrait un microscope pour le trouver. Ce mode de groupement des palmeraies est vraiment très particulier.

Voici qui ne l’est pas moins ; la rue de palmiers, d’un bout à l’autre, sur la totalité des mille kilomètres, est une limite géologique très importante, elle sépare la pénéplaine primaire des plateaux crétacés et tertiaires.

Au Touat, sur 200 kilomètres, il est admis que la rue de palmiers coïncide avec une faille, le long de laquelle on constate des roches éruptives et de la minéralisation.

Au delà jusqu’à l’Atlas, sur 300 kilomètres, le contact du primaire et du crétacé est soustrait à l’observation par les dunes du grand Erg et par l’énorme accumulation des débris arrachés à l’Atlas depuis l’oligocène. Il est clair d’ailleurs que, sur cette énorme superficie désertique encore très mal cartographiée, nos données géologiques sont très lacunaires. Mais enfin, sous ces réserves, dans l’état actuel de nos connaissances, tout se passe comme si la rue de palmiers devait sa nappe d’eau, c’est-à-dire son existence même, à une ligne de contact géologique ; et cette ligne de contact a un rapport plus ou moins marqué avec une faille, ou un système de failles[6]. Cette grande faille, qui serait le trait dominant de la structure dans le Sahara Oranais, appelons-la, dans son ensemble, faille du Touat.

Cette faille du Touat, peut-on en indiquer la pénétration dans l’Atlas Saharien ? Oui, sans hésitation, à mon avis du moins. Le point à considérer de l’Atlas Saharien est assurément Beni-Ounif de Figuig. De Beni-Ounif, quand on se tourne au sud, vers le Sahara, on voit à sa gauche la Chebket Tamednaïa, qui est un plateau crétacé. A sa droite on voit le Béchar, le Moumen, et le Mezarif, qui sont des saillies de la pénéplaine primaire. Ce contact entre la pénéplaine primaire et le plateau crétacé, qu’on suit depuis In-Salah, nous conduit à Figuig, qui est bien en effet la tête de ligne de la rue de palmiers.

Figuig est, dans l’Atlas Saharien, à l’extrémité orientale d’une coulisse qui s’appelle le Grouz. C’est la zone du Grouz qui est le nœud de la question.

Haute Zousfana. — Le Grouz fait déjà partie politiquement du Maroc ; mais il est aujourd’hui à peu près aussi connu que s’il était situé sur territoire algérien. Nous en avons une bonne carte topographique au 200000e. Sur la géologie de la région, nos renseignements émanent de savants algériens bien connus ; MM. Ficheur et Flamand.

Personnellement j’ai vu ce pays d’assez près à différentes reprises.

Le Grouz est une muraille, haute d’un millier de mètres, de calcaire nu et abrupt ; cette muraille court d’est en ouest sur 80 kilomètres, et sur toute cette étendue elle est pratiquement infranchissable.

[Illustration : FIG. 2. — VALLÉE DE LA ZOUSFANA A TRAVERS L’ATLAS DE FIGUIG.

Tous les plis se ferment et se relaient de part et d’autre de la vallée, qui apparaît donc un grand accident tectonique, un ensellement, à l’extrémité orientale du Grouz.

Rapprocher de la figure 3 et de la figure 4.]

Les caravanes contournent le Grouz par ses extrémités, l’occidentale et l’orientale ? Ce sont ces deux extrémités qui nous intéressent. Si la faille du Touat traverse quelque part l’Atlas saharien, c’est là.

A l’extrémité orientale, celle où est Figuig, la haute vallée de la Zousfana est tracée à travers toute la chaîne dans une puissante coupure à peu près rectiligne, très large, dirigée nord-sud.

