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LIVRE V - CHAPITRE I

LES TRANSVERSALES DU TELL

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DE PART ET D’AUTRE DE MÉDÉA

On a longuement parlé déjà du grand accident nord-sud qui se suit depuis le Hoggar, par Laghouat jusqu’au plateau de Médéa, coupant l’Atlas algérien à peu près en son milieu, transversalement à l’orientation générale de la chaîne. C’est cet accident qu’on a appelé la grande dorsale Laghouat-Médéa.

On a longuement insisté sur ce chapelet de capitales actuelles ou défuntes, de forteresses et de marchés, qui jalonnent le passage de cette dorsale à travers le Tell, Achir, Cherchell, Alger, Miliana, Médéa (fig. 5).

On a dit en gros que cette dorsale et ce chapelet séparaient deux Tells très contrastés l’oriental et l’occidental.

Il est universellement admis en effet que le Tell se divise transversalement en deux parties à l’est et à l’ouest d’Alger. Cette grande division est si naturelle qu’elle se reflète dans les réseaux de chemin de fer. L’Algérie essentiellement a deux grands réseaux, le P.-L.-M. qui dessert Alger-Oran, l’Est-État (ancien Est-Algérien) qui dessert Alger-Constantine. Ces deux grandes branches se raccordent exactement à Alger. Le guide Joanne en conséquence a été publié en deux sections distinctes, brochées à part, et séparables à la rigueur malgré leur reliure commune, Algérie occidentale et Algérie orientale. L’idée est familière à tout le monde. Le classement administratif en trois départements ne fait pas oublier la distinction touristique et économique entre les deux grandes régions.

La série des cartes paléogéographiques nous a permis de constater combien cette distinction remonte loin dans le passé (fig. 9, 10, 11).

Dès l’oligocène, mais surtout à partir du miocène, le Tell oriental et l’occidental accusent, par rapport au bras de mer algérien des tendances inverses, l’un à l’émersion et l’autre à l’immersion. De part et d’autre de la grande dorsale, les deux Tells ont été deux compartiments distincts dont l’un s’est effondré par rapport à l’autre, ou l’autre exhaussé par rapport à l’un, ce qui revient naturellement au même.

Ces mouvements inverses ont des conséquences considérables qu’il faut souligner. On les énumérera d’abord dans le Tell oriental.

Tell oriental. — La plupart des coulisses de l’Atlas tellien que nous avons déjà étudiées se trouvent appartenir au Tell oriental. La sierra des Kabylies, comme d’ailleurs les massifs anciens kabyles, la chaîne des Biban, la sierra du Hodna. Il suffit donc de résumer ce qui a déjà été dit.

A l’exception unique de cette dernière chaîne, la sierra du Hodna, le Tell oriental est un faisceau de plis pyrénéens, encore reconnaissables, au front duquel des lambeaux importants de Tyrrhénide sont restés accolés.

La plus grande partie du Tell oriental est émergée depuis le début de l’oligocène ; elle l’est restée sans interruption ; un climat désertique ou steppien y a favorisé la persistance de bassins fermés pendant la plus grande partie de cette longue durée. Aussi est elle encroûtée de dépôts continentaux sur d’immenses espaces.

On connaît déjà le développement des dépôts de ruissellement oligocènes autour des Biban (fig. 30). Au sud des Biban, bien entendu, sur l’emplacement de la chaîne du Hodna, les poudingues oligocènes ont été pour une bonne part enfouis au fond du bras de mer cartennien, recouverts de sédiments marins, emballés avec eux dans le plissement et la surrection de la chaîne. Au nord en revanche, dans la plaine des Béni-Sliman, dans la vallée du Sahel et de la Soummam jusqu’à Bougie, le bloc des dépôts continentaux n’a pas été trop dérangé : il est encore là puissant, continu et massif, largement étalé entre la chaîne des Biban et le Djurdjura, comme un coup d’œil sur la carte géologique au 800000e permet de le constater. Notez que l’âge oligocène (aquitanien) de ces dépôts vient d’être affirmé de nouveau par Savornin avec des preuves à l’appui qui semblent décisives[151].

La même carte géologique au 800000e accuse une autre tache extrêmement étendue d’oligocène en plein Tell oriental, dans la cuvette de Mila, entre les monts de Constantine et la chaîne de Numidie. Ici on sait déjà qu’il faut réduire la part de l’oligocène au bénéfice du pontien. Mais ce sont des dépôts continentaux, qu’ils soient d’âge oligocène, pontien, ou pliocène.

Le grand public ne sait pas que le Tell oriental est encroûté de dépôts continentaux ; il ne sait pas non plus que ses chaînes sont le plus souvent contemporaines des Pyrénées et non pas des Alpes. Il fait pourtant très bien la différence avec le Tell occidental. L’opinion commune se résume en un membre de phrase : à l’est d’Alger le Tell est bien plus pittoresque qu’à l’ouest ; l’Algérie des Kabylies et de Constantine est par excellence le pays du tourisme.

Si on analyse cette opinion commune voici à peu près ce qu’on trouve. Le Tell oriental est beaucoup plus élevé que l’occidental, non pas tant par l’altitude de quelques-uns de ses sommets. Il est vrai que ceux du Djurdjura n’ont pas de rivaux à l’ouest, mais ils n’en n’ont pas non plus dans le reste du Tell oriental. Le Djurdjura mis à part, où l’altitude atteint 2300 mètres, les plus hauts sommets du Tell tout entier restent au-dessous de 2000 et même 1900 mètres (Ouarsenis et Zaccar dans l’ouest, Dira, Choukchott, Mansoura dans l’est).