De part et d’autre les massifs montagneux sont, d’une part le Grouz et le Maïz, d’autre part le Beni Smir et le Soffah. Ce qui frappe d’abord c’est qu’il y a un relai de plis. A l’ouest les deux plis anticlinaux parallèles du Grouz et du Maïz se ferment brusquement à la rencontre de la haute Zousfana. A l’est le Beni Smir qui est un synclinal suspendu, se ferme brusquement lui aussi à la même rencontre. Pas un seul des trois plis ne passe. Ils sont arrêtés net tous les trois, sur la même ligne, comme par un obstacle profond et invisible. Cette tendance des plis à se fermer de part et d’autre de l’oued se rencontre en petit au col de Tarla, une étroite bouche rocheuse, par laquelle l’oued jaillit hors de la chaîne dans le Sahara. Le col est un ensellement entre deux brachyanticlinaux ; dans les deux piliers de la gorge les plissements s’enroulent en sens contraires.

Des brachyanticlinaux et brachysynclinaux qui se relaient, c’est la structure de l’Atlas Saharien d’un bout à l’autre jusqu’en Tunisie. Il n’est donc pas surprenant de la retrouver ici. Mais enfin il demeure entendu que la haute vallée de la Zousfana n’est pas l’œuvre exclusive de l’érosion. Le travail de l’érosion a été guidé par un ensellement de la chaîne, qui a du rapport avec l’orogénie, avec la structure profonde (voir la fig. 2).

Cette coupure de la haute Zousfana appelle d’autres observations.

De part et d’autre de la vallée, la roche change. Le Maïz et le Grouz sont deux échantillons de la même montagne. Tous deux sont des brachyanticlinaux de calcaire jurassique et surtout liasique. Dans l’un et l’autre le pli est vivement déversé au sud, couché même. Des calcaires jaune de miel, vivement redressés, nus, abrupts, déchiquetés en aiguilles, particulièrement au sud, sur la surface où le pli est couché : c’est le Maïz et c’est le Grouz. De l’autre côté de la vallée, le Beni Smir avec son prolongement le Soffah est un autre monde. Les altitudes seules sont comparables, au Beni Smir comme au Maïz et au Grouz elles dépassent légèrement 2000 mètres ; c’est beaucoup pour l’Atlas Saharien. Pour y retrouver des sommets dépassant 2000 mètres il faut aller jusque dans l’Aurès. A tout autre point de vue le Beni Smir s’oppose franchement au Maïz et au Grouz. C’est une masse homogène de grès crétacé (Albien). Les couches de ce synclinal suspendu sont à peine ondulées, d’allures tranquilles qui contrastent avec la stratification bouleversée du Maïz et du Grouz. On a cherché à rendre ce contraste sensible dans la figure ci-jointe (fig. 3).

[Illustration : FIG. 3. — MAIZ ET BENI-SMIR.

La figure fait ressortir le contraste entre les structures de l’Atlas de part et d’autre de l’oued Zousfana. — Le Maïz est un hérissement de pointes calcaires liasiques avec du trias accusé en creux. Le plissement est très énergique. — Le Beni Smir est une feuille de grès albien légèrement ondulée en cuiller, une ondulation synclinale suspendue.

Beni Smir est un nom de tribu, Taderent et Djattou sont des lieux habités ; ici comme plus à l’Est le plateau gréseux est hospitalier à l’homme (Gadas du djebel Amour. Les Beni Smir sont des Amour). — Le Maïz est du même type que le Grouz. Nous sommes ici à l’extrémité orientale du Grouz (voir fig. 4).

A Djattou belles gravures rupestres sur les blocs de grès albien tombés de la falaise.]

Il y a des conséquences humaines. Le Maïz et le Grouz sont des déserts de pierres. L’homme y passe ; on y voit des chasseurs de mouflons ; des dénicheurs d’abeilles ; des gens qui viennent faire quelques litres de goudron végétal avec les rares genévriers. Je ne crois pas qu’on y voie jamais des tentes. A coup sûr pas une seule maison. Mais le Beni Smir est anciennement aménagé par l’homme. Près de la source très abondante de Djattou, à côté d’une petite palmeraie, il y a des gravures rupestres qui sont parmi les plus belles. Jusqu’en haut de la montagne, sur le plateau, il y a un village avec des cultures, Taderent. Le Beni Smir a ses habitants propres, qui n’en sortent pas, qui en vivent, et qui lui ont donné leur nom. Le groupe des Beni Smir fait partie d’une grande tribu algérienne, celle des Amour. Ils mènent la même vie que les autres Amour dans le même cadre. Une feuille de grès Albien légèrement ondulée, c’est une structure très répandue dans tout le Djebel Amour. Les « Gadas » bien connues d’Aflou sont des plateaux de grès Albien. Le Beni Smir est la plus occidentale des gadas ; il a toutes ses affinités de ce côté-là, celui de l’Algérie.

Il faut noter que, tout au rebours, le Maïz et le Grouz sont une apparition nouvelle dans l’Atlas Saharien ; cette dernière coulisse ne ressemble pas aux autres. A l’est de Figuig, dans toute la chaîne, c’est le crétacé qui domine. Le jurassique et le lias ne sont pas inconnus, mais ils apparaissent en pointements rares d’étendue limitée. De puissantes coulisses, longues de près de 100 kilomètres, avec un relief relatif d’un millier de mètres, tout entières en calcaires jurassique et liasique du socle au sommet, c’est une nouveauté. On n’a pas encore vu ça dans l’est.

Cette apparition en surface de roches plus profondes va de pair, comme il est naturel, avec une intensité de plissement notablement accru. A l’est de Figuig, dans l’Atlas Saharien tout entier jusqu’aux Syrtes, les géologues décrivent ce qu’ils ont appelé des « plis ébauchés », de simples ondulations. Mais dans le Grouz et le Maïz le plissement est très énergique, les plis sont nettement couchés. Ce n’est donc pas douteux. Des couches plus profondes de l’écorce terrestre sont surhaussées et largement dénudées ; si bien que le lias se trouve amené à la même altitude que le crétacé. Cette transformation se fait d’un coup sur la rive droite de la haute Zousfana.

Elle s’accompagne de phénomènes qui attestent une dislocation. On sait que le trias algérien, qui est de la boue plâtreuse et salée est un terrain facilement lubrifié, et extraordinairement instable ; il est connu pour foirer à travers les fissures avec des allures éruptives ; et il est d’ailleurs souvent accompagné d’une roche éruptive, l’ophite. Or le long de la haute Zousfana les pointements de trias et d’ophite tiennent une place importante. Tout l’intérieur du Maïz à l’extrémité du brachyanticlinal est évidé aux dépens du trias (voir fig. 3). Les ophites du Maïz ont une minéralisation de cuivre dont on a projeté l’exploitation. En amont sur l’oued, au point dit Mouiah Sfer, un affleurement de trias et d’ophite est important, les indigènes y ont fait une petite descenderie pour l’exploitation du sel.

La haute Zousfana est une rivière assez vivante, elle est pérenne dans certains secteurs ; on ne sait pas si la réapparition de l’eau serait en relation avec des suintements de nappe souterraine. Mais on connaît très bien les sources de Figuig ; elles ont été étudiées par M. Ficheur. Elles sont thermales, et elles jaillissent le long d’une cassure, dont la lèvre inférieure est encroûtée de travertin épais[7].

Avec quelle abondance on en aura une idée, si on considère le nombre d’hommes dont elles ont permis le groupement. Figuig a 10 ou 12000 habitants. Il n’y a pas d’agglomération urbaine comparable dans tout le Maroc oriental ; Tell compris ; puisque Oudjda, la capitale administrative, a 7000 habitants.

Quant aux autres oasis du Sahara Algérien, elles ne comptent leurs habitants que par centaines.

Voilà bien des observations concordantes. Elles autorisent la conclusion que la coupure de la Zousfana, à l’orient du Grouz, a quelque rapport avec la faille du Touat, dans la prolongation de laquelle elle se trouve.

Pourtant les phénomènes observés à l’autre bout du Grouz sont encore plus concluants.