Ce par quoi le Tell oriental l’emporte de beaucoup sur l’autre c’est son altitude moyenne. Elle est à peu près double.

Les Kabylies sont des massifs archéens, la chaîne des Biban est très usée, proche de la pénéplaine. Le Tell oriental, dont elles sont des parties, participe de leurs caractères, ce n’est pas un faisceau de sierras pitonnantes ; c’est un massif, jusqu’au bord de mer où il s’abaisse d’un coup. Ses beautés naturelles célèbres, le Djurdjura mis à part encore une fois, sont des gorges profondément entaillées, celles des Biban, celles de Kerrata (route de Sétif à Bougie), ou bien de magnifiques côtes abruptes (Bougie, route de Bougie à Djidjelli, voisinage de Philippeville et de Bône). Le pèlerinage de touristes le plus fréquenté de la région, la ville même de Constantine, la ville aérienne où « ce sont les hommes qui fientent sur les corbeaux », est un bout de plateau découpé par le Rummel ; et ces fameuses gorges du Rummel, si souvent reproduites, sont un chapelet d’avens en train d’évoluer vers le cañon.

On retrouve partout ces mêmes caractères : un massif dont le relief déjà usé a été rajeuni par une érosion active, conséquence d’un abaissement récent et considérable du niveau de base.

Notez que cette puissante altitude massive a un lien évident avec la pluviosité, et par conséquent avec le manteau des forêts.

Tout cela s’accorde exactement avec la donnée essentielle du problème. Le Tell oriental est un vieux compartiment de l’Atlas algérien anciennement exondé, et surhaussé.

Le Tell occidental est assez exactement l’inverse.

Tell occidental. — On sait déjà, et on vérifiera d’un coup d’œil jeté sur les plus récentes des cartes paléogéographiques, que le Tell occidental est la seule partie de l’Algérie, où toutes les mers du tertiaire supérieur, depuis le cartennien jusqu’au pliocène inclus, aient séjourné sur de grandes étendues (fig. 10 et 11).

Des dépôts tertiaires continentaux comme ceux du Tell oriental, se retrouvent aussi dans le Tell occidental, mais à titre de traces théoriquement intéressantes[152]. Ce qu’on a presque partout sous les pieds, sur des superficies immenses, c’est tout au contraire des dépôts marins de ces mêmes étages tertiaires qui ne sont représentés à l’est que par des dépôts continentaux.

Et par exemple au même étage miocène supérieur les géologues ont donné le nom de pontien lorsqu’il est représenté par des dépôts continentaux, et de sahélien lorsque les dépôts sont marins. Le nom de pontien vient des plaines avoisinant la mer Noire (Pont-Euxin) ; celui de sahélien vient des Sahels d’Alger et d’Oran.

Tandis que l’Algérie occidentale est sahélienne, l’orientale est pontienne.

On entend bien ce que cela implique. L’exondation de l’Algérie occidentale hors des mers sahélienne, cartennienne, helvétienne, et pliocène s’est accompagnée de plissements contemporains des plissements alpins. Peut-être faudrait-il les qualifier de post-alpins ? Nous voilà loin de l’Algérie orientale avec ses plis pyrénéens.

On entend bien qu’en Algérie orientale des plis d’âge pyrénéen sont bien loin d’être inconnus. L’Ouarsenis ressort déjà très nettement en presqu’île sur la carte du bras de mer suessonien (fig. 8). Le bras de mer cartennien apparaît semé d’îles qui correspondent à l’Ouarsenis, au Zaccar, aux Béni-Chougran (nord de Mascara), au Tessala (nord de Sidi- bel-Abbès), aux Traras (sud de Nemours) (fig. 10). Les noyaux anciens des Sahels d’Oran et d’Arzew émergent aussi de la mer cartenniene. Ces îles ou presqu’îles ont échappé à l’immersion pendant toute la durée du miocène et du pliocène.

Elles n’ont pas été recouvertes par la mer Helvétienne (miocène moyen), qui est, en Algérie occidentale, transgressive ; la plus étendue de toutes les mers miocènes[153].

Dans les noyaux anciens des Sahels oranais des schistes avec traces charbonneuses ont été identifiés par M. Dalloni avec le houiller du Djurdjura et de la chaîne numidique, et il se présente ici comme là dans les mêmes relations avec les calcaires liasiques[154]. Que les Pyrénées du Tell oriental se retrouvent dans l’occidental ce n’est certes pas niable ; seulement elles n’y sont plus représentées aujourd’hui que par des fragments discontinus, enchâssés dans des plissements alpins. Tout le reste de l’édifice pyrénéen s’est abîmé au fond de la mer miocène et pliocène, mer profonde, géosynclinal instable. Il y a été remanié, refondu, réédifié à neuf.

On ne doute pas d’autre part que le Tell tout entier, l’oriental aussi bien que l’occidental, n’ait subi intégralement, avec une égale intensité, la violente poussée d’âge alpin. Mais si mal connus que soient, dans les profondeurs de l’écorce terrestre, les effets des poussées orogéniques, il est bien clair que les effets ne peuvent pas être les mêmes sur une masse continentale et sur le fond d’une mer profonde.

En somme, ces deux compartiments du Tell ont eu depuis le miocène une histoire géologique différente ; ce grand fait, tout à fait certain, suffit à rendre un compte général de leur originalité.

Il reste à montrer dans le détail en quoi elle consiste.

[Note 151 : No 115, p. 330.]

[Note 152 : No 31.]

[Note 153 : No 30.]

[Note 154 : Nos 31 A et 31 B.]

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