Le Tamlelt. — Sur ses 80 kilomètres de long, le Grouz tout entier est parfaitement semblable à lui-même. Au centre il est bien, il est vrai, d’épaisseur diminuée ; il y a une tendance à l’ensellement. Là se trouve dans l’épaisseur de la montagne un évidement, le cirque de Djaïfa (fig. 4). En ce point on peut traverser le Grouz par le moins mauvais de ses sentiers ; un canyon très long, très étroit, très obstrué de blocs, très coupe-gorge ; à la rigueur une caravane chargée pourrait s’y écouler, bête après bête, au compte-goutte, à ses risques et périls, presque partout de plain-pied : ce qui serait assurément impossible partout ailleurs dans la montagne. Au delà vers le nord, dans le prolongement de cet ensellement du Grouz, l’Atlas Saharien est largement interrompu entre le Djebel R’als et le Maïz. Il semble donc bien qu’il y ait ici encore une tendance à coupure orientée nord-sud. Pourtant la continuité du Grouz n’est pas interrompue. C’est à son extrémité occidentale qu’il faut aller pour trouver la coupure nord-sud franchement réalisée, dans des proportions grandioses.

Cette coupure s’appelle le Tamlelt.

[Illustration : FIG. 4. — LE TAMLELT.

Un coup d’œil sur la figure permet de distinguer la pénéplaine primaire (la plaine) de la chaîne secondaire (les massifs montagneux). — La limite entre les deux dessine un Z majuscule. — La branche centrale du Z coupe à l’emporte-pièce la R’als et le Grouz. — C’est la coupure du Tamlelt à travers l’Atlas Saharien à l’extrémité occidentale du Grouz (voir fig. 2 et 3).]

Le Tamlelt est une plaine à perte de vue. Sur la carte que nous en avons, et qui est bonne[8], on mesure exactement ses dimensions. D’est en ouest elle a, suivant les points, de 30 à 60 kilomètres dans le sens de la latitude. Du nord au sud elle a 50 kilomètres. Elle est tout entière enclose dans l’Atlas Saharien, c’est-à-dire qu’elle en rompt totalement la continuité. A proprement parler elle le supprime. Cette substitution d’une plaine à une chaîne de montagnes se fait d’un coup, suivant une ligne à peu près droite sur laquelle non seulement le Grouz, mais aussi le R’als, s’arrêtent brusquement, comme tranchés net. La disparition de l’Atlas Saharien est à peu près totale sous le méridien du Tamlelt. Il n’en reste plus au nord du Tamlelt qu’une traînée de chicots, Djebel Orak, Djebel Haouanit, Djebel Lakhdar, Djebel Bou Arfa (fig. 4).

L’épaisseur de ce chaînon, mesuré sur la carte, n’excède pas 2 kilomètres. C’est tout ce qui subsiste d’une chaîne dont la puissance atteignait une cinquantaine de kilomètres. Il n’y a plus d’Atlas ; on passe ici du Sahara aux Hauts-Plateaux directement, sans intermédiaire.

Plus à l’est sur toute l’étendue de l’Atlas Saharien, il y a un autre point, et un seul, où la chaîne disparaît brusquement d’une façon tout à fait comparable ; c’est, entre les Zibans et l’Aurès, la brèche de Biskra qui fait communiquer de plain-pied le Sahara et le Hodna.

A la seule inspection de la carte, le Tamlelt et la brèche de Biskra apparaissent deux pendants, la reproduction en deux exemplaires du même phénomène, remarquable à coup sûr.

Ce phénomène, au Tamlelt, apparaît plus remarquable encore, et, je crois, plus intelligible, si on cherche à l’éclairer par une étude sommaire des conditions géologiques.

Il faut distinguer ici entre les bords oriental et occidental du Tamlelt. La bordure occidentale, du côté marocain, encore que nous en ayons déjà une représentation topographique, nous est tout à fait inconnue au point de vue géologique. On n’en parlera pas. Nous sommes ici à la limite extrême du pays scientifiquement étudié. Sur la bordure orientale en revanche, et sur le Tamlelt lui-même, nous avons déjà des documents géologiques, autorisant des conclusions générales. Beaucoup de fossiles et d’échantillons ont été rapportés aux laboratoires de MM. Flamand et Ficheur, comme aussi au laboratoire de M. Barrois à Lille. Personnellement j’ai vu et revu la région. On est certainement fixé sur les grandes lignes. On sait en gros la composition et la structure des reliefs importants. Une carte Flamand[9] au millionième, publiée en 1909, dit l’essentiel.

Ces documents géologiques et topographiques, on a cherché à les rendre sensibles dans la figure 4.

Il s’agit de la limite entre la pénéplaine primaire, la même qu’au Sahara, d’une part, et d’autre part les terrains secondaires, du crétacé au lias, englobés dans le plissement de l’Atlas. L’ouest et le sud de la figure (où la plaine domine) est pénéplaine primaire. Le nord et l’est (la zone des hauts-reliefs) appartient à la chaîne secondaire.

Au sud du Grouz la pénéplaine primaire est bien connue depuis une vingtaine d’années déjà. Elle est représentée surtout par des calcaires dinantiens très puissants. Sur cette pénéplaine la transgression cénomanienne a déposé des calcaires et des marnes en couche mince, dont le contact inférieur avec la pénéplaine s’observe aisément. Cette transgression cénomanienne si limitée atteste l’indépendance de la pénéplaine par rapport aux mers secondaires.

Dans la région de l’Antar (exactement au Raknet-el-Betoum), on observe directement, je crois, le pli du Grouz, couché sur la pénéplaine, comme sur un avant-pays rigide. Que le Tamlelt soit lui aussi primaire, c’est une acquisition récente. Nous la devons à M. Rey et au laboratoire de géologie à l’Université de Lille[10].

Le Tamlelt est une plaine d’alluvions ; à travers les trous du manteau alluvionnaire un substratum ancien apparaît composé de vieilles roches, quartzites et schistes. M. Rey nous apprend que ces schistes contiennent des fossiles du silurien supérieur, des graptolites.

D’autre part, si on consulte la carte Flamand[11] aux lettres S, Sq, Sqr, on constate que les schistes et les quartzites s’étendent au sud jusqu’au voisinage immédiat des affleurements dinantiens.

Tout se passe donc comme si tout le Tamlelt, d’un bout à l’autre, comme le veut M. Rey, et comme le terrain en donne l’impression, était silurien. Le contraste avec l’Atlas est donc, au point de vue géologique, aussi vif qu’au point de vue topographique. Le contact entre l’Atlas et le Tamlelt est d’une netteté brutale. La limite géologique coïncide exactement avec celle de la plaine. Elle est jalonnée par des affleurements miniers. Au Djebel Houanit, plomb et calamine, au Bou Harfa, manganèse, au R’als une vieille mine de cuivre indigène, qui doit avoir été importante. Il faut ajouter que cette limite géologique dessine exactement un Z majuscule : deux cassures rectilignes orientées est-ouest (sens de l’Atlas), sont raccordées à l’angle droit par une cassure orientée nord-sud (sens de la faille du Touat).

Il faut souligner combien la présence du primaire largement étalé au cœur et à travers toute l’épaisseur de l’Atlas Saharien est une nouveauté surprenante. Cet Atlas Saharien est bien connu, dans toute son étendue à travers l’Algérie et la Tunisie, depuis la frontière marocaine jusqu’aux Syrtes. Il est tout à fait certain qu’on n’y voit pas à l’est du Tamlelt le moindre pointement primaire. A l’extrémité occidentale du Grouz, comme à son extrémité orientale, il y a vieillissement brusque des couches affleurantes. Un accident nord-sud ramène d’un coup en surface des roches de la profondeur.

La Moulouya. — Voilà les faits, tels qu’ils sont établis depuis peu, mais sans conteste. Semblera-t-on excéder les conclusions qu’ils autorisent si on dit ceci ?

La faille du Touat, celle de la rue de palmiers, rencontre l’Atlas Saharien à la hauteur du Grouz. C’est elle qui a, de part et d’autre du Grouz, les répercussions signalées plus haut, des accidents grossièrement orientés nord-sud comme la faille elle-même. Le plus important est à l’ouest du Grouz. Là tout se passe comme si le Tamlelt était la prolongation pure et simple de la pénéplaine primaire saharienne ; et comme si la faille en zigzag qui limite le Tamlelt à l’est était la prolongation de la faille du Touat à travers l’Atlas.

Il faut noter l’importance du Tamlelt comme limite, au point de vue orographique et humain.

Cet Atlas du Grouz et du R’als, que la faille du Tamlelt tronçonne brutalement, ne s’arrête pas là ; il recommence au delà du Tamlelt à l’ouest, mais il n’est plus le même ; ce n’est plus l’Atlas Saharien, c’est le grand Atlas Marocain.

L’un est loin d’être aussi bien connu que l’autre. Pourtant nous avons sur le grand Atlas de beaux travaux très détaillés de MM. Brives et Gentil. Et ces travaux sont bien loin d’être aussi discordants qu’ils l’avaient paru d’abord. Il est sûr que des morceaux considérables de pénéplaine primaire font partie intégrante de la chaîne tout du long jusqu’au voisinage de l’Atlantique[12]. Il est certain aussi d’ailleurs, comme Gentil l’a fait ressortir, que ces deux chaînes qui se prolongent l’une l’autre ont des analogies profondes de structure[13].

Ce sont bien deux parties de la même chaîne.

Seulement elles font entre elles un contraste très vif, non seulement au point de vue géologique, mais aussi et davantage encore topographique. Le grand Atlas mérite son nom, il est très élevé ; les sommets avoisinent 4000 mètres. Il est deux fois plus haut que l’Atlas Saharien. Par l’altitude et l’âge des roches ce sont des mondes montagneux tout à fait distincts.

Le contraste est le même entre deux humanités.

Aux puits du Tamlelt viennent boire deux races voisines et ennemies. A l’est sont les Beni-Guil, arabes de langue, cavaliers, nomades ; apparentés par leur organisation et leur genre de vie aux nomades des hauts plateaux Algériens, à leurs voisins les Hammeyan par exemple. A l’ouest du Tamlelt commencent les Beraber ; dans toute l’Afrique du Nord ils sont les seuls à qui la coutume populaire a conservé le nom des Berbères ; leur dialecte est berbère et ils ne savent pas l’arabe ; ils sont ruraux, sédentaires, montagnards, ils ont une organisation démocratique de village ; ce sont les frères de nos Kabyles ; comme eux ils ont pour leurs voisins de langue arabe une haine nationale plus que millénaire.

Ce sont là des faits qu’il semble difficile de nier ; mais si on les admet on ne peut pas s’y tenir ; il faut aller plus loin.

Au temps de Salluste, la Moulouya était déjà une frontière entre les deux Maurétanies. On peut certainement dire qu’elle l’est restée, en entendant la Moulouya moyenne, celle des hauts plateaux. Elle aussi sépare les Béraber et les Arabes, les sédentaires et les nomades. Mais ce n’est pas le fleuve lui-même qui est frontière. Il longe sur sa rive gauche le pied d’un escarpement haut d’un millier de mètres, par lequel le haut pays marocain, qu’on appelle ici le moyen Atlas, tombe à pic sur les plateaux algériens deux fois moins élevés (fig. 6). C’est de tout le Maroc le coin qui est resté le plus inconnu. Il faut en parler avec prudence, et attendre les résultats d’une étude géologique qui n’est pas commencée, et qui sera longue. Mais enfin on connaît bien aujourd’hui, on a même à peu près cartographié la continuation des hauts plateaux jusqu’à la Moulouya. De là, par delà la rivière, on voit, j’ai vu, le massif abrupt du moyen Atlas barrer l’horizon, avec ses cimes encore largement neigeuses à la fin du printemps, djebel-es-theldj la montagne de la neige, disent les Beni-Guil. Le contraste entre le moyen Atlas et les hauts plateaux, de part et d’autre de la Moulouya, paraît du même ordre qu’entre le haut Atlas et l’Atlas Saharien, de part et d’autre du Tamlelt. C’est la même frontière qui continue dans les mêmes conditions physiques.

Et alors cette grande faille de la « rue des palmiers » qui nous a paru, au Tamlelt, tronçonner l’Atlas Saharien, on en suivrait donc la prolongation, le long de la Moulouya, tout au travers des hauts plateaux. Est-ce tout ? Dans son prolongement à peu près linéaire, tout le massif espagnol s’abîme dans la Méditerranée : les géologues admettent que la Sierre Nevada et les Pyrénées ont été tronçonnées par ce grand effondrement.

Entre les côtes marocaine et espagnole, au large de la Moulouya, il est d’ailleurs parfaitement certain qu’une grande faille franchit la Méditerranée. Les cartes bathymétriques montrent un abrupt très accusé duquel émerge l’île volcanique d’Alboran (fig. 39). Près l’embouchure de la Moulouya, le cap des Trois-Fourches qui est de roches éruptives, fait une saillie d’une quinzaine de kilomètres ; la plus aiguë et la plus accusée de toute la côte nord-africaine ; dans la direction de l’île Alboran, en parfaite symétrie avec la saillie correspondante que fait, sur le rivage espagnol, le cap de Gata, lui aussi éruptif (fig. 1 et 29). Les basses vallées voisines de la Moulouya et de la Tafna apparaissent d’un coup d’œil sur la carte, encombrées de roches éruptives. Un archipel d’îles côtières volcaniques (Habibas, Rachgoun, Zaffarines) : les appareils volcaniques les plus jeunes et les mieux conservés de toute l’Afrique du Nord (le volcan de Tifarouïne[14] et celui des Msirdas sur la frontière algéro-marocaine[15]) ; des restes abondants de volcans primaires, carbonifériens, ou permiens (dans les hauts de l’oued Isly, sur la même frontière[16]). Tout se passe comme s’il y avait là un système de cassures qui n’a jamais été fermé depuis la fin de l’ère primaire.

La même faille, ou, si l’on veut, le même grand accident se laisserait donc suivre depuis le Roussillon jusqu’au Bas-Touat.

Conclusion. — Cette faille Touat-Roussillon serait une ride importante sur la face de la planète. On se borne à signaler le problème. Pourtant avec toutes les réserves prudentes qu’on voudra il reste un groupe de réalités positives qu’il est légitime de coordonner.

Depuis le cœur du Sahara jusqu’à la Méditerranée, à peu près sous le méridien de la frontière algéro-marocaine, dans une direction grossièrement nord-sud, il court une ligne qui ne cesse pas un instant d’être extrêmement importante au point de vue humain. Au Sahara, c’est la « rue des palmiers ». Dans l’Atlas, c’est la limite entre les très hautes montagnes marocaines et les montagnes moyennes ou les hauts plateaux d’Algérie ; et du même coup entre deux langues, deux sociétés, deux nations.

On a cru pouvoir prononcer le mot de faille ; on croit même reconnaître le long de cette faille, le compartiment effondré, invariablement l’oriental. Puisque enfin, pour qui vient de l’est, les roches primaires apparaissent brusquement pour la première fois au point précis où on franchit la faille.

Mais enfin mettons que ce mot de faille soit inexact. N’anticipons pas sur des travaux géologiques de détail qui restent à faire. Il y a quelque chose, de quelque nom qu’on l’appelle, qui est orienté dans le sens du méridien, non seulement au Sahara, mais dans l’Atlas. C’est sur la direction qu’on insiste. Dans cette Algérie, qui est une chaîne plissée, la direction est-ouest, qui est celle du plissement, attire d’abord l’attention. Nous avons saisi sur le fait qu’il y en a une autre, croisant la première à angle droit, qui est extrêmement importante, et qui a du rapport avec le Sahara.

[Note 6 : Dans un compte rendu de mission, déjà vieux d’une quinzaine d’années (no 50), je n’ai pas mis cette faille en valeur. Son existence m’est apparue évidente au cours d’une mission ultérieure et récente, en 1918.]

[Note 7 : No 49 bis, p. 457.]

[Note 8 : No 18, feuille no XLI.]

[Note 9 : No 17.]

[Note 10 : Rey, nos 88, 89, 90. Dollé, no 32.]

[Note 11 : No 17.]

[Note 12 : Nos 27, 16.]

[Note 13 : No 57, p. 126.]

[Note 14 : No 54, p. 324.]

[Note 15 : No 55, p. 331.]

[Note 16 : No 55, p. 24 et 331.]

